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La Digue

Lire le chapitre 6: The Lockout

La brume graisseuse de la Tamise s’accrochait aux coques rouillées quand Finn coupa le moteur. Le *Marlowe* — non, son bateau s’appelait le *Doris*, d’après sa mère — glissa sur l’eau morte jusqu’au quai de Chelsea. Il avait brûlé vingt minutes pour arriver ici, et Ezra attendait toujours son colis.

Une silhouette l’attendait sous l’auvent effondré d’un ancien café. Petite, vêtue d’un ciré trop grand, capuche relevée. Finn jeta un coup d’œil aux caméras du péage — deux d’entre elles étaient mortes, la troisième clignotait. Il siffla deux fois, doucement.

La femme releva la capuche. Elle était jeune — vingt-cinq ans peut-être, pas plus — avec des yeux gris acier et une mèche brune collée à la tempe. Elle tenait un sac étanche serré contre sa poitrine comme un enfant.

« Marlowe ? » demanda Finn.

« Tess. Tess Marlowe. Vous êtes le marin de Carver ? »

« Finn. Montez. On a quatre minutes avant que la patrouille ne fasse sa ronde. »

Elle sauta à bord avec une agilité qui le surprit. Ses baskets s’étaient posées sur le plat-bord sans une hésitation, comme si elle avait grandi sur l’eau. Pas une journaliste de salon, non. Celle-là avait déjà fui quelque chose.

Finn poussa le moteur. Le *Doris* cracha un nuage noir et s’élança entre les carcasses de bus submergées qui jonchaient l’ancienne King’s Road. La zone de transit vers le lock C était un boyau d’eau sale entre deux murs de béton griffés de tags anciens. Il connaissait chaque renflement, chaque obstacle, chaque endroit où un corps pouvait se cacher.

« Vous avez des nouvelles de Carver ? demanda Tess sans le regarder.

— Il m’a dit de vous sortir. Rien d’autre.

— Et vous le faites parce qu’il vous paie ?

— Parce qu’il me doit des faveurs. Et d’autres. » Pas besoin de lui raconter son frère, la dette, les menaces voilées. Elle comprenait peut-être déjà.

Le lock C se dressa devant eux : une écluse massive de douze mètres, son portail d’acier verrouillé par un mécanisme hydraulique qui exigeait un code d’accès. Finn sortit le transpondeur que Carver lui avait glissé — une puce plate, volée à un officier du district financier — et le colla contre le lecteur.

Rien.

Il appuya plus fort. Le voyant resta orange.

« Merde.

— Quoi ? »

Finn retira la puce, l’essuya sur sa manche humide, réessaya. Le lecteur émit un bourdonnement dédaigneux et afficha trois mots : **ACCÈS SUSPENDU – TRIAGE SÉCURITAIRE.**

Le cœur de Finn se serra. Le triage. Cette saloperie de protocole qui se déclenchait quand les autorités estimaient qu’« une menace » pesait sur le réseau hydraulique. Depuis qu’il avait volé la balise sur le mur de la zone basse, les contrôles avaient été renforcés. Il ne pouvait pas savoir si c’était lié. Mais il le sentait.

« Putain de triage, murmura-t-il.

— On ne peut pas passer ? demanda Tess, la voix soudain plus dure.

— Pas par ici. Le protocole verrouille tout le lock pendant six heures minimum. » Il jeta un coup d’œil au cadran du transpondeur — le colis d’Ezra attendait dans une caisse étanche sous le plancher, avec une heure de délai à respecter. Et maintenant ça.

Tess se retourna, scrutant le mur du lock. « Il y a un passage de maintenance, non ? Les vieux plans du métro les marquaient. »

Finn la regarda, surpris. Les passages de maintenance n’étaient pas sur les cartes publiques. Pas même sur les cartes de la plupart des passeurs. Il n’avait appris celui-ci que grâce aux relevés secrets de son père, ceux qu’il avait récupérés dans l’appartement inondé deux jours plus tôt.

« Comment vous savez ça ?

— J’ai passé trois mois à documenter les couloirs techniques du réseau pour un article. Avant qu’ils ne me déclarent « personne d’intérêt ». »

Le mot déclencha quelque chose en Finn. Il avait entendu cette expression — « personne d’intérêt » — sur la balise volée. Elle désignait officiellement les citoyens surveillés pour « menace hydraulique présumée ». Une étiquette commode pour tous ceux qui posaient des questions.

« Vous avez des preuves sur le drainage », dit-il. Ce n’était pas une question.

Tess hésita. Puis il vit sa main se resserrer sur son sac. « J’ai des enregistrements. Des réunions. Un plan signé par le conseil du bassin. Ils veulent délester quatre districts pour consolider les digues du cœur financier. »

Elle disait ça avec un calme terrible, comme on annonce une fatalité météo.

« Je sais », répondit Finn.

Le silence entre eux se fit plus lourd que la brume. Tess ouvrit la bouche, la referma. Ses yeux cherchèrent les siens, et pour la première fois, elle sembla le voir vraiment.

« Vous saviez ? Depuis combien de temps ?

— Trois jours. Une balise. Un compte à rebours. » Il ne mentit pas. À ce stade, les mensonges étaient un luxe qu’ils ne pouvaient plus s’offrir.

Un bruit sourd résonna au loin : le moteur rauque d’un patrouilleur. Plus proche qu’il ne l’avait cru. Finn coupa le moteur du *Doris* et saisit la gaffe.

« On bouge. Tout de suite. »

Tess comprit sans qu’il le lui dise. Elle se plaqua contre le plat-bord et s’aplatit quand Finn poussa l’embarcation le long du mur, vers une niche sombre à peine visible entre deux piliers de béton. Une grille d’aération, rouillée, le treillis arraché à moitié.

« Là-dedans ? chuchota Tess.

— Il mène au couloir technique des écluses. Mon père l’utilisait pendant la grande réparation de 2041. » Finn tira la grille — elle céda avec un grincement terrible — et se glissa dans l’ouverture. L’espace était exigu, puant l’huile et l’eau stagnante. Tess le suivit, son sac serré contre elle.

Ils rampèrent sur huit ou neuf mètres dans le noir avant d’atteindre un renfoncement plus large. Un filet de lumière filtrait d’un hublot obstrué par la saleté, provenant du quai au-dessus. Les voix leur parvenaient, déformées mais compréhensibles.

« … impossible de maintenir la pression, officier. Le triage doit durer au moins jusqu’à demain. »

Une deuxième voix, plus grave, autoritaire : « Et le délestage ?

— Les quatre districts sont calibrés. L’ordre d’exécution est signé. Il ne reste qu’à activer la séquence quand le conseil donnera le feu vert.

— Combien de temps ? »

Un silence. Puis : « Treize jours. Peut-être moins. »

Finn sentit le froid lui remonter le long de la colonne vertébrale. Treize jours. Le compte à rebours avait avancé. Là-haut, les hommes qui condamnaient son quartier — le quartier d’Anya, celui d’Ezra, celui de sa mère morte depuis longtemps — discutaient de lui comme d’une ligne sur un budget.

Tess, à côté de lui, avait sorti un petit enregistreur de son sac. Elle le tenait contre le hublot, à quelques centimètres de la source. Son visage était pâle, mais ses mains ne tremblaient pas.

Les voix s’éloignèrent. Finn laissa échapper l’air qu’il retenait.

« Treize jours, murmura Tess en coupant l’enregistreur. J’avais entendu parler de quinze. Les plans ont accéléré.

— À cause de quoi ? »

Elle le regarda. Un pli amer plissa le coin de ses lèvres. « À cause de vous, peut-être. Quelqu’un a volé une balise sur le mur nord il y a trois jours, et depuis, le conseil panique. Ils croient que les quartiers bas préparent une rébellion. Alors ils accélèrent le processus. »

Finn aurait voulu rire. Il avait volé l’objet pour découvrir la vérité — et sa fuite, sa simple tentative de savoir, avait précipité la catastrophe. Le sacrifice n’était pas dans treize jours. Il avait peut-être rendez-vous avec sa propre stupidité.

« On ne peut pas retourner au lock, murmura-t-il. Et on a de moins en moins de routes.

— Alors on en invente une », dit Tess.

Par le hublot, il vit le patrouilleur passer lentement sous eux, ses phares balayant la surface sombre. Un officier à l’arrière scrutait l’eau, un fusil d’assaut contre la poitrine. Il ne leva pas les yeux.

Pas encore.

Finn posa sa main sur le transpondeur froid d’Ezra, toujours dans sa poche. Le colis. La promesse. Une heure, avait dit Ezra. Cette heure était passée depuis longtemps.