La Digue
Lire le chapitre 8: The Brother's Lie
Le regard de Finn restait fixé sur la photo que Dr Chen lui avait donnée : le visage de Danny, plus jeune de cinq ans, penché sur des schémas de vannes à peine différents de ceux qu’il connaissait par cœur. Il la rangea dans sa veste trempée, contre son cœur, comme s’il pouvait y trouver une chaleur que l’eau ne lui avait pas volée.
— Chen l’a vu il y a combien de temps ? demanda Tess, essoufflée, en s’accroupissant près de la grille d’aération.
— Trois semaines. Il travaillait sur la station de pompage de Stepney Reach.
— Ce n’est pas le bout du monde. On peut y être en deux heures si les canaux sont libres.
Finn hocha la tête, mais son esprit tournait déjà plus vite que son bateau. Son frère, Daniel Delaney, ingénieur hydraulicien de génie, disparu un soir d’orage quatre ans plus tôt. Sa mère avait attendu au bord de l’eau pendant des semaines, scrutant les reflets noirs, jusqu’à ce que ses yeux refusent de pleurer. Finn avait fini par croire Danny mort, noyé comme tant d’autres, s’accusant en silence de ne pas avoir su le retenir.
Mais Danny n’était jamais parti. Danny avait construit la machine qui allait tuer leur quartier.
— Il faut y aller maintenant, dit Finn. Avant que la marée monte.
Ils suivirent les anciens tunnels de maintenance, Tess ouvrant la voie avec la connaissance d’une journaliste qui avait cartographié les entrailles de la ville pour ses enquêtes. Les conduits étaient étroits, l’eau leur arrivant aux chevilles, puis aux genoux. Des rats filaient entre leurs jambes, habitants plus légitimes que quiconque portant un manteau étanche.
Une heure plus tard, ils émergèrent près de la station de Stepney Reach, une structure cubique en béton qui semblait flotter sur les eaux dormantes. La porte de service était entrebâillée, un rai de lumière jaune s’échappant de l’intérieur.
Finn fit signe à Tess de rester en arrière et s’avança seul, dos collé au mur. Il entendit des voix avant de voir quoi que ce soit.
— …je te dis que ce n’est rien. Une simple diversion. Encore un de ces rats des bas-fonds qui a trouvé le passage.
La voix était dure, métallique, celle d’un homme habitué à donner des ordres sans être contredit.
Puis une autre voix, plus basse, presque lasse.
— Je sais ce que j’ai construit. Cette station contrôle une vanne secondaire. Si quelqu’un la force…
— Personne ne la forcera. Et toi, tu restes ici, tu finis le travail, et tu ne reparles plus de ton frère. Compris ?
Finn sentit son sang se glacer. Il colla son œil à une fissure dans le béton. Dans la pièce éclairée par une lampe à arc, deux hommes se tenaient face à face. L’un était vêtu d’une combinaison blanche immaculée, bien trop propre pour ces infrastructures. L’autre… l’autre avait le dos tourné.
Puis l’enforcer fit un pas de côté, révélant le second homme.
Danny.
Il avait vieilli, les épaules légèrement affaissées, des cernes sombres sous les yeux. Mais c’était bien lui. Le même menton volontaire, la même façon de tortiller une mèche de cheveux entre ses doigts quand il réfléchissait trop vite.
Finn poussa la porte. Elle s’ouvrit avec un grincement qui déchira le silence.
L’enforcer pivota, la main déjà vers son holster, mais Finn était plus rapide. Il avait passé dix ans sur les canaux, à esquiver des suçeurs, à désamorcer des conflits de quartiers, à survivre. Il frappa l’homme au plexus, le pliant en deux, puis l’attrapa par le collet et le jeta contre le mur. Un craquement sec. Le corps glissa, inerte.
Danny resta figé, les yeux écarquillés.
— Finn ?
— Quatre ans, Danny. Quatre ans de mensonges. Tu as laissé maman croire que tu étais mort.
Danny fit un pas en arrière, les mains levées.
— Ce n’est pas ce que tu crois, Finn. C’est compliqué.
— Compliqué ? Le drainage de notre quartier, c’est compliqué ? Treize jours avant qu’on engloutisse tout le monde, et tu as la gueule de dire que c’est compliqué ?
Il s’approcha, mais son frère recula encore, se heurtant à une console d’ordinateurs.
— Ils ont quelque chose sur moi, Finn. Ils ont…
— Ils ont quoi ? Des photos ? Des dettes ? Maman est morte en croyant que tu étais au fond de l’eau, Danny. Il n’y a rien que ces gens puissent avoir qui vaille ça.
Danny baissa la tête. Un long silence s’étira entre eux, seulement troublé par le clapotis de l’eau contre les parois et le souffle rauque de l’enforcer inconscient à leurs pieds.
— J’ai conçu le système de drainage, dit finalement Danny d’une voix à peine audible. Au début, je ne savais pas à quoi il servirait réellement. On m’a dit que c’était pour la maintenance des bassins, pour le contrôle des crues saisonnières. Puis j’ai compris. J’ai découvert leurs plans.
— Et tu les as laissés faire.
Danny releva la tête, et Finn vit quelque chose dans ses yeux qu’il n’y avait jamais vu auparavant : de la peur. Une peur animale, profonde, qui n’avait rien de la prudence calculatrice qu’il connaissait chez son frère.
— Ils ont Ana.
Le mot tomba comme une pierre dans une eau calme.
— Ana ? demanda Finn. Notre sœur ? Celle qui est morte en bas âge ?
— Non. Ana est… elle est vivante, Finn. Elle a survécu à l’épidémie, ils l’ont prise, élevée en zone haute. Quand ils ont découvert que j’avais des soupçons, ils m’ont montré des photos. Elle travaille dans un de leurs bureaux, pas loin du cœur financier. Ils ont dit que si je les aidais à finir le système, ils la laisseraient partir. Si je refusais…
Il laissa la phrase en suspens, mais il n’avait pas besoin de la finir. Finn comprenait trop bien.
— Tu crois qu’ils tiendront parole ? demanda Finn, la voix dure. Tu les as entendus discourir sur la sacrifiabilité des districts les plus pauvres. Ils ont déjà signé ton arrêt de mort, Danny, et le sien. Ce ne sont pas des gens qui paient leurs dettes.
Danny porta la main à sa poche intérieure et en sortit une carte magnétique, obsolète, rayée par les années. Il la lança à Finn, qui la rattrapa d’un geste réflexe.
— La clé du datacore municipal, murmura Danny. L’accès niveau quatre. Tous les calendriers de drainage, les marées, les vannes d’urgence. Si tu peux y entrer et diffuser la preuve avant le premier engagement… avant quarante-huit heures…
Finn regarda la carte, puis son frère.
— Quarante-huit heures ? Le délai n’est pas de treize jours ?
Danny secoua la tête, les yeux fuyants.
— Ils ont accéléré. Ta… ta récupération du faisceau a déclenché un protocole d’urgence. Leur attention s’est concentrée sur une circulation rapide des preuves ou leur destruction. Le premier district sera drainé dans deux jours. Le vôtre. Lowwater, le quartier de maman.
Finn serra la clé si fort qu’il sentit les arêtes s’imprimer dans sa paume.
— Viens avec moi, Danny. On peut encore les arrêter, ensemble.
Danny secoua la tête, et pour la première fois Finn remarqua la pâleur de son visage, les légères tremblements de ses mains.
— Ils la tueront, Finn. Dès qu’ils comprendront que j’ai trahi, ils la tueront. Va-t’en pendant que tu le peux. Prends la clé, fais ce que tu as à faire. Mais ne me demande pas de choisir entre le quartier et elle. Je ne peux pas.
Des bruits de pas approchèrent dans le couloir. Des voix dures, des ordres aboyés. L’enforcer au sol commençait à remuer.
— Il faut y aller, souffla Tess, qui avait surgi dans l’embrasure de la porte.
Finn regarda son frère une dernière fois, puis s’élança vers la sortie. Il se retourna brièvement.
— Si tu as la moindre chance de la sauver, Danny, trouve-la. Mais tu sais aussi bien que moi qu’elle n’est pas en zone haute parce qu’elle est heureuse. Elle est en prison. Et ces hommes n’ont jamais libéré personne.
Le regard de Danny vacilla. Finn plongea dans le couloir, Tess sur ses talons, et les balles commencèrent à siffler derrière eux.
Dans sa main fermée, la clé du destin de tout un district pesait aussi lourd que le fer des vannes qui allaient bientôt se refermer.