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La Digue

Lire le chapitre 9: The Drain Order

Les pales du moteur mâchèrent l’eau sombre, un grondement sourd qui se répercutait entre les façades noyées. Finn força l’accélérateur, le nez de la barque fendant les vagues grasses qui clapotaient contre les fenêtres du premier étage. Derrière lui, Tess s’accrochait au plat-bord, le souffle court, les yeux encore pleins des images de la station de pompage — le corps de l’agent de sécurité, la fuite sous les tirs, la silhouette de Danny derrière la vitre blindée.

Il ne dit rien. Il n’y avait pas de mots pour ce qu’il venait d’apprendre. Sa sœur. Vivante. Et son frère. L’ingénieur. Le traître. Le même sang, deux mensonges, une seule vérité : leur district allait mourir dans deux jours.

Le brouillard de l’aube se levait à peine lorsqu’ils atteignirent le porche inondé de la vieille mairie de Bermondsey. L’eau montait jusqu’à la taille dans le hall, des chaises flottantes heurtaient les murs avec un bruit de crânes. Le Conseil communautaire se réunissait toujours au premier étage, dans l’ancienne salle des mariages, là où le plafond tenait encore.

Finn gravit les escaliers détrempés, Tess dans son sillage. La porte était close. Il la poussa d’un coup d’épaule.

À l’intérieur, six visages se tournèrent vers lui. Anya, la vieille ingénieure en hydraulique, était adossée à un radiateur mort, ses mains calleuses enroulées autour d’une tasse de thé froid. Le père Tomas tricotait quelque chose d’informe. Il y avait aussi Marta, la pêcheuse, Eliott, le jeune mécano, et deux anciens que Finn ne connaissait que de vue.

« Finn », dit Anya d’une voix plate. « Tu tombes mal. On est en train de discuter du rationnement des batteries. »

« On n’aura pas besoin de batteries. » Il posa les deux mains sur la table, la faisant gémir. « Dans quarante-huit heures, il n’y aura plus rien à alimenter. Le conseil exécute le drainage. Notre district. Toute la zone. »

Un silence. Puis Marta lâcha un rire sans joie.

« Le drainage, c’est une théorie de journaliste tombé du ciel. Le mur tient. Il tiendra. »

« J’ai vu la date. J’ai vu les plans. » Finn fouilla sa poche, en tira la photo froissée de Danny, les schémas encore visibles dans le coin. « C’est mon frère qui a conçu le système. Il travaille pour eux. Il n’est jamais parti. »

Le père Tomas baissa son tricot. « Ton frère est mort, Finn. Il a coulé avec le vieux Pryce. Tout le monde le sait. »

« Tout le monde se trompe. »

Tess s’avança, un carnet humide à la main. « Écoutez. Je suis journaliste. J’ai passé deux ans à étudier les plans de régulation des digues. Le patron que vous voyez à la télévision — le conseil de surveillance — ils ont modifié les protocoles il y a six mois. On ne parle plus de stabiliser le mur. On parle de le faire céder, en basse zone, pour soulager la pression sur le cœur financier. »

Elle déplia une carte couverte de marques. « Quatre districts. Bermondsey. Rotherhithe. Wapping. Deptford. Quatre vannes, une séquence. Votre zone est la première sur la liste. »

Les anciens se regardèrent. Marta secoua la tête.

« Des histoires. Tu veux nous faire peur pour vendre tes articles. »

« Je n’écris plus d’articles », dit Tess. « Je suis recherchée. Finn m’a tirée de là-haut. »

Anya posa sa tasse avec lenteur. Ses yeux plissés ne quittaient pas la photo que Finn tenait toujours.

« Montre-moi ça. »

Il lui tendit la photo. Elle la contempla longtemps, ses doigts suivant les lignes des schémas comme on lit une écriture connue. Puis elle releva la tête.

« Le format des vannes. La séquence. Ça correspond à un projet que j’ai vu dans les années de formation. On l’appelait le “Plan Nettoyage”. Une purge massive des zones non rentables. Ça a été abandonné officiellement. »

« Officiellement », répéta Finn.

Anya se leva. Pour la première fois, quelque chose d’autre que la résignation passa dans son regard. « La clé que tu dis avoir. Tu l’as vraiment ? »

Finn sortit la carte magnétique de Danny, fine, noire, sans inscription. Anya la prit comme une relique.

« La mairie a encore un accès au datacore municipal. Les lignes ne sont pas coupées ; elles sont seulement verrouillées par-dessus. Si cette clé est ce que tu crois… »

« On peut entrer. Vérifier. » Finn acheva sa phrase.

Elle hocha la tête. « Salle des archives. Le terminal au sous-sol est encore alimenté par un générateur de secours. Il faudra vingt minutes pour le démarrer. »

Les autres protestèrent. Marta, la voix dure : « Tu vas croire un voleur de beacons et une journaliste sans papiers ? On a besoin de toi ici, Anya. Pour les vannes. Pour le niveau. »

« Le niveau, il coulera si on ne fait rien », répliqua Anya. « Père Tomas, prie pour nous. Marta, préviens les familles. Dis-leur de préparer des sacs. Pas de panique. »

Elle se tourna vers Finn. « Viens. Et prie pour que ta clé fonctionne. »

Ils descendirent dans les entrailles de la mairie, l’eau montant jusqu’aux épaules, puis ils passèrent une porte métallique qu’Anya ouvrit avec un vieux trousseau. Derrière, un couloir sec, des câbles pendant comme des lianes. Le terminal du datacore était un bloc massif, de l’ère pré-déluge, bardé de voyants ambrés.

Anya s’assit, brancha la clé de Danny. L’écran s’alluma d’un coup, vide, puis des lignes de code commencèrent à défiler. Tess se pencha, les yeux brillants.

« Ça marche. Elle a les accréditations de niveau 4. »

« Ne touche à rien », murmura Anya. « On cherche. »

Les minutes s’égrenèrent. Le moteur du générateur ronflait sous leurs pieds, une vibration chaude dans l’air froid. Finn croisa les bras, incapable de rester en place. Il pensait à Danny. À Ana. Aux deux visages du même sang, l’un victime, l’autre complice — si c’était vraiment ça.

« Trouvé », dit Anya.

Elle tourna l’écran pour qu’ils voient. Un calendrier projet s’étalait, des blocs de couleur représentant les vannes de drainage. Le premier bloc était rouge, clignotant, marqué d’une date précise : dans quarante-huit heures. Nom du district : Bermondsey. Zone de sacrifice.

« Ils l’ont appelé “Fenêtre de stabilisation” », murmura Tess. « C’est un massacre propre. Avec des papiers. »

Anya fit défiler la page. Les lignes suivantes étaient toutes rouges. « Ils ont activé la séquence il y a six heures. Le processus est maintenant irréversible, sauf depuis le datacore central. Celui-ci est verrouillé à distance. »

Finn serra le poing. « Alors on doit y aller. Au datacore central. »

« Tu ne peux pas entrer là-haut sans… » Tess s’arrêta. Elle le regarda, les yeux plissés. « Sans Carver. Tu voulais le voir de toute façon pour cette histoire de journaliste. »

Finn ricana. « Carver veut que je te livre. Et Ezra veut que je livre sa boîte. Sans doute des livraisons différentes. »

« Deux colis », dit Tess, lente. « Moi et une boîte de l’interzone. Et maintenant une troisième mission : arrêter un drainage. »

Anya se leva, son vieux corps craquant. « Tu peux entrer par les conduits d’égout. Il y a une ligne abandonnée qui remonte sous le cœur financier. Elle passe par le poste de commande central. Si tu arrives à déposer ta clé là, on peut tout désactiver. »

Finn la regarda. « Tu viens de me dire qu’ils ont verrouillé tout à distance. »

« Oui. » Anya sourit, un sourire de vieille femme qui en a vu d’autres. « Mais toi, tu peux ouvrir la vanne principale depuis l’intérieur. La clé de Danny n’ouvre pas les vannes. Elle ouvre les portes. Toutes les portes. Jusqu’à la salle des machines du barrage de North Greenwich. »

Le mot tomba comme un coup de tonnerre. Finn le répéta en silence. Le barrage de North Greenwich, la ruche de béton qui abritait les mécanismes de contrôle des hautes zones. Le cœur même du système.

Aucun prisonnier n’en était jamais sorti.

« C’est le seul moyen », dit Anya. « Si tu ne fais rien, tout le monde ici meurt. Si tu fais ça, tu pourras mourir pour tout le monde, mais peut-être que tu les sauveras. »

Finn regarda la clé. La photo. Le visage de son frère. Puis le visage de Tess, qui ne détourna pas les yeux.

« On part ce soir », dit-il.

Tess secoua la tête. « Pas toi. Nous. »

Un éclat de marbre dans le bayou du Sud.