La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 14: The Missing Brother's Trail
La Conciergerie sentait la pierre humide et le désespoir. Élise avait noué son châle gris sous son menton, enfoncé son bonnet jusqu'aux sourcils, et s'était présentée sous le nom de Madame Lefèvre, épouse d'un commerçant venu réclamer des nouvelles d'un cousin emprisonné pour dette. Le gardien, un homme gras dont les favoris tombaient comme des rideaux sur ses joues, n'avait même pas levé les yeux de son registre.
« Moreau, Jean-Luc. Incarcéré pour délit de presse, juillet quarante-sept. »
— Oui, c'est cela.
Le gardien tourna une page, puis une autre. Son doigt sale suivait les lignes d'une écriture serrée. Élise retenait son souffle. Le vacarme des prisonniers qui scandaient derrière les murs lui parvenait par bouffées, mêlé au claquement des verrous et à l'odeur de paille pourrie.
Il finit par s'arrêter. « Transféré. » Il cracha le mot comme un pépin de raisin.
Élise sentit son estomac se nouer. « Transféré ? Où ? Quand ? »
Le gardien haussa les épaules et tourna une autre page, plus lentement, visiblement pour le plaisir de la faire attendre. « Début février. Sa peine était finie, mais le directeur a eu des ordres. Il est parti avec le convoi vers le sud. »
— Quel sud ? Quel convoi ?
— Le bagne de Toulouse. Atelier de travail forcé. On envoie les détenus politiques qui ont fini leur peine quand on veut pas les relâcher dans la nature. Le préfet signe, le directeur ferme les yeux, et voilà, ils deviennent des ouvriers à trois sous par jour pendant encore un an ou deux. Personne vient les chercher. Personne sait qu'ils sont là.
Élise s'agrippa au rebord du guichet. Le bois était rugueux, marqué par des centaines de mains désespérées avant la sienne. « On peut lui écrire ? »
Le gardien la regarda enfin, de haut en bas. Son sourire découvrit des dents jaunes. « On peut écrire à la Terre entière, Madame Lefèvre. Que ça serve à quelque chose, c'est une autre affaire. Le courrier passe par le directeur de l'atelier, et le directeur de l'atelier, il lit tout. Si votre cousin a des sympathies bien connues, il faut pas s'étonner si ça lui attire des ennuis. »
Il se pencha en avant, baissant la voix d'un ton conspirateur : « Y a des fois où les lettres arrivent même plus. Le détenu, on le change d'atelier. On le déplace. Il devient un numéro parmi les autres. Si vous voulez mon avis, Madame, oubliez-le. C'est plus votre monde, ça. »
Élise s'éloigna sans répondre. Les semelles de ses bottines claquaient sur les dalles du couloir, trop bruyantes, trop pressées. Elle ne courut pas - courir aurait attiré l'attention - mais chaque seconde passée entre ces murs lui semblait une trahison envers Jean-Luc.
Dehors, la lumière de l'après-midi la frappa comme un coup de poing. Le Quai des Orfèvres était animé : des charrettes chargées de tonneaux, des vendeuses de poisson qui criaient leur marchandise, un groupe d'étudiants qui haranguaient une petite foule sur les marches du Palais. La révolution grondait dans les rues comme un orage qui n'éclaterait pas encore. Trois hommes arrêtés. Le ministère exigeait un coupable. Les journaux se déchiraient entre modérés et républicains.
Élise ne voyait rien de tout cela. Elle ne voyait que Jean-Luc, son frère aux mains tachées d'encre, qui lui avait appris à composer les caractères quand elle avait dix ans. Jean-Luc qui chantait faux en travaillant. Jean-Luc qui avait écrit cet article sur le marquis de L… et ses dettes envers les ouvriers de ses usines. Jean-Luc qui avait disparu parce que son père à elle, Antoine Lefèvre, avait signé un ordre de transfert ou laissé quelqu'un d'autre le signer à sa place.
Toulouse. À près de sept cents kilomètres de Paris. Elle n'avait pas un sou qui lui appartenait - les cinq cents francs d'Antoine étaient partis chez l'usurier, et sa quittance lui brûlait la poche comme un fer rouge. Elle n'avait plus d'atelier, plus de presse, plus de caractères. Elle n'avait rien, sinon un nom sur une liste de recherche et l'adresse d'un refuge où Antoine l'avait cachée.
Et elle ne pouvait rien dire à Antoine.
Elle marcha jusqu'aux quais de Seine, s'appuya contre le parapet, regarda l'eau verte et grasse charrier des débris. Un bateau-lavoir passait, chargé de linge battu par des bras nus et rougis par la lessive. Les lavandières chantaient, indifférentes.
« Toulouse, » murmura-t-elle. Le mot sonnait comme une condamnation.
Elle calcula. Cinq jours de diligence dans des conditions normales, si les routes étaient sûres, si les coches partaient à l'heure. Dix jours en voiture publique, à traverser des villages qui ne sauraient pas si la révolution avait éclaté ou avorté à Paris. Et ensuite ? Se présenter à un directeur de bagne en tant que femme seule, sans papiers, sans argent, prétendant chercher son frère ? Elle serait arrêtée en moins d'une heure, et son nom était déjà sur un mandat d'arrêt.
À moins de trouver quelqu'un qui connaissait l'administration. Quelqu'un qui avait accès à des documents, des ordres, des registres.
Le poids de la proposition d'Antoine lui tomba dessus comme une chape de plomb. Rue Quincampoix. Les archives de son père. Il lui avait promis l'accès, en échange de ce qu'il appelait pudiquement des « informations ». Il lui avait promis de l'aider à retrouver Jean-Luc. Et elle lui avait fait promettre, arraché cette promesse comme on arrache un clou d'une planche.
Mais comment lui demander maintenant ? Comment lui dire : ton père a envoyé le mien au bagne, ton père a signé l'ordre qui a gardé Jean-Luc en prison après sa peine, ton père est lié à la mort du mien, ton père est peut-être complice du marquis qui menace encore ma vie ?
Elle ne pouvait pas. Pas encore. Pas tant qu'elle n'aurait pas vu ces registres de ses propres yeux. Pas tant qu'elle n'aurait pas compris l'étendue exacte de ce que Lefèvre père avait fait.
La cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois sonna quatre heures. Antoine l'attendait dans une heure à la rue Quincampoix pour « poursuivre sa recherche ». Elle avait promis d'y être.
Elle se redressa, rajusta son châle. Sur le chemin, elle s'arrêta devant une vitrine de libraire. Un exemplaire du journal de la veille, déplié, montrait une gravure grossière d'une foule parisienne devant l'Hôtel de Ville. La légende proclamait : « LE PEUPLE EXIGE LA RÉPUBLIQUE ».
Élise regarda la foule sur l'image - ces visages dessinés à grands traits, ces bras levés, ces bouches ouvertes pour crier - et quelque chose se réveilla en elle. Elle n'avait plus de presse. Plus d'atelier. Plus de revenus. Mais elle avait encore une voix.
Et une dette envers son frère qu'elle ne laisserait pas s'éteindre entre les murs d'un atelier de bagne à Toulouse.
Elle détourna les yeux de la gravure et continua vers la rue Quincampoix. Il lui fallait les archives. Il lui fallait des preuves. Et ensuite, elle trouverait un moyen d'atteindre Toulouse.
Elle ne dit rien de tout cela à Antoine quand il la fit entrer dans la maison sombre de son père. Elle s'assit devant les registres qu'il lui tendit, page après page, et feignit de chercher des traces de son père. Elle lisait, en réalité, l'histoire de la famille Lefèvre - les dettes effacées, les paiements anonymes, les couvertures. Elle lisait la géographie d'un pouvoir qui pouvait envoyer un homme en prison et le faire disparaître ensuite.
Rue Quincampoix. Comptoir de prêt. Ordre de transfert daté du 3 février.
Le nom : Moreau, Jean-Luc.
Signé d'une main qui avait ajouté une note en marge, minuscule et nette : « Que personne ne s'en occupe. »
Élise leva les yeux vers Antoine, qui feuilletait un autre volume, absorbé. Elle ferma le registre et le remit en place sans un mot.
Il l'aiderait à trouver ce qu'elle cherchait, oui. Mais elle venait de comprendre qu'elle cherchait aussi des preuves contre son père. Et qu'à ce jeu-là, il n'y aurait peut-être pas de retour en arrière.
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