La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 15: A New Voice
Le papier qu’elle avait volé chez un fournisseur de la rue Saint-Denis sentait encore l’encre fraîche d’une autre presse. Élise le lissa contre la table de la cuisine, les doigts tachés, les yeux brûlants de fatigue. La chambre de bonne où Antoine l’avait cachée n’avait ni feu ni fenêtre digne de ce nom, seulement un vasistas qui donnait sur les toits, et l’air y était si froid qu’elle composait ses caractères avec des gants troués.
— C’est de la folie, dit Antoine derrière elle.
Il se tenait dans l’embrasure, le chapeau à la main, comme s’il n’osait pas franchir le seuil d’un lieu où l’on travaillait. Il avait dû monter les six étages ; son souffle était court.
— Vous ne devriez pas venir ici en plein jour, répondit-elle sans lever les yeux.
— Et vous ne devriez pas imprimer. Vous n’avez plus de presse. Vous n’avez plus d’atelier. Vous n’avez même plus de nom.
— J’ai des mains, monsieur Lefèvre. Et j’ai mes types.
Elle désigna du menton un carton à chapeaux posé contre le mur, rempli de caractères de plomb qu’elle avait sauvés des décombres de l’imprimerie paternelle, un par un, pendant que les voisins détournaient le regard et que les hommes du chevalier de la Garde achevaient de briser les casiers.
Antoine s’approcha, lut quelques lignes du texte étalé sur la table. Son visage se tendit.
— « Le Courrier des femmes » ? Vous voulez faire un journal destiné aux ouvrières ?
— Aux lingères, aux brodeuses, aux repasseuses, aux imprimeuses aussi, oui. À toutes celles qui travaillent douze heures par jour et qu’on traite comme des enfants incapables de penser.
— Élise, la police vous cherche. Vous êtes la « femme imprimeuse » sur les affiches de recherche. Et vous voulez lancer un nouveau titre ?
— Précisément. Personne ne cherchera une nouvelle publication dans les mains des femmes. On ne les regarde jamais.
Il prit une page, la lut en silence. Son pouce suivit les lignes, comme s’il pesait chaque mot.
— Vous écrivez qu’il faut payer les femmes à égalité avec les hommes pour le même travail.
— C’est une opinion scandaleuse, je sais.
— C’est une opinion qui vous fera arrêter, corrigea-t-il. Le ministère n’aime pas les mouvements sociaux. Il déteste les femmes qui en appellent à d’autres femmes. Et il a déjà besoin d’un bouc émissaire pour les émeutes de la semaine dernière.
Élise posa ses pinces et se tourna enfin vers lui. Dans la pénombre, le visage d’Antoine paraissait plus jeune, moins sûr de lui que dans les salons où il pérorait pour les journalistes conservateurs.
— Trois hommes ont été arrêtés aux barricades, dit-elle. On les jugera dans un mois. On les condamnera probablement à la déportation. Et pendant ce temps, le marquis de L… fait détenir mon frère dans un camp à Toulouse, au-delà de sa peine, parce que mon père a imprimé un registre qu’il ne fallait pas imprimer. Dites-moi, monsieur Lefèvre : à quoi me sert d’être prudente ?
Il n’eut pas de réponse immédiate. Il baissa les yeux sur le texte, puis les releva.
— Je peux vous trouver une presse, murmura-t-il.
— Vous venez de me dire que c’était de la folie.
— Je vous dis que c’est de la folie. Mais je peux aussi vous trouver une presse. Un vieux bocard, chez un confrère qui me doit une faveur. Il ne posera pas de questions si je lui dis que c’est pour un travail de ville.
Elle le dévisagea, cherchant le piège. Il y avait toujours un piège avec Antoine Lefèvre. Mais il y avait aussi, depuis quelques jours, autre chose. Quelque chose qu’elle n’osait pas nommer.
— Pourquoi feriez-vous cela ? demanda-t-elle.
— Parce que je crois que ce que vous écrivez est dangereux. Et parce que je commence à croire que ce qui est dangereux est parfois nécessaire.
Il y eut un silence. Sur les toits, un chat se mit à courir ; les tuiles claquèrent.
— Et surtout, ajouta-t-il, parce que vous me devez cinq cents francs, et que vous ne pourrez pas me les rendre si vous êtes en prison.
Élise sourit pour la première fois depuis des jours.
— Voilà une logique de journaliste conservateur.
— J’essaie de rester cohérent.
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La presse arriva trois jours plus tard, démontée, dans une charrette de livres au rebut. Élise passa deux nuits à la remonter dans la cave d’une lavandière de la rue de la Mortellerie, une veuve nommée Mme Chevalier dont le mari était mort aux Trois Glorieuses et qui n’avait plus peur de rien. En échange d’un loyer modeste et de quelques exemplaires gratuits du journal, elle fermait les yeux sur l’aller et venir des paquets.
Le premier numéro du *Courrier des femmes* parut le 12 mars 1848, sur quatre pages, imprimé à cinq cents exemplaires. Élise écrivit tout : l’éditorial, la chronique des ateliers, les conseils juridiques pour les jeunes ouvrières qu’on congédiait sans solde, la liste des adresses où trouver du pain à prix modéré. Elle signa d’un pseudonyme : « Une compositrice ».
Les journaux se vendaient par les femmes elles-mêmes, qui l’achetaient deux sous et le faisaient circuler sous les tabliers dans les ateliers de couture. En trois jours, les cinq cents exemplaires furent épuisés. Elle imprima huit cents pour le deuxième numéro. La lavandière dut cacher les rames sous son lit.
Le succès attira l’attention qu’elle avait espérée — et celle qu’elle redoutait.
Le 19 mars, en fin d’après-midi, Élise avait rendez-vous avec un papetier du quai des Grands-Augustins pour négocier un meilleur prix sur le papier chiffon. Elle n’avait pas remarqué l’homme en redingote brune qui la suivait depuis la rue de la Mortellerie.
Il l’arrêta au coin de la rue de la Huchette, sous une enseigne de ferronnier qui grinçait dans le vent.
— Mademoiselle Moreau.
Elle se figea. Ce nom n’était plus censé exister pour la police. Elle ne se retourna pas.
— Vous faites erreur, monsieur. Je suis Mme Colin, je travaille chez un éditeur de la rue de Bièvre.
— Je ne suis pas de la police, dit l’homme.
Elle se retourna. Il avait un visage quelconque, des yeux pâles, une moustache mal taillée qui lui donnait l’air d’un fonctionnaire fatigué.
— Je suis au service du marquis de L…, poursuivit-il. Et le marquis n’aime pas qu’on fasse du bruit autour de certaines familles. Le *Courrier des femmes*, c’est vous, n’est-ce pas ?
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Le papier est le même que celui que vous utilisiez pour vos pamphlets. Le format est le même. Et le plomb… le plomb trahit toujours, mademoiselle. Il garde les marques des caractères. Votre lettre « e » a le pied cassé, celui de votre vieille presse. Vous auriez dû la jeter avec le reste.
Élise sentit le froid monter de ses chevilles à sa nuque.
— Qu’est-ce que le marquis me veut ?
L’homme sortit une carte de visite, la lui tendit. Elle était épaisse, bordée d’or, au nom d’un certain « comte de Vaudreuil » — un nom qu’elle ne connaissait pas.
— Le marquis sait où se trouve votre frère, dit l’homme. Il est prêt à le faire libérer. En échange de quelque chose de simple.
— Quoi ?
— L’adresse du lieu où vous imprimez. Et le nom de celui qui vous aide.
Elle serra la carte jusqu’à plier le carton.
— Dites au marquis que mon frère ne lui doit rien. Et que je ne conclus pas de marchés avec ceux qui font enfermer les innocents au-delà de leur peine.
L’homme haussa les épaules, presque avec regret.
— C’est dommage. Le marquis aimait beaucoup votre père, autrefois. Il espérait que vous seriez plus raisonnable que lui.
Il tourna les talons et disparut dans la foule de la rue Saint-Jacques.
Élise resta sous l’enseigne, la carte pliée dans le poing. Le papier était épais, coûteux, du papier à lettres de notaire. Elle le déchira en huit morceaux et le laissa tomber dans le caniveau.
Mais le cœur battait trop fort. Le marquis savait qui elle était. Il savait qu’elle avait un imprimeur. Et pour la première fois, elle se demanda comment il avait su si vite.
L’homme avait dit « le plomb vous trahit ». Mais il avait aussi parlé de son frère au moment précis où elle cherchait à le rejoindre. Quelqu’un avait parlé. Quelqu’un qui connaissait ses projets.
Elle monta l’escalier quatre à quatre jusqu’à la cave de Mme Chevalier, ouvrit le carton de caractères et vérifia la lettre « e ».
Le pied n’était pas cassé.
La lettre était intacte.
Le mensonge de l’homme était trop précis pour être un hasard : il connaissait l’état exact de son matériel. Et cela ne pouvait venir que de quelqu’un qui avait vu sa presse.
Quelqu’un comme Antoine.
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