La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 16: The Rivalry Deepens
Le lendemain matin, Élise avait installé son campement dans l'arrière-salle de la librairie de Madame Viger, une veuve qui lui louait une table pour trier les lettres qu'elle ne pouvait plus imprimer. Elle vivait de copies manuscrites, de traductions, de tout ce qui pouvait remplir son assiette sans trahir sa plume.
La boutique sentait le papier humide et l'encre rance. Élise avait les doigts tachés jusqu'aux cuticules, mais pour la première fois depuis la destruction de l'atelier de son père, elle avait l'impression de toucher quelque chose de concret.
C'est là que Clément, le garçon de courses qui distribuait *Le Courier des Femmes* dans les ateliers de couture, fit irruption, le visage rouge d'indignation.
— Mademoiselle Moreau ! Avez-vous vu ce qu'ils écrivent ?
Il jeta sur la table un journal plié en quatre. *Le Conservateur de Paris*. La une portait un titre en capitales grasses :
**RÉPONSE AUX FOLLES REVENDICATIONS DES OUVRIÈRES**
Élise parcourut l'article, et son sang ne fit qu'un tour.
« Ces prétendues voix de l'atelier, ces lettres anonymes qui réclament salaire égal et considération, ne sont que les échos d'une propagande dangereuse, soufflée par des meneurs invisibles qui n'ont jamais tenu une aiguille. La femme honnête ne se mêle pas de politique. Elle prie, elle coud, elle attend. La femme qui crie dans la rue n'est plus une femme : c'est une arme qu'on agite. »
Signé : *Un ami de l'ordre*, avec une mention discrète en pied de page : *Antoine Lefèvre, rédacteur en chef*.
— Il faut répondre, dit Clément. Immédiatement. Vous ne pouvez pas laisser cette insulte sans réplique.
Élise relut le passage deux fois. Les mots étaient ciselés, précis. Elle connaissait cette plume. Cette main qui avait tenu la sienne dans la ruelle derrière son atelier, qui lui avait prêté 500 francs, qui lui avait promis de l'aider à retrouver Jean-Luc. Cette même main qui, aujourd'hui, réduisait son combat à une « arme qu'on agite ».
— Où est-il ? demanda-t-elle, les mâchoires serrées.
— M. Lefèvre ? Il est sans doute à son bureau, rue de la Harpe.
— Alors je vais lui rendre visite.
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La salle de rédaction du *Conservateur* sentait le cigare froid et l'encre d'imprimerie — une odeur qu'Élise connaissait mieux que la sienne propre. Les rédacteurs levèrent la tête à son entrée. Une femme dans cette pièce était déjà une anomalie ; une femme sans rendez-vous, une provocation.
Antoine était assis au fond, une rédaction étalée devant lui. En la voyant, il eut un infime sursaut qu'il masqua aussitôt derrière une expression neutre.
— Mademoiselle Moreau. Quelle surprise.
— Vraiment ? Vous écrivez sur moi dans votre torchon sans m'avertir, et vous êtes surpris de me voir paraître ?
Les regards des autres journalistes se firent aiguisés. L'un d'eux ricana en sourdine.
Antoine posa son crayon avec une lenteur calculée.
— Je ne savais pas que vous vous sentiez concernée par cet article. Le reconnaissez-vous donc ?
Il jouait un rôle. Élise le savait. Mais la colère qui lui brûlait la gorge était réelle.
— Je reconnais ce que je vois, monsieur. J'ai lu votre texte. Vous y dites que la femme qui crie n'est plus une femme. Que celle qui manifeste est une arme. Vous ne connaissez rien des femmes dont vous parlez. Vous n'avez jamais vu leurs mains crevassées par l'eau de Javel, ni leurs doigts piqués jusqu'au sang sur la soie.
— Je connais l'ordre des choses, répliqua-t-il, et je sais que celles qui écoutent des pamphlets anonymes finissent en prison ou à l'hôpital.
— Ce sont peut-être les seuls endroits où on leur prête une oreille pour autre chose que des ordres !
Un silence. Le plafonnier grésillait. Les regards des cinq rédacteurs oscillaient entre eux comme des spectateurs à un duel.
— Mademoiselle Moreau, dit Antoine d'un ton plus bas, plus calme, si vous souhaitez poursuivre cette discussion, je vous propose de le faire ailleurs. Cette salle est réservée à ceux qui ont un rendez-vous.
— Fixez-m'en un.
Il hésita une seconde. Il regarda autour de lui, conscient du public, puis sortit un carnet de sa poche.
— Cela vous conviendra-t-il d'ici une heure ? Nous pourrons évoquer la question des suppléments et de leurs sources.
C'était un code, bien maigre, mais c'était un code.
— Je serai là, dit-elle. Et je n'aurai pas peur de vous le répéter en face.
Elle pivota sur ses talons et sortit dans la rue. Son cœur battait la chamade. Elle avait gagné un duel qu'il ne fallait pas gagner, et elle en paierait peut-être le prix.
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Il la rejoignit au jardin du Palais-Royal, près du bassin où les enfants faisaient voguer des petits bateaux en papier. Assise sur un banc, elle vit la fine silhouette qui se glissait entre les arcades.
Il s'assit à côté d'elle sans préambule.
— Je suis désolé, dit-il.
La sincérité le prenait de court. Elle la sentit dans sa voix, dans la manière fragile dont il tenait ses mains sur ses cuisses.
— Vous avez écrit des horreurs, Antoine. Vous l'avez signé.
— Je l'ai écrit parce que le ministère attendait une réponse. Le mécontentement monte. Les trois hommes arrêtés à Montmartre ont suffi à Rémusat pour réclamer une plume docile. Si je n'avais pas publié, ils auraient trouvé quelqu'un d'autre pour le faire — et ce quelqu'un-là n'aurait pas eu besoin de retenir son encre.
— Vous auriez pu refuser.
— Non, dit-il doucement. Je ne peux pas refuser. La seule manière de protéger votre voix est de faire semblant de la combattre. Croyez-moi, Élise. On pardonne plus vite à un adversaire loyal qu'à un traître.
— Loyal ? Vous êtes le journal qui exige la censure des ateliers où circulent mes lettres.
— Et le même journal, ajouta-t-il en baissant la voix, qui a caché cette semaine un entrefilet annonçant la construction d'un nouveau bataillon de la Garde nationale. Un mouvement de troupes que personne d'autre ne mentionne, et qui passe inaperçu dans les pages intérieures. Vous pourriez en tirer quelque chose.
Élise se figea.
— Vous me donnez des informations ?
— Je vous donne ce que je peux, sans me couper moi-même. Vous le savez.
Le bassin reflétait la lumière grise du ciel parisien. Des pigeons se disputaient des miettes de croissant, indifférents à la conversation dangereuse qui se tenait entre deux inconnus sur un banc.
— Pourquoi ? demanda-t-elle. Pourquoi risquer autant pour une femme que vous auriez pu livrer à la police il y a trois semaines ?
Il la regarda longtemps. Ses yeux, d'ordinaire si maîtrisés, portaient une fatigue profonde, comme s'il avait cessé de dormir la nuit où il avait choisi de fuir avec elle.
— Parce que j'ai lu les lettres que votre atelier imprimait avant qu'ils ne le saccagent. Les lettres des couturières. Des blanchisseuses. Une femme qui signait seulement "Rose, 15 ans, ouvrière en dentelle, place de la République". Elle écrivait qu'on lui avait volé son dimanche et qu'elle voulait le récupérer. Un seul dimanche. Trois lignes. Et pourtant, dans ces trois lignes, j'ai vu plus de vérité que dans tous les éditoriaux que j'ai jamais signés.
Il se tourna vers elle.
— Vous imprimez des voix que mes confrères n'écoutent jamais. Alors oui, je vous donne une bataille ouverte en plein jour pour vous protéger. Mais je vous donne aussi des indices, des bataillons, des dépêches volées — parce que vous faites ce que je suis trop lâche pour faire.
Élise sentit sa colère se fissurer, non pas s'éteindre, mais s'ouvrir, comme une porte mal fermée qui laissait entrer un vent nouveau.
— Et la note dans les archives de votre père ? dit-elle, presque malgré elle. La tâche d'écriture sur le transfert de Jean-Luc ?
Elle aurait dû se taire. Le visage d'Antoine se creusa.
— Vous l'avez trouvée, dit-il. Je le savais déjà. J'ai vu vos yeux quand vous avez évoqué les archives, la dernière fois.
— Vous saviez que votre père est impliqué dans la détention de mon frère ?
— Je sais, dit-il, que mon père était secrétaire au ministère de l'Intérieur sous Guizot. Et que toutes les ordonnances de transfert vers Toulouse passaient entre ses mains. Je sais aussi, dit-il en sortant un morceau de papier plié de la poche intérieure de sa veste, que cette ordonnance a été contresignée par quelqu'un qui n'est pas mon père.
Il lui tendit le papier. Élise le déplia. Un registre photocopié, un nom en marge : *C. de L.**, comte de Vernouillet*.
— Le marquis de L… fit-il. Le même qui vous a poursuivi en justice pour la dette de votre père, celui qui vous gagne le temps et qui veut votre presse pour faire taire une voix qui le menace. Ce n'est pas un hasard, Élise. C'est lui qui tient votre frère.
Le monde bascula légèrement, comme un navire qui changeait de cap sans sa permission.
Elle se releva. Il fit de même.
— Cette information, dit-elle, vous coûterait votre position.
— Cette information, dit-il, s'il apprend que je vous l'ai donnée, me coûtera la vie.
Deux rédacteurs, pensa-t-elle. Deux journaux ennemis. Une vérité à eux deux.
Elle ne vit pas le mouvement qui se fit vers elle. Seulement qu'il était plus proche soudain, assez proche pour qu'elle distingue les reflets dorés dans ses yeux. La distance entre eux ne tenait plus qu'à un souffle d'air.
Un sifflement de garde, non loin, brisa l'instant.
Une patrouille. De l'autre côté de la grille.
Antoine recula aussitôt d'un pas, les épaules carrées, le masque rajusté.
— À jeudi, dit-il d'une voix neutre, perceptible à toute oreille. Vos articles contre les miens. Nous ferons bonne guerre.
Elle le salua du chef, les mains tremblantes, et s'éloigna vers la sortie du jardin sans se retourner.
Mais pour la première fois, elle compta les jours jusqu'à jeudi.
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