La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 17: A Secret Tryst
Le jeudi arriva enfin, et avec lui cette fièvre étrange qui habitait Élise depuis trois jours. Elle avait passé les nuits à corriger les épreuves du pamphlet sur le bataillon de la Garde nationale, dormant à peine, nourrie de café froid et d'inquiétude. La promesse d'Antoine de lui apporter les derniers détails sur les mouvements de troupes la tenait éveillée autant que la peur d'être suivie.
Elle arriva au Palais-Royal à la tombée du jour, lorsque les galeries se vidaient et que les lanternes à huile commençaient à jeter leurs lueurs tremblantes sur les arcades. Elle portait une cape de laine usée et un bonnet de lingère, l'uniforme discret des ouvrières. Personne ne la regarda passer.
Il était là, comme convenu, assis sur un banc près de la fontaine de la cour d'honneur, feuilletant un journal qu'il ne lisait pas. Elle s'approcha sans précipitation, s'assit à l'autre extrémité du banc, et pendant un long moment ils restèrent silencieux, deux inconnus partageant un abri contre le froid.
— Vous avez ce que je cherche ? demanda-t-elle enfin, sans tourner la tête.
— J'ai mieux. Il replia son journal et le posa entre eux. Sur la première page, un article annonçait la formation de nouveaux bataillons de la Garde nationale. Mais en marge, d'une écriture serrée et régulière, Antoine avait noté des chiffres, des dates, des noms de casernes.
Élise parcourut les annotations d'un regard rapide. Ses doigts suivirent une ligne de chiffres, puis s'arrêtèrent.
— Le septième bataillon ? Il est censé être caserné à l'Est, près de la Bastille.
— C'est ce que croient les Parisiens. En réalité, il est en train de se redéployer vers le Quartier Latin. Secret défense, à ce qu'on dit au ministère.
— Pourquoi le Quartier Latin ? Il n'y a pas de manufactures là-bas, pas de docks, pas de gares. Seulement des étudiants et des librairies.
Antoine haussa un sourcil, et quelque chose dans son expression fit battre plus vite le cœur d'Élise.
— Des étudiants et des librairies qui impriment plus de séditions que tout le reste de la ville réuni. On se prépare à museler les presses. Les vôtres en premier, si je ne me trompe pas.
Elle encaissa la nouvelle en silence. Son pamphlet était déjà composé, prêt à être imprimé dès qu'elle aurait trouvé une presse digne de ce nom. Mais si la Garde nationale se déployait autour des imprimeurs, elle ne pourrait pas le distribuer sans se jeter dans la gueule du loup.
— Vous avez autre chose ? demanda-t-elle, la voix plus basse qu'elle ne l'aurait voulu.
— Le marquis de L… a quitté Paris hier soir pour son château en Normandie. Il y restera jusqu'à la fin du mois, selon un de mes correspondants.
Élise serra le journal entre ses doigts. Le marquis, l'homme qui avait signé l'ordre de transfert de Jean-Luc, était hors de portée. Elle aurait pu envoyer quelqu'un, payer un homme de main pour le confronter, mais elle n'avait ni argent ni homme de confiance. Elle n'avait que ses mains, sa tête, et cet ennemi improbable devant elle.
— Pourquoi faites-vous cela ? demanda-t-elle, tournant enfin la tête vers lui. La lumière du soir découpait ses traits, durcissait son menton, creusait l'ombre sous ses yeux. Il avait l'air plus fatigué que lors de leur dernière rencontre, comme si le poids de sa trahison envers son propre camp commençait à se faire sentir.
— Vous me l'avez déjà demandé.
— Et vous ne m'avez jamais répondu franchement.
Antoine détourna le regard. Il contempla la fontaine, dont l'eau s'écoulait dans un murmure régulier, puis se tourna vers elle. Quand il parla, sa voix était presque douce.
— J'ai passé ma vie à défendre un ordre que je croyais juste. J'ai écrit des éditoriaux condamnant les émeutiers, les socialistes, les femmes qui osent ouvrir la bouche dans l'espace public. Puis j'ai ouvert les archives de mon père, et j'ai vu ce que cet ordre coûtait. Des hommes détenus sans procès, des dettes effacées pour acheter le silence, des ordres de transfert signés par des nobles qui ne se salissent jamais les mains. Mon père a participé à cela. Il n'a peut-être pas signé l'ordre concernant votre frère, mais il a couvert ceux qui l'ont fait. Et moi, avec ma plume, j'ai servi cette machine.
Il la regarda alors avec une intensité qui la prit au dépourvu.
— Vous m'avez demandé pourquoi je fais cela, Élise. Je fais cela parce que vous êtes la première personne qui m'a obligé à regarder ce que je faisais. Vous m'avez obligé à lire mes propres articles avec les yeux de ceux qu'ils blessaient. Et je ne peux plus revenir en arrière.
Le silence qui suivit fut lourd, chargé de ce qui n'avait pas été dit. Élise sentit sa gorge se serrer. Elle voulait lui dire que son père avait peut-être trempé dans la détention de Jean-Luc, que le document qu'elle avait trouvé portait une trace qui pouvait remonter jusqu'à la famille Lefèvre. Mais elle ne pouvait pas. Pas encore. Leur alliance était trop neuve, trop fragile, tissée de méfiance et de nécessité.
— Merci, murmura-t-elle. Pour ces informations.
— C'est tout ?
— Je ne sais pas ce que vous attendez de plus, monsieur Lefèvre.
— Vous pourriez m'appeler Antoine. Nous avons dépassé le stade des civilités, il me semble.
Elle baissa les yeux, sentant ses joues s'échauffer. Une mèche de cheveux s'échappa de son bonnet et il leva la main, presque sans réfléchir, pour la repousser derrière son oreille. Le geste était si délicat qu'elle n'osa pas bouger, prisonnière de cette attention imprévue. Son regard descendit de ses yeux à sa bouche, et elle sut, avec une certitude effrayante, qu'il allait se pencher vers elle.
Un cri déchira la nuit.
— Patrouille ! La Garde !
Élise tressaillit et se releva d'un bond. Sous les arcades, des lanternes et des pas cadencés approchaient. Antoine saisit son journal, le fourra à la hâte sous sa veste.
— Venez, dit-il, la main tendue vers elle. Il y a une sortie par le passage couvert.
Ils coururent à travers la cour, leurs pas martelant les pavés, tandis que derrière eux des voix s'élevaient, exigeant qu'on s'arrête. Élise ne prit pas le temps de regarder en arrière. Elle suivit Antoine dans une ruelle obscure, puis une autre, jusqu'à ce que le bruit s'estompe et que leurs souffles essoufflés emplissent l'air de la nuit.
Ils s'arrêtèrent dans l'ombre d'un porche, à bout de souffle. Antoine appuya une main contre le mur, la tête baissée, et un rire bref lui échappa.
— Voilà ce qu'on appelle un rendez-vous manqué.
— Raté, plutôt, corrigea Élise, encore haletante. Mais nous avons ce que nous voulions.
Elle tenait toujours le journal serré contre sa poitrine. Le pamphlet pourrait être complété, corrigé, imprimé. Mais une autre urgence, plus immédiate, la taraudait.
— Antoine, dit-elle, et son nom lui parut étrange sur ses lèvres, trop intime pour la distance qu'elle voulait maintenir. Il leva les yeux vers elle, son visage encore marqué par la course.
— Quoi ?
— Le marquis est en Normandie. C'est sans doute la seule occasion que nous aurons de fouiller ses papiers sans qu'il s'en aperçoive.
Antoine la dévisagea, puis un sourire lent, presque dangereux, étira ses lèvres.
— Vous voulez pénétrer dans le château du marquis de L…, alors que la police vous recherche, avec pour seul allié un journaliste déchu de sa réputation ?
— Oui.
Il resta silencieux un instant, puis ses yeux brillèrent dans la pénombre.
— Alors il faudra partir cette nuit. J'ai encore quelques amis dans les relais de poste. Un fiacre discret, des papiers au nom de Monsieur et Madame Lefebvre, épiciers de Lyon en visite chez des parents.
Le cœur d'Élise se serra. Monsieur et Madame Lefebvre. Une fausse identité commune, un voyage nocturne, les routes de Normandie sous la lune.
— Vous rendez-vous compte de ce que vous proposez ? demanda-t-elle doucement. Si nous sommes pris, votre carrière sera anéantie. Votre père vous reniera.
— Je m'en moque.
— Vous ne devriez pas.
Il s'approcha, et cette fois, il ne chercha pas ses yeux, mais sa main. Il la saisit doucement, et elle laissa faire, trop épuisée ou trop troublée pour protester.
— Mon père m'a déjà reniflé, Élise. Il préfère ses archives et ses manœuvres à son propre fils. Vous, au moins, vous me dites la vérité. La plupart du temps.
Elle haleta à demi, mais il sourit.
— Je ne suis pas dupe, vous me cachez quelque chose à propos de votre frère. Je le devine depuis des jours. Mais je choisis de vous faire confiance, parce que c'est la seule chose qui m'empêche de devenir mon père.
Il lâcha sa main, et l'air froid revint entre eux, comme un mur de verre s'épaississant.
— À minuit, au quai des Orfèvres, devant la statue de justice. Si vous êtes en retard, je pars sans vous.
Sans attendre de réponse, il tourna les talons et disparut dans la nuit, laissant Élise seule sous le porche, le pamphlet contre son cœur, et une certitude naissante : à minuit, elle serait là, et elle ne savait plus si elle faisait cela pour son frère ou pour elle-même.
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