La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 24: Aftermath of Chaos
Les pavés étaient encore chauds sous ses doigts. Élise les sentait à travers ses gants troués, cette chaleur étrange que laissent les barricades après la bataille, comme si la pierre elle-même avait bu le feu de la nuit. Autour d'elle, le jour naissant révélait l'étendue du désastre : le chariot renversé, les roues brisées, et la presse — sa presse, cette machine qu'ils avaient hissée à bout de bras dans les ténèbres — gisait sur le flanc, ses cylindres éventrés par un boulet.
— Elle est morte, murmura-t-elle.
Antoine s'accroupit près d'elle, essoufflé, un filet de sang séché traçant une ligne sombre de sa tempe à sa mâchoire. Il ne dit rien. Il n'y avait rien à dire. Les feuilles qu'ils avaient réussi à imprimer — ces preuves du marquis, ces accusations qui auraient pu soulever un quartier entier — étaient dispersées dans le caniveau, trempées, illisibles, pétries dans la boue par les semelles des fuyards.
Les deux compositeurs qu'Antoine avait recrutés se tenaient à quelques pas, adossés contre un mur criblé de balles. Le plus jeune, un garçon maigre aux yeux cernés qui ne devait pas avoir vingt ans, roulait une cigarette avec des gestes mécaniques. L'autre, plus âgé, regardait fixement les toits de Paris, là où la fumée s'élevait encore des Tuileries.
— Il faut se déplacer, dit Antoine en se relevant avec une grimace. Les soldats vont revenir. Ils ratissent les rues depuis l'aube.
Élise secoua la tête. Elle ne pouvait pas détacher son regard de la presse. Trois jours. Trois jours qu'ils avaient passés à la chercher, à la transporter, à l'installer. Et maintenant elle était là, éventrée, ses caractères d'imprimerie éparpillés comme des dents arrachées dans le ruisseau.
— Élise.
La voix d'Antoine était douce mais ferme. Il lui tendit la main.
— On doit y aller. Maintenant.
Elle prit sa main. Le contact de sa paume, chaude malgré le froid du matin, la ramena à la surface. Elle se releva, ramassa son sac — les documents y étaient encore, pressés contre sa poitrine, protégés par le cuir épais. La lettre de son père. Le code de Jean-Luc. L'ultime preuve.
— Et les feuilles ? demanda-t-elle en désignant les papiers trempés. Celles qui ont survécu ?
Antoine les compta du regard.
— Peut-être cinquante. Peut-être moins.
Elles étaient là, empilées dans un coin du chariot renversé, protégées par une bâche que quelqu'un avait jetée sur elles pendant le bombardement. Cinquante exemplaires d'un journal qui n'avait pas de nom, qui n'avait pas de titre, qui n'avait existé que le temps d'une nuit.
— On les prend, dit Élise.
Antoine hésita.
— Elles alourdissent le chargement. Les soldats...
— On les prend.
Il la regarda un instant, puis acquiesça d'un signe de tête. Lui et le compositeur plus âgé soulevèrent la bâche et entreprirent de rassembler les feuilles encore intactes.
C'est à ce moment que la silhouette apparut au bout de la rue.
Élise la reconnut immédiatement, pourtant — ce long manteau sombre, cette démarche pressée, ce regard qui balayait la rue comme un prédateur évalue son territoire. Lefèvre. Le père d'Antoine avait eu des associés, des amis, des complices. Celui-ci était l'un d'eux — et l'un des rares, avec son propre père, à avoir survécu à l'arrestation du réseau clandestin en 1847.
Il marchait droit vers eux, ignorant les barricades et les débris, comme si le chaos autour de lui n'était qu'un décor trop bruyant.
Antoine se figea.
— Qu'est-ce qu'il fait ici ? souffla-t-il.
Lefèvre s'arrêta à cinq mètres d'eux. Il était plus vieux que dans le souvenir qu'Élise gardait de lui — les tempes grises, le visage creusé. Mais les yeux étaient les mêmes : durs, calculateurs, perpétuellement en mouvement.
— Moreau, dit-il en la fixant. Je savais que je vous trouverais dans ce gâchis. Votre père me devait de l'argent. Et les morts ne paient pas leurs dettes.
Élise sentit le sang affluer à ses joues. La dette. Cette dette que son père avait contractée pour acheter du papier et de l'encre destinés au réseau clandestin — la dette qu'Antoine avait payée à sa place, cette nuit-là, dans son bureau, quand il lui avait prêté l'argent avec un regard qui disait tout.
— Mon père est mort, dit-elle d'une voix blanche. Et sa dette...
— Sa dette est à vous, l'interrompit Lefèvre. Les dettes se transmettent, mademoiselle. C'est la loi.
Antoine fit un pas en avant.
— Cette dette a déjà été réglée. Je l'ai payée moi-même.
Lefèvre plissa les yeux.
— Vous l'avez payée à moi, jeune homme. Mais ce que vous avez payé ne couvrait que la moitié du montant. Le reste était garanti par une promesse : la presse. Votre presse.
Il désigna d'un geste la machine éventrée.
— Et je constate que la presse en question est désormais hors d'usage. Un bien détruit n'a pas de valeur. Le contrat est donc rompu et la dette redevient due.
Élise serra les poings sous ses gants. L'indignation lui brûlait la gorge, mais la raison la retint. Lefèvre avait le droit pour lui, ou du moins une version du droit — celle que les hommes comme lui utilisaient pour écraser les hommes comme son père.
Elle sortit le locket de sa poche.
— Vous reconnaissez ceci ?
Lefèvre cligna des yeux. Un éclair de reconnaissance traversa son visage avant qu'il ne le masque.
— Où avez-vous trouvé cela ?
— Dans les affaires de mon père. Il est à l'effigie d'un homme : Vincent Lefèvre. Un imprimeur clandestin exécuté en avril 1847 pour avoir diffusé des écrits contre le roi.
Le silence se fit lourd. Le plus jeune compositeur arrêta de rouler sa cigarette.
— Eh bien ? fit Lefèvre. C'est votre père qui a dénoncé Vincent. Tout le monde le sait. Le réseau s'est effondré cette nuit-là, et votre père a survécu. Qui d'autre que lui aurait pu parler ?
Élise sentit quelque chose se dénouer en elle. La colère, l'humiliation, les années de mensonges — tout cela se concentra dans sa voix, la rendant plus claire, plus nette qu'elle ne l'avait jamais été.
— Vous avez tort. Mon père n'a pas dénoncé Vincent Lefèvre. Il a essayé de le sauver.
Elle ouvrit le locket et en sortit la lettre soigneusement pliée. La date, limpide : 3 mars 1847. L'écriture, celle de son père, qu'elle reconnaissait comme la sienne propre.
— Cette lettre, écrite six semaines avant l'exécution, avertit Vincent que le réseau est compromis. Que l'un des siens a parlé. Elle lui propose une planque en Normandie, une route d'exil. Vincent ne l'a jamais reçue — parce que la personne qui devait la lui remettre était celle qui l'avait trahi.
Les yeux de Lefèvre se rétrécirent.
— Vous inventez.
— Est-ce que je mens ? demanda Élise en faisant un pas vers lui. Où étiez-vous, Lefèvre, dans la nuit du 4 avril 1847 ? Pourquoi avez-vous été le seul autre membre du réseau à échapper aux arrestations ? Et pourquoi mon père vous devait-il de l'argent — une dette contractée une semaine avant son arrestation ?
Elle le vit vaciller. Un mouvement imperceptible, un léger retrait des épaules. Il savait.
— Cette dette, poursuivit-elle, ce n'était pas pour du papier ni pour de l'encre. C'était pour votre silence. Vous lui vendiez la sécurité. Et quand vous ne l'avez plus vendue, quand vous avez offert son nom aux autorités à la place du vôtre, mon père est mort.
Lefèvre ricana, mais le son était creux.
— Les belles histoires des enfants qui vengent leurs pères. Vous n'avez aucune preuve de ce que vous avancez. Tandis que moi, j'ai un contrat signé et daté. La justice...
— La justice ? Antoine avait rejoint Élise, le visage dur. Vous parlez de justice ? Paris est en feu, les barricades bloquent les rues et la Garde nationale tire sur la foule. Il n'y a plus de justice qui tienne dans cette ville, Lefèvre. Plus de tribunaux. Plus de contrats.
L'ancien insurgé jeta un regard nerveux autour de lui. Un groupe d'ouvriers approchait au bout de la rue, des fusils à la main.
— Nous pouvons faire un accord, dit Élise calmement, en remettant la lettre dans le locket. Vous me déclarez la dette de mon père éteinte, et moi, je ne dévoile pas ce que je sais de la mort de Vincent Lefèvre.
Lefèvre hésita. Ses yeux allèrent de la lettre au visage d'Élise, puis au groupe d'ouvriers qui se rapprochait.
— Et qui me dit que vous tiendrez votre silence ?
— Parce que je suis une imprimeur, dit Élise. Et les imprimeurs savent que la parole donnée est plus solide que le papier. Plus solide que l'argent.
Un long silence. Le plus jeune compositeur laissa tomber son mégot et l'écrasa sous son talon.
Lefèvre baissa les yeux.
— La dette est éteinte, murmura-t-il. Nous sommes quittes, Moreau.
Il se détourna sans un mot de plus et disparut dans une rue adjacente, sa silhouette sombre avalée par l'ombre des façades.
Antoine exhala, un souffle long et tremblant. Il s'approcha d'Élise, ses mains trouvant les siennes.
— Tu l'as eu.
— On l'a eu.
Elle ferma les yeux une seconde. Le poids de la dette, ce poids qui l'avait suivie depuis des mois — depuis la mort de son père, depuis le bureau d'Antoine, depuis la diligence, depuis chaque nuit passée à compter des sous qu'elle n'avait pas — ce poids-là venait de s'évanouir. La dette de son père était payée. Non pas en argent, mais en vérité.
Le compositeur plus âgé s'approcha, chargé d'une pile de feuilles encore lisibles.
— Il faut décider quoi faire de ça, dit-il en tendant les papiers à Élise. Cinquante exemplaires, pas un de plus. C'est tout ce qu'il reste de notre nuit.
Élise prit les feuilles. Le papier était encore humide ça et là, mais les mots étaient là, noirs et nets. Les preuves contre le marquis. Les accusations. Les faits.
— Il y a cinquante personnes dans Paris qui ont vu ces pages, dit-elle lentement. Et dans cinquante personnes, il y a au moins une qui les lira à voix haute. Et une autre qui les copiera à la main. Et une autre qui les mémorisera et les racontera à son fils.
Antoine sourit — ce sourire rare, presque timide, qu'elle n'avait vu que deux fois depuis qu'ils s'étaient rencontrés.
— C'est une bien grande responsabilité que tu mets sur les épaules de cinquante inconnus.
— C'est la seule responsabilité qui compte, répondit-elle. C'est pour ça qu'on imprime.
Elle tendit les feuilles au compositeur plus âgé.
— Distribuez-les. Dans les quartiers, les ateliers, les quais. Donnez-en une aux soldats si vous en croisez — qu'ils sachent pourquoi ils tirent.
L'homme hocha la tête, glissa les feuilles sous sa veste et partit avec le plus jeune apprenti, leurs silhouettes rétrécissant dans la rue vide.
Élise se tourna vers la presse brisée. Elle s'accroupit, passa la main sur le métal froid. Le cylindre était fendu, les vis tordues. Il n'y avait rien à sauver.
— On la laisse là ? demanda Antoine.
— On la laisse, dit-elle en se relevant. Une presse n'est que du bois et du fer. Ce qui compte, c'est ce qu'on fait avec les mots.
Il lui prit le sac des mains, en ouvrit la fermeture pour vérifier que les documents y étaient toujours. La lettre. Le code. La preuve. Tout était là.
— Alors il faut trouver une autre presse, dit-il.
Élise regarda une dernière fois la machine détruite, puis releva les yeux vers le ciel qui blanchissait lentement. Paris fumait, mais Paris respirait encore.
— Il faut trouver une autre imprimerie, corrigea-t-elle doucement. La presse, ce n'est que de l'équipement. L'imprimerie, c'est une maison.
Antoine hocha la tête lentement, et quelque chose dans son regard lui dit qu'il comprenait — qu'elle ne parlait pas seulement de machines et de locaux, mais de ce qu'ils construisaient ensemble, lui et elle, sur les ruines de ce qu'ils avaient perdu.
— Alors, dit-il, on cherche une maison.
Il lui tendit la main. Elle la prit, simplement, comme on prend le matin — et ils commencèrent à marcher dans Paris qui brûlait encore.
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