La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 25: A New Beginning
Les pavés étaient encore tièdes sous leurs semelles quand ils trouvèrent l’atelier. Une enseigne démantibulée, *Imprimerie Delacroix & Fils*, gisait dans le caniveau, brisée en deux comme un serment oublié. La vitrine était étoilée d’impact de balle, mais la porte céda sous l’épaule d’Antoine avec un gémissement de bois fatigué.
L’intérieur sentait l’encre séchée et la poussière. Une presse à bras, massive et patinée, occupait le centre de la pièce comme un monument. À côté, deux casiers de caractères, partiellement vidés, attendaient des doigts habiles. Le propriétaire avait fui — ou pire — et avait laissé derrière lui des rames de papier vierge, empilées contre le mur du fond.
Élise s’avança, les mains courant sur le plateau de marbre de la presse. Sous ses doigts, une fine couche de poussière se souleva, comme un souvenir. Près de là, les deux compositeurs qu’Antoine avait recrutés — un père et son fils, maigres, le visage marqué par la nuit de barricades — se glissèrent à l’intérieur sans bruit.
« Elle fonctionne », dit Antoine, examinant le mécanisme. « À peine. Mais elle fonctionne. »
Élise releva la tête. Dehors, des coups de feu sporadiques crépitaient dans le lointain, comme un orage qui s’éloigne. L’aube commençait à blanchir les toits de zinc, mais le ciel restait chargé de fumée.
« Nous en avons besoin », dit-elle simplement.
Antoine la regarda, une lueur nouvelle dans ses yeux. La nuit avait usé leurs visages, creusé leurs traits, mais quelque chose brillait encore entre eux. Il sortit une feuille de sa poche intérieure — une lettre, pliée avec soin, déjà entamée.
« Je n’ai pas fini. » Il la déposa sur le bord de la presse. « Ma démission. Pour *La Sentinelle* et pour tout ce qu’elle représente. »
Élise ne répondit pas tout de suite. Elle tira une chaise, s’assit devant la feuille et lut. C’était une lettre brève, sèche, digne — des mots d’homme qui a appris à se défaire de ses illusions. Il y parlait de la liberté de la presse, et de la sienne propre. Elle n’y était pas mentionnée, mais chaque ligne la portait pourtant, comme une eau souterraine.
« Vous pourriez y ajouter quelque chose », dit-elle doucement. « Une ligne sur les femmes qui composent, qui impriment, qui écrivent. Puisque vous ne défendez plus seulement des hommes. »
Antoine prit la plume qu’elle lui tendait, hésita, puis ajouta lentement, en lettres serrées : *« Le droit de publier n’est pas celui d’une classe, ni d’un sexe. Il est celui de toute voix qui cherche la vérité. »*
Il signa, souffla sur l’encre, puis se tourna vers elle. « Voilà. Je suis à vous. Enfin. Pour de bon. »
Les deux compositeurs échangèrent un regard, puis le plus jeune — Félix, seize ans à peine, des taches d’encre jusqu’aux coudes — demanda : « Et maintenant, qu’est-ce qu’on imprime ? »
Élise se leva. Son manteau était déchiré au coude, ses cheveux s’échappaient de leur chignon en mèches folles. Mais quand elle parla, sa voix était aussi ferme que l’acier de la presse.
« Nous imprimons *Le Fil Rouge*. » Le nom jaillit d’elle comme s’il avait attendu, caché sous la poussière et la poudre. « Un journal pour les ouvriers et les femmes. Pour ceux qui n’ont jamais eu de tribune. Nous imprimons la vérité que le marquis n’a jamais voulu qu’on entende, et nous l’imprimons ici. »
Le père — il s’appelait Marat, comme le révolutionnaire, un signe du destin — grogna en douceur. « Le nom est bon. Mais la machine, elle, n’est pas encore réglée. Et les caractères sont mêlés. Y’a du travail avant l’encre. »
Élise hocha la tête. « Alors travaillons. »
Ils travaillèrent pendant des heures. Le soleil se leva, passa au-dessus des toits, puis commença à redescendre. Dans la rue, des bruits — des charrettes, des voix, parfois des coups de feu isolés — annonçaient que Paris respirait encore, entre deux bouffées de colère. Un messager frappa à la porte à midi : la nouvelle courait que le roi avait abdiqué, que la République était proclamée, qu’un gouvernement provisoire s’installait à l’Hôtel de Ville. Mais ici, dans l’atelier étroit, on n’y croyait qu’à moitié. Les événements n’étaient que des mots sur des lèvres fatiguées ; ce qui comptait, c’était l’encre qu’ils préparaient, noire et épaisse, à base de suie et d’huile de lin.
Vers trois heures, Élise s’interrompit, le dos courbé, les doigts noircis. Elle chercha dans la poche de son tablier — un vieux tablier de cuir trouvé sur un clou — et en tira deux documents : la lettre de son père, intacte, et la dénonciation chiffrée de Jean-Luc. Elle les déplia, les relut une fois, puis les tendit à Antoine.
« Tu devrais les garder », dit-il. « C’est ton héritage. »
« C’est une preuve. » Elle les replia et les rangea dans une pochette de toile, qu’elle cousit elle-même à l’intérieur de sa veste, contre sa poitrine. « Je les porterai jusqu’à ce qu’ils servent. »
Antoine ouvrit la bouche pour répondre, mais un bruit sourd le fit taire. Des pas, dehors. Plusieurs paires, lourdes, disciplinées. Les deux compositeurs se figèrent, le père posant la main sur l’épaule du fils.
Élise bondit vers la fenêtre, jeta un coup d’œil entre les lattes du volet. Des soldats — un détachement de la Garde nationale, pas l’armée régulière — remontaient la rue, examinant les devantures une à une. Ils s’arrêtaient, poussaient une porte, entraient. Ils fouillaient. Ils cherchaient.
« On doit se cacher, murmura Félix.
— Pas se cacher », dit Élise, en regardant la presse. « On doit ne pas être là. »
Antoine comprit. En quelques minutes, ils étalèrent une bâche sur la presse, placèrent des planches et des outils par-dessus, pour simuler un chantier abandonné. Le vieux Marat se coucha dans un coin, une bouteille vide à la main, jouant l’ivrogne. Félix et Élise grimpèrent à l’étage, dans une chambre vide dont la porte n’avait pas de verrou — un simple rideau de toile les séparait de la cage d’escalier.
La porte d’en bas s’ouvrit avec un grincement. Des voix. Lourdes. Interrogatoires en grondements.
Élise retint son souffle. Antoine était resté en bas, adossé au mur près de la presse, les mains vides. Il était le plus dangereux d’entre eux — visage connu des autorités, désormais démissionnaire d’un journal conservateur. S’ils le reconnaissaient…
Deux minutes. Cinq. La porte se referma avec un bruit sec. Les pas s’éloignèrent.
Élise redescendit, les jambes tremblantes. Antoine la rejoignit en haut de l’escalier de la cave, où il s’était réfugié derrière des tonneaux. Leurs mains se trouvèrent, s’agrippèrent, puis se relâchèrent.
« Ils cherchaient quelqu’un de précis », dit Antoine. « J’ai entendu ton nom. Et le mien. »
Élise sentit le papier contre sa poitrine, léger comme une plume, lourd comme un boulet. « Alors il faut disparaître un peu plus. Et paraître un peu moins. » Elle soupira, et l’air lui brûla les poumons. « On imprime dans deux jours. La nuit. Et avant ça… » Elle se tourna vers la table où trônait la lettre de démission d’Antoine. « … vous réécrivez votre lettre. Elle ne dit pas assez clairement pourquoi vous partez. »
Antoine la regarda, un sourire naissant aux lèvres. « Et qu’est-ce que je devrais dire de plus ? »
Élise prit la plume, la trempa dans l’encre, et lui tendit. « Dites que vous partez parce que vous avez trouvé une voix qui en vaut la peine. Et que le monde entier va l’entendre. »
Antoine écrivit. Dehors, dans la rue, le crépuscule tombait sur une ville qui ne savait pas encore si elle était libre. Mais dans l’atelier, sous une bâche poussiéreuse, respirait une presse qu’ils allaient bientôt réveiller.
À minuit, une main frappa à la porte — trois coups, puis deux. Le code de Jean-Luc. Élise ouvrit, un pistolet à la main, et découvrit un gamin de douze ans, essoufflé, qui tendit un morceau de papier avant de s’enfuir dans l’ombre.
Elle déplia le message. Trois lignes, une écriture pressée, presque illisible.
*Rose a été vue à Paris. Elle cherche le marquis. Elle sait pour le journal. Elle sait pour toi. Méfie-toi de l’aube.*
Antoine lut par-dessus son épaule. Son visage se durcit.
« Elle est ici. » Élise froissa le papier, puis le lissa à nouveau. Le nom de Rose flottait dans l’air, comme un venin invisible. « Et elle a peut-être déjà parlé. »
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.