La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 26: The Republic Declared
Le bruit arriva d’abord comme un grondement lointain, puis comme une marée. Élise leva les yeux de la casse où ses doigts dansaient entre les caractères de plomb — des « R », des « E », des « P » — et tendit l’oreille. Des pas. Des centaines de pas. Des voix qui roulaient dans la rue étroite comme un fleuve en crue.
Antoine apparut sur le seuil de l’atelier, les joues rouges, une brassée de journaux mal pliés sous le bras. Il haletait presque.
— La République est proclamée. Le peuple a pris l'Hôtel de Ville. Lamartine parle depuis le balcon.
Élise sentit ses mains trembler autour d’un « Q » qu'elle tenait encore. Elle le reposa lentement, comme s'il s'agissait d'une relique.
— Vraiment ?
— Les barricades tombent déjà. Les gardes fraternisent. On chante la Marseillaise partout, des Tuileries au Panthéon.
Il déposa les journaux sur l'établi, puis s'immobilisa en voyant l'expression d'Élise — cette lueur humide dans ses yeux noisette qu'elle ne laissait paraître que dans les rares moments où la peur cédait la place à autre chose.
— Mon père aurait vécu pour voir cela, murmura-t-elle. Il aurait composé le premier numéro de la République avec ses propres mains.
— Tu le fais pour lui.
— Je le fais pour nous. Pour tous ceux qui ne pourront jamais écrire leur propre histoire.
Elle se détourna, essuya ses yeux du revers de la manche — une tache d'encre s'y étendit comme un oiseau en plein vol — et fixa la presse. Le vieux mécanisme de fer et de bois semblait attendre, patient et massif, comme un animal dressé pour une seule tâche.
— Nous avons assez de papier ?
— Plus que nous n'en avons jamais eu. L'imprimerie nationale est aux mains des insurgés. On nous livre des rames par charrettes entières.
— Et les caractères ?
Antoine désigna trois caisses empilées contre le mur du fond.
— Goudchaux a envoyé un fondeur du Marais. Il dit que nous devons soutenir le gouvernement provisoire dès le premier jour. Que *Le Fil Rouge* sera l'un des journaux qui donneront le ton de la nouvelle ère.
Élise sourit, mais un pli soucieux barra son front. Le mot « gouvernement » la fit hésiter. Elle s'approcha de la fenêtre. Par-dessus les toits d'ardoise, au-delà des cheminées et des clochers, elle entendait encore les clameurs lointaines qui montaient de la place de l'Hôtel de Ville. Des hommes, surtout. Des voix jeunes et graves. Elle n'y décelait presque aucune voix de femme.
— Antoine, dit-elle lentement, que dit Lamartine aux gens ?
— Qu'il repousse la dictature. Qu'il ne hissera pas le drapeau rouge. Il a parlé une heure entière, et le peuple lui a fait confiance.
— Et les femmes ?
Il hésita. Elle vit sa pomme d'Adam remonter, et elle comprit que la question l'avait surpris — non qu'il ne connaisse pas la réponse, mais qu'il ne l'ait jamais formulée.
— Elles ne participent pas au gouvernement provisoire, énonça-t-il prudemment. Aucune femme n'a pris la parole sur le balcon de l'Hôtel de Ville. Il n'y a que des hommes dans la liste que le peuple a approuvée.
— Il n'y a que des hommes dans la plupart des listes que les hommes approuvent.
Antoine fit une grimace. Il ne chercha pas à contredire. Il s'approcha d'elle, posa la main sur son épaule — une pression légère, comme pour dire « je sais ». Mais Élise ne savait pas encore si cela suffisait.
— Je peux voir la proclamation ? demanda-t-elle tout à trac.
Le journal qu'Antoine avait apporté portait un ours en travers : une copie volante de l'affiche placardée le matin même sur les murs de Paris. Élise la déplia sur la grande table. C'était du texte composite, encore humide d'encre, montrant la liste des membres du gouvernement provisoire. Sept noms. Tous masculins. Dupont de l'Eure, Arago, Lamartine, Ledru-Rollin, Garnier-Pagès, Marie, Crémieux.
Elle passa son doigt sur le mot « République » en tête du document. Il lui semblait si beau, si parfait sous ses doigts. Puis elle lut les premières phrases — « Le gouvernement provisoire veut la République, sauf si les suffrages universels en décident autrement… » — et elle sentit une boule se former dans sa gorge.
— Dis-moi, Antoine, demanda-t-elle sans lever les yeux. Le suffrage universel. Est-ce que les femmes votent ?
Le silence se fit épais entre eux. Il dura assez longtemps pour qu'Élise entende son propre cœur battre.
— Non, répondit Antoine. Pas encore.
— « Pas encore », ou « jamais » ?
— Les députés n'en ont pas parlé. Personne n'en parle. Les ouvriers veulent le droit de vote pour les hommes, les bourgeois pour les propriétaires, mais personne pour nous. Je veux dire… pour vous.
Élise replia la proclamation avec une lenteur délibérée. Le papier était doux, presque soyeux entre ses doigts. Il sentait la colle fraîche et la poussière de charbon.
— Alors nous devons en parler nous-mêmes, dit-elle. Nous imprimons *Le Fil Rouge*. Nous avons une presse, du papier, des caractères. Nous avons de l'encre et nous savons la faire parler. Si la République ne voit pas les femmes, nous l'obligerons à les regarder.
Antoine ouvrit la bouche pour répondre, puis la referma. Il la regarda ranger la proclamation avec soin, comme un document d'État, puis ouvrir la caisse de la casse pour reprendre la composition.
— Quel article veux-tu écrire ? demanda-t-il après un moment.
— Pas « veux-tu », Antoine. « Allons-nous écrire ». Prends cette plume. Je dicte.
Il s'assit à la table où les feuilles s'entassaient. Une page blanche se tendait devant lui. Il prit la plume, la trempa dans l'encre, et leva les yeux vers elle.
— Je t'écoute.
— Dans le même temps où Paris proclame la République, dit Élise en tournant lentement autour de la pièce, les doigts tachés de noir séché par la journée de travail, il faut rappeler que la maison de France n'a pas seulement opprimé les peuples, mais que chaque pouvoir fondé sur la seule force a oublié la moitié de l'humanité. Ce n'est pas une phrase de journaliste.
Elle s'immobilisa. Elle regarda la feuille blanche, puis la fenêtre où la lumière d'un jour de février qui touchait à sa fin projetait des ombres allongées sur le sol raboteux.
— Ce n'est pas une phrase de journaliste, répéta-t-elle lentement. C'est une phrase de femme qui sait ce qu'est un pouvoir sans droit. Et j'écris en connaissance de cause.
Antoine laissa courir sa plume. Le grattement des caractères se mêla au bourdonnement lointain de la foule qui continuait de défiler dans les rues. Il écrivit encore une minute, s'arrêta, la regarda.
— Tu sais, dit-il, que ce texte nous attirera des ennemis.
— Nous en avons déjà.
— Des ennemis plus puissants que le marquis, Élise. Nous parlerons au nom des femmes, et nous le ferons depuis une presse que nous avons volée aux barricades. La République nouvelle pourra nous considérer comme des comploteurs. Nous n'avons plus Lefèvre pour nous protéger, plus de fausse identité. Nous avons seulement ce qu'il y a sur cette table, et c'est peut-être la chose la plus dangereuse de tout Paris.
Élise se pencha sur l'établi. Elle prit une feuille encore vierge, la passa sous ses doigts comme pour en vérifier la texture, puis en déchira un étroit lambeau qu'elle roula entre ses pouces avec une précision nerveuse.
— Alors imprimons le danger, dit-elle. Imprimons jusqu'à ce que les mots que les femmes n'ont aucun droit de prononcer deviennent si communs qu'on ne puisse plus les arrêter.
Antoine écrivit encore quelques lignes. Soudain, un coup frappé à la porte arrière du petit atelier les figea. Trois coups espacés, puis deux brefs. Le signal convenu pour les messagers de la presse.
Élise s'approcha de la porte, tira le verrou. Un jeune homme apparut, poussiéreux et essoufflé, les mèches collées au front. Il tenait un billet plié qu'il lui tendit comme on remettrait une arme chargée.
— De la part de Jean-Luc, dit-il avant de disparaître dans la ruelle.
Elle déplia le papier. Une ligne courte écrite dans le code qu'elle connaissait maintenant par cœur. Elle la relut trois fois.
— Que dit-il ? demanda Antoine en s'approchant.
Élise leva les yeux. Son visage avait pâli de ce ton particulier qu'il connaissait trop bien.
— Rose est morte, dit-elle. Mais le marquis a repris sa place à Paris. Il est officier de la Garde nationale dans le IIe arrondissement, et il se dit « ami du nouvel ordre ». La République proclamée ne l'a pas abattu. Elle vient de lui donner un uniforme et un grade.
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