La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 27: An Old Enemy Returns
L’encre fraîche du premier numéro du *Fil Rouge* séchait encore sur les cordes quand la porte de l’imprimerie s’ouvrit sans qu’on frappe.
Élise leva les yeux de la composition du deuxième numéro. Antoine était à l’arrière, occupé à régler le rouleau de la presse. La silhouette qui se découpait dans la lumière grise de la rue avait le chapeau mou et le manteau informe des agents de la préfecture. Mais le visage qui se révéla en entrant, c’était celui d’un homme qu’elle n’avait pas vu depuis trois ans.
— Mademoiselle Moreau, dit Gaston Roussel, en refermant la porte derrière lui comme s’il était chez lui. Vous avez fait du chemin depuis l’atelier de votre père.
Élise sentit le sang lui monter aux joues. Roussel était un indicateur de police qui fréquentait les tavernes du quartier Saint-Marcel. Son père l’avait toujours payé en exemplaires gratuits et en silence bienveillant. C’est lui qui, un soir d’hiver, avait prévenu la famille Moreau d’une rafle imminente sur les presses clandestines. Un service dont Élise avait payé le prix les mois suivants, en portant elle-même les paquets de feuilles à travers les toits.
— Monsieur Roussel, dit-elle en essuyant ses mains encrées sur son tablier. Je pensais que vous aviez quitté Paris après la mort de mon père.
— Je suis revenu. La République a besoin d’hommes qui connaissent les rues et les secrets qu’elles cachent. Et j’ai appris que la petite Moreau avait survécu, elle aussi. Qu’elle imprimait même ses propres journaux, maintenant. Avec un collaborateur. Le monde est petit, n’est-ce pas ?
Antoine apparut dans l’encadrement de la porte arrière. Son regard passa de Roussel à Élise, cherchant une explication.
— Qu’est-ce qu’il veut ? demanda-t-il en français, avec son accent de la presse conservatrice.
— L’ancien monde, répondit Élise. Un informateur de mon père. Il n’y a rien à craindre.
— Oh, je ne suis pas venu pour vous faire peur, mademoiselle. Je suis venu avec une proposition, au contraire. Le gouvernement provisoire cherche des presses qui peuvent encore fonctionner. Il y a eu tant de destructions, cette semaine. Votre atelier est petit, mais il pourrait rendre service. Quelques affiches, des circulaires. Une ou deux publications pour la Garde nationale. Rien de bien méchant.
Élise croisa les bras. Elle connaissait ce ton. Celui de la main tendue qui cache un poing.
— Et pourquoi viendriez-vous à moi, Roussel ? Il y a des imprimeries plus grandes, plus rapides, plus proches de l’Hôtel de Ville.
— Parce que je sais qui vous êtes, mademoiselle Moreau. Je sais qui était votre père, et ce qu’il imprimait dans sa cave. Je sais que vous transportiez ses feuilles sous vos jupes, qu’on vous a arrêtée en mai 1847 et relâchée faute de preuves, et que vous avez passé une semaine au Dépôt avant que votre père paie un gardien pour fermer les yeux. Le nouveau régime est indulgent avec les anciennes rébellions, mais il est très sensible à la réputation. Un article au bon endroit pourrait nuire à votre joli petit journal. Et un mot au mauvais endroit pourrait faire revenir les hommes que vous avez semés en fuyant la rue Saint-Jacques.
Il laissa les mots s’installer. Élise pensa à la note codée de Jean-Luc, qui avait révélé la mort de Rose, et au fait que la Garde nationale cherchait encore leurs noms. Une seule dénonciation pourrait faire fermer cette imprimerie avant le troisième numéro.
— Qu’est-ce que vous voulez imprimer exactement ? demanda-t-elle, la voix neutre.
Roussel tira un papier plié de sa poche intérieure. Il le posa sur le marbre de la presse, entre les cassetins de caractères.
— Une proclamation. Le gouvernement provisoire veut rassurer la province, montrer que Paris est stable, que le commerce reprend. Vous l’imprimez, vous la pliez, vous la livrez à l’adresse indiquée au dos. Cinq cents exemplaires. Et je n’ai jamais vu votre visage, et vous n’avez jamais vu le mien.
Élise prit le papier. C’était un texte court, écrit dans cette langue de bois que les fonctionnaires affectionnaient. Il annonçait que le calme était revenu, que les ateliers nationaux suffiraient à occuper les bras sans emploi, que la République était une construction solide qui n’avait pas besoin des émeutes de la rue pour se maintenir. Plusieurs phrases étaient visiblement destinées à apaiser les industriels et les banquiers qui attendaient de voir comment le régime se comporterait.
Antoine s’approcha et lut par-dessus son épaule. Il échangea un regard avec Élise.
— Cinq cents exemplaires, répéta-t-elle. Et ensuite ?
— Ensuite, je vous oublie. Et j’oublie aussi tout ce que je sais de votre petite affaire. C’est un marché équitable, mademoiselle Moreau. La République fait preuve de magnanimité.
Il avait les mains croisées derrière le dos, le sourire d’un homme qui sait qu’il tient les cartes maîtresses.
— Nous verrons, dit Élise. Revenez demain à la nuit tombée. Les exemplaires seront prêts.
Roussel s’inclina légèrement et ressortit. La porte se referma avec un grincement qui sembla résonner longtemps dans l’atelier.
Antoine se tourna vers elle.
— Vous ne comptez pas vraiment imprimer ce texte, n’est-ce pas ?
Élise relut la proclamation. Ses yeux sautaient de phrase en phrase. « Le calme est revenu », « la concorde nationale », « le gouvernement provisoire veille sur les intérêts de tous ». Jamais une mention des travailleurs qui étaient morts sur les barricades pendant trois jours, jamais une mention des femmes qui avaient nourri les insurgés, jamais une ligne sur les promesses faites au peuple.
— Si nous imprimons ceci, dit-elle lentement, nous devenons sa voix. Celle d’un gouvernement qui n’a encore rien fait pour justifier notre confiance. La République est proclamée, mais les pauvres sont toujours pauvres, et les ateliers nationaux sont une promesse en l’air. Si le peuple lit que tout est rentré dans l’ordre, il baissera la garde. Et ceux qui veulent ramener le roi n’auront qu’à attendre.
— Mais Roussel…
— Roussel sait lire, Antoine. Il est de la police. Mais il n’est pas certain qu’il lise avant de livrer les exemplaires. Et si nous réécrivons la proclamation, avec les mêmes premières et dernières phrases pour tromper son regard pressé, nous pouvons faire passer notre propre message au sein du sien.
Antoine sourit malgré lui. Il s’approcha du pupitre, prit une plume.
— C’est très dangereux, Élise. S’il vérifie.
— Il ne vérifiera pas. Les hommes de sa espèce ne lisent jamais les textes qu’ils transportent. Ils comptent les feuilles, pas les mots.
Ils travaillèrent une partie de la nuit. La proclamation originale fut démontée phrase par phrase, comme on démonte un mur pour tâcher de récupérer les briques. Élise conserva l’en-tête officiel, le début rassurant sur la stabilité, et une phrase médiane mentionnant « la patrie reconnaissante envers ses enfants ». Tout le reste fut remplacé par un texte plus court, plus dru, écrit à la force de sa révolte encore fraîche.
« Le calme est revenu. Mais ce calme est celui des tombes provisoires. La République a été conquise par le peuple, et le peuple ne se contentera pas de mots. Nous veillerons. Nous attendrons. Nous exigerons que chaque promesse soit tenue, que chaque barricade comptée dans les cimetières ait une pierre au Parlement. Que ceux qui nous gouvernent se souviennent que leurs fauteuils sont montés sur nos épaules, et que nous savons nous redresser. »
Antoine relut la copie en la tirant de la casse, une feuille humide d’encre entre les doigts.
— Ce n’est plus une proclamation du gouvernement, dit-il. C’est un défi.
— C’est un serment, corrigea Élise. Et demain, il partira dans les départements sous le sceau officiel. Que la Garde nationale explique comment nous avons fait, s’ils le découvrent.
Elle regarda par la fenêtre vers la rue déserte. La nuit tombait sur Paris, sur les ruines et les drapeaux improvisés aux fenêtres. Quelque part, la marquis de L… arpentait probablement les salons de l’état-major de la Garde nationale au bras de ses nouveaux alliés. Et elle, de son côté, préparait la première bataille imprimée de sa longue guerre.
— Demain, dit-elle, nous commencerons à composer le troisième numéro. Et je crois qu’il devra annoncer quelque chose que nous n’avions pas prévu.
Antoine attendit.
— Notre proclamation cachée circulera sous le nom du gouvernement. Mais nous la signerons, nous, Antoine. Nous y mettrons nos noms, en toutes lettres. Et si le gouvernement veut nous chercher, il saura où trouver ceux qui refusent de se taire.
Il y eut un silence dans l’atelier, seulement troublé par le grésillement de la lampe.
— Vous voulez que nous nous déclarions officiellement ennemis de la majorité silencieuse, dit Antoine.
— Je veux que nous nous déclarions porteurs de ce que Roussel et ses pareils ne peuvent pas imprimer. Ce ne sera plus une affaire de presse clandestine, Antoine. Ce sera une affaire publique. Et nous n’aurons plus la possibilité de fuir.
Il la regarda longtemps, avec un mélange d’admiration et de frayeur qu’elle commençait à reconnaître.
— Alors demain, dit-il simplement, nous serons des fugitifs qui signent leurs lettres d’amour à la République.
Élise rit. C’était un rire nerveux, encore secoué par la peur de la visite de Roussel.
— La République mérite bien quelques lettres d’amour, répondit-elle. Signées, datées, et avec notre adresse au dos.
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