La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 28: The Locket's Redemption
La diligence s'arrêta au croisement de deux chemins de terre, et le conducteur cria quelque chose à propos de Maignelay. Élise descendit, ses bottines s'enfonçant dans la boue d'avril. Le village n'était qu'un rassemblement de toits de chaume et de pierres grises, blotti autour d'un clocher trapu. Elle avait parcouru soixante kilomètres depuis Paris, passant des barricades encore fumantes aux routes de campagne paisibles, comme si elle avait traversé deux mondes.
Le curé, un homme âgé aux mains tachées d'encre et de cire, la reçut dans la sacristie. Il consulta un registre épais comme une Bible.
— François-Antoine Lefèvre, dit-il en passant un doigt ridé sur la page. Enterré au nord du cimetière, sous le saule pleureur. Personne n'est venu depuis... trois ans, peut-être.
Élise remercia et sortit. Le cimetière sentait l'herbe humide et les lilas en bouton. Elle trouva la tombe sous le saule, comme annoncé. Une simple pierre, presque effacée par la mousse, portait un nom et deux dates. Pas d'épitaphe, pas de croix ornée. Juste l'essentiel.
Elle s'accroupit, sortit de la poche de son manteau le petit locket en argent. Il était passé des mains de son père à celles de sa mère, puis au cou de sa sœur Claudine, morte d'une fièvre à douze ans. Son père l'avait gardé comme une relique, et, dans ses dernières heures, il avait fait promettre à Élise de le déposer sur la tombe de François-Antoine Lefèvre. *Il était plus mon frère que mon propre sang*, avait-il murmurer entre deux quintes de toux. *Nous avons partagé la même échoppe, le même pain, la même révolte. Il est mort pour moi. J'ai eu honte toute ma vie de ne pas avoir eu le courage de l'embrasser une dernière fois.*
Élise ouvrit le locket. À l'intérieur, un portrait miniature de son père et de François-Antoine, jeunes, l'épaule contre l'épaule, souriant devant un vieux presse à vis. Une autre époque. Elle ferma les yeux, appuya le métal froid contre ses lèvres, puis le posa délicatement contre la pierre, là où la mousse formait une cavité naturelle, comme un écrin.
— Voilà, murmura-t-elle. Il est à vous maintenant. Vous pouvez tous les deux reposer.
Elle resta là un long moment. Le vent agitait les branches du saule, et elle pensa à tout ce qui avait conduit cette locket jusqu'ici. Son père, l'ancien ouvrier imprimeur devenu patron, qui avait toujours fini ses soirées en parlant de François-Antoine comme d'un héros. La dette qu'il n'avait jamais osé contester, trop rongé par la culpabilité. Et puis l'arrivée d'Antoine, son fils, de retour de son exil provincial, ignorant tout de ce qui liait leurs pères.
Elle ne l'avait pas dit à Antoine avant de partir. Elle avait inventé une course pour l'encre et le papier, laissant Marat et Félix à leur composition du troisième numéro. Il serait peut-être en colère qu'elle ait voyagé seule. Ou touché. Ou les deux.
Elle retourna au village et trouva une auberge où l'on servait un bouillon clair et du pain dur. Elle écrivit une courte lettre à Antoine — une indication de sa destination, rien de plus — et la confia au maître de poste, qui promit de l'expédier au prochain passage de la diligence. Puis elle monta dans sa chambre, s'allongea tout habillée sur le lit, et regarda le plafond jusqu'à ce que la nuit tombe.
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Il était là le lendemain matin, quand elle descendit. Assis à la table de l'auberge, un verre de café noir entre les mains, ses bottes couvertes de la boue de la route. Il avait dû voyager toute la nuit.
— Tu aurais dû me le dire, dit-il sans colère.
— J'avais peur que tu refuses que je vienne seule.
— J'aurais refusé que tu viennes seule *moi aussi*. Nous aurions pu venir ensemble.
Élise s'assit en face de lui. Le propriétaire apporta un autre verre, et elle le prit, savourant la chaleur contre ses doigts.
— Ton père, dit-elle. François-Antoine. Le mien était son apprenti. Ils ont monté leur premier atelier ensemble, rue de la Harpe. Puis mon père a épousé ma mère, et leur amitié s'est distendue, comme cela arrive. Quand ton père a eu besoin d'aide pour une affaire de dettes, le mien était trop fier, ou trop pauvre, ou trop lâche. François-Antoine est mort en prison pour une dette que mon père avait cautionnée et jamais payée.
Antoine ne bougeait pas. Ses yeux — gris, perçants, toujours en mouvement — s'étaient figés.
— Mon père n'a jamais parlé de lui, dit-il lentement. J'ai appris sa mort par une lettre d'un homme de loi qui réclamait les biens de la famille. Je n'ai jamais su les circonstances.
— Le mien n'a jamais cessé d'y penser. Il m'a fait promettre de t'apporter à toi, ou à ta famille, de lui dire la vérité. Mais je l'ai apporté à sa place. Pour la vérité, la voilà. J'avais honte pour lui.
Antoine baissa la tête. Ses doigts traceaient des cercles sur la table en bois.
— Tu n'as rien à voir avec ses dettes, dit-il enfin. Ni avec sa honte.
— Ni toi avec celle de ton grand-père, ni avec les trahisons du marquis qui a pris sa place.
— Nous sommes tous les deux les enfants de dettes que nous n'avons pas contractées.
— Alors nous pouvons les effacer ensemble, dit Élise. Viens. Je vais te montrer.
Ils sortirent ensemble. Le soleil matinal perçait les nuages, et le cimetière paraissait presque joyeux, les fleurs sauvages jaillissant entre les pierres. Elle le conduisit au saule et s'arrêta devant la tombe.
Antoine s'agenouilla lentement, comme on s'agenouille devant un autel. Il toucha la pierre du bout des doigts, puis le locket posé contre elle.
— Il l'aurait voulu, dit-il.
— Ton père ?
— Non. Le mien. Il aurait voulu que je le connaisse. Que quelqu'un me dise qui il était. Pas comme un héros, ni comme une leçon, mais comme un homme.
Il se releva, et la regarda. Ses yeux étaient humides, mais il ne pleurait pas. Il prit sa main, la serra entre les siennes.
— Tu es venue seule à soixante kilomètres, par des routes où l'on peut encore être arrêté, pour enterrer la dette de ton père avec mon grand-père.
— C'était une promesse.
— Et tu es restée là, à ne rien me dire, pour ne pas m'imposer cela avant que je sois prêt.
Élise secoua la tête.
— Je ne savais pas comment te le dire.
— Tu l'as dit comme il fallait. Simplement. En venant.
Il se pencha et l'embrassa.
Ce n'était pas un baiser passionné, ni triomphant. C'était un baiser simple, au bord d'une tombe, sous un saule, dans un village que personne n'avait jamais vu sur une carte. Il avait le goût du café amer et du printemps.
Quand ils se séparèrent, Élise sentit ses joues brûler et son cœur battre comme un tambour de barricade.
Antoine sourit, presque comme un gamin.
— Il faudra que tu m'expliques comment une ancienne pensionnaire de couvent a appris à embrasser comme ça.
— Tu seras surpris de ce qu'on apprend dans les couvents.
Il rit, puis son regard redevint sérieux.
— Mais il faut que tu saches quelque chose. Je n'ai pas voyagé uniquement pour toi. J'ai reçu une lettre hier soir, apportée par un messager de Jean-Luc.
Élise sentit un froid malgré le soleil.
— Laquelle ?
— Le marquis a été nommé officiellement commandant de la Garde nationale du deuxième arrondissement, dit Antoine. Il a exigé que toutes les imprimeries soient enregistrées auprès de son bureau. Toutes. S'il découvre notre atelier, nous ne sommes pas seulement des insurgés. Nous sommes des traitres à la nouvelle République.
Élise regarda le locket posé sur la tombe. Une dette enterrée, une autre naissait.
— Alors rentrons, dit-elle. Nous avons un journal à imprimer.
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