La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 5: The Moneylender's Ledger
L’homme se tenait sous le auvent de la boutique, son manteau gris immaculé tranchant avec la crasse de la rue. Il ne frappa pas. Il entra comme on entre chez soi, laissant la porte claquer contre le chambranle.
Élise leva les yeux de la casse où elle rangeait les lettres de plomb, les doigts noircis d’encre. L’inconnu avait la cinquantaine, le visage étroit, des yeux couleur d’ardoise qui semblaient tout inventorier — la presse, les étagères de papier, elle-même.
« Mademoiselle Moreau ? »
Sa voix était douce, trop douce. Élise ôta son tablier d’un geste qu’elle voulait calme.
« La boutique est fermée. »
« Pour les affaires, oui. Pas pour les dettes. »
Il sortit de sa poche intérieure une feuille pliée, la déplia avec une précision maniaque et la posa sur le comptoir. Élise dut s’approcher pour lire. C’était un billet à ordre, daté de janvier 1848, signé de la main de son père, pour la somme de cinq cents francs au bénéfice d’une maison « LeFevre et Fils, prêts et hypothèques ».
« Je ne connais pas cette dette », dit-elle.
« Votre père la connaissait fort bien. » LeFevre — car c’était lui, elle le comprit à l’orgueil du nom — lissa son gant. « Il a emprunté pour acheter du papier, m’a-t-il dit. Beaucoup de papier. Les imprimeurs ont toujours faim de papier, n’est-ce pas ? »
Élise ne répondit pas. Le papier — celui des pamphlets cachés dans le double fond de l’atelier, sans doute. Son père avait imprimé sa révolution à crédit.
« Les intérêts de janvier et de février sont courus », continua LeFevre. « Nous sommes en mars. Vous me devez cinq cent vingt-trois francs. »
« Je n’ai pas cette somme. »
« Je le sais. » Il sourit — un rictus, plutôt, qui ne touchait pas ses yeux. « Mais vous avez cette boutique. Le bâtiment est à vous, n’est-ce pas ? L’acte de propriété est au nom de votre père, et il n’a point laissé de testament… dans les registres officiels, du moins. »
Son regard glissa vers la presse, comme s’il savait.
« Vous avez une semaine, mademoiselle. Vous me payez les cinq cents francs, ou je prends l’atelier. Le terrain vaut le double de la dette. Je sais ce que je fais. »
Il se dirigea vers la porte, puis s’arrêta. « Une dernière chose. On m’a dit que votre père était mort subitement. On m’a dit aussi qu’il avait des amis, des clients peut-être, qui pourraient avoir des documents en sa possession. Des billets, des lettres… » Il la regarda par-dessus son épaule. « Si vous trouvez de tels documents, je serais disposé à les racheter. Cher. Très cher. »
Élise resta immobile, le cœur tambourinant contre ses côtes. Il parlait des pamphlets. Il ne pouvait pas parler d’autre chose.
« Je ne sais rien des documents de mon père », dit-elle.
LeFevre haussa les épaules. « Réfléchissez. Une semaine, mademoiselle. Et ma porte est toujours ouverte, rue de la Monnaie, au numéro dix-sept. Pour les affaires. »
La porte claqua de nouveau. Le silence retomba, lourd comme du plomb chaud.
Élise s’appuya au comptoir, les jambes molles. Cinq cents francs. Une fortune. Le contenu de la caisse — elle le savait sans avoir besoin de compter — atteignait à peine quarante francs. Elle n’avait rien à vendre, hormis la presse elle-même, et sans la presse, elle n’était plus rien.
Mais il y avait autre chose. Le carnet de son père.
Elle alla le chercher sous les planches du plancher où elle l’avait caché la veille, après la lettre. Un petit carnet de cuir fatigué, couvert de l’écriture serrée de son père. Elle l’avait feuilleté, mais sans oser s’y plonger. Ce soir, elle s’installa devant la lampe à huile et commença à lire.
Les premières pages étaient des comptes — achats d’encre, commandes, travaux pour des clients. Puis, au milieu du carnet, l’écriture changea. Elle devenait plus rapide, plus nerveuse.
« 3 février : LeFevre veut que je livre la totalité des fonds comme garantie. J’ai refusé, il menace de parler à Letellier. Je n’ai pas le choix : il faut que je passe par le quai Malaquais, le batelier connaît les canaux pour sortir de Paris. »
Élise frissonna. Le quai Malaquais. L’homme dont avait parlé Gabrielle, celui qui savait des choses sur la mort de son père.
« 7 février : Julien m’a demandé si je savais quelque chose sur son père. Je lui ai menti, mais il sait que je mens. Il est plus malin que je ne le croyais. Le médaillon est en lieu sûr ; si je disparais, Élise le trouvera. »
Le médaillon. Le portrait du jeune homme. Julien Lefèvre, le fils du prêteur sur gages. Que faisait son portrait dans un médaillon caché sous la presse de son père ? Pourquoi son père lui avait-il écrit, dans sa lettre, « ne lui dis rien encore » ?
Elle tourna les pages. Les notes devenaient de plus en plus brèves, comme si son père avait écrit à la hâte.
« 11 février : Le spectre de Jean-Luc me poursuit. Le billet de LeFevre n’était qu’un prétexte. Il veut autre chose. Que je fasse une nouvelle impression, des copies pour son réseau. Je lui ai dit que je ne voulais plus travailler pour lui. Il m’a répondu qu’on ne choisit pas son imprimerie quand on a un fils prisonnier à l’étranger. »
Élise relut la phrase trois fois. Le spectre de Jean-Luc. Son frère avait disparu trois ans plus tôt, après une manifestation républicaine où il avait été arrêté par la police. On avait dit à la famille qu’il avait été déporté à l’île de Cayenne. Son père n’en avait jamais parlé, et Élise avait fini par croire qu’il était mort.
Mais ce n’était pas une phrase sur un mort. C’était une phrase sur un homme vivant, sur un homme entre les mains de LeFevre.
« Votre père », avait dit LeFevre avec un sourire en pensant à la boutique. Il ne voulait pas la boutique, ni l’argent. Il voulait que l’imprimerie continue à servir son réseau — des réseaux politiques dont Jean-Luc avait fait partie. Son frère avait été emprisonné, et son père avait accepté d’imprimer pour le prêteur en échange d’une promesse de le sauver.
Elle tourna la dernière page écrite. Il y avait là une liste de dix noms, avec des symboles à côté de chacun. Trois avaient une croix. Le dernier nom était barré d’un trait rouge : Letellier.
« LeFevre est un intermédiaire », avait écrit son père d’une main tremblante. « Letellier dirige un réseau de délateurs qui vendent les noms des républicains à la police. Il a vendu celui de son propre fils pour l’utiliser contre moi. »
Son propre fils.
Julien Lefèvre.
Le visage du portrait dans le médaillon. Le fils de l’usurier. Le jeune homme dont son père avait juré de protéger le secret, et qui était la monnaie d’échange d’un chantage familial monstrueux.
Élise ferma le carnet, les mains tremblantes. LeFevre ne voulait pas la boutique pour son argent. Il voulait la faire taire, ou la faire travailler — elle, la nouvelle détentrice de l’imprimerie, qui avait maintenant entre les mains ce que son père n’avait jamais osé imprimer : la preuve écrite que Letellier était un délateur.
Dans une semaine, LeFevre reviendrait prendre la boutique. Mais s’il découvrait que le carnet existait, il prendrait bien plus que la boutique. Il prendrait sa vie, comme il avait pris celle de son père.
Elle remit le carnet dans sa cachette, souffla la lampe, et resta dans l’obscurité de l’atelier, écoutant son cœur battre contre le silence.
Une semaine. Cinq cents francs. Et un frère vivant quelque part dans les prisons de Paris, sous un nom qui n’était pas le sien.
Elle n’avait pas d’argent. Mais elle avait une presse, un carnet, et pour la première fois de sa vie, une raison de se battre qui dépassait la mémoire de son père.
Jean-Luc était vivant. Et elle allait le retrouver.