La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 6: The Missing Brother
La pluie battait contre les carreaux de l'atelier quand Élise rouvrit le journal de son père à la page où il parlait de Jean-Luc. Elle avait lu ce passage dix fois depuis la veille, mais chaque lecture lui serrait la gorge un peu plus.
*Jean-Luc avait dix-neuf ans lorsqu'on l'a emmené. Trois ans déjà. Ils m'ont promis qu'il vivrait, que je pourrais le revoir si je continuais à imprimer leurs mensonges.*
Elle caressa l'encre pâlie du doigt. Trois ans. Trois ans à le croire mort, déporté, noyé dans un transport vers quelque colonie pénitentiaire d'outre-mer. Trois ans à pleurer un frère qui respirait quelque part dans Paris, dans une cellule dont elle ignorait le nom.
Le journal mentionnait une adresse. Pas une prison officielle — trop facile à surveiller, trop visible. Son père écrivait : *Ils le gardent à la maison d'arrêt de la Petite Roquette, sous le nom de Pierre Blanchard. Pourquoi ce nom ? Parce que c'est celui d'un homme que je n'ai jamais rencontré, et que Letellier a choisi pour que je ne puisse pas le retrouver.*
Élise laissa retomber le carnet sur ses genoux. La Petite Roquette. Une prison pour jeunes détenus, à l'est de la ville, près du cimetière du Père-Lachaise. Elle connaissait le nom — tout Paris en parlait — mais jamais elle n'aurait imaginé que son frère s'y trouvait.
Elle se leva si brusquement que la chaise heurta l'établi. Le bruit résonna dans l'atelier vide. Marcel était parti depuis trois jours, croyant qu'elle fermait boutique. Les voisins avaient vu les volets clos. Personne ne savait qu'elle continuait à imprimer la nuit, à la lueur d'une lanterne sourde, les pamphlets que Gabrielle distribuait au marché.
Elle jeta un châle sur ses épaules et verrouilla la porte de l'atelier derrière elle. La pluie avait redoublé, transformant les rues en miroirs sales où se reflétaient les rares réverbères. Paris avait cette odeur d'humidité et de charbon qu'elle connaissait depuis l'enfance, mais ce soir elle la trouvait étouffante.
La rue de la Petite Roquette était plus étroite qu'elle ne l'imaginait. Les immeubles se serraient les uns contre les autres, hauts et sombres, leurs façades griffées par des décennies de suie. La prison elle-même était un bloc massif — on disait qu'elle avait la forme d'un éventail, conçue pour que chaque détenu puisse être vu d'un seul point central. L'idée fit frissonner Élise.
Elle n'avait aucun plan. Aucun nom à donner, aucune lettre officielle à présenter. Juste l'adresse griffonnée dans le journal de son père et une certitude qui lui broyait la poitrine : son frère était là, derrière ces murs, et il ne savait peut-être même pas qu'elle existait encore.
Une guérite de garde se dressait devant l'entrée principale. Élise hésita, puis marcha vers elle d'un pas qu'elle voulut décidé. Le garde — un homme jeune, au visage fatigué par une longue journée — leva les yeux de son registre.
« On ne visite plus à cette heure, la petite. Revenez demain, avec une autorisation.
— Je ne viens pas visiter, dit Élise. Je viens vous demander si vous connaissez un détenu nommé Pierre Blanchard.
Le garde plissa les yeux. Un long silence s'installa, seulement troublé par le tambourinement de la pluie sur le toit de tôle.
« Blanchard. Pourquoi vous le cherchez ?
— C'est mon cousin. Sa mère est malade, à l'agonie. Elle demande à le voir avant de mourir.
Le mensonge était sorti sans qu'elle le prémédite, mais il sonnait juste. Le garde consulta son registre, fit courir son doigt sur une page cornée.
« Blanchard, Pierre. Arrivé il y a deux ans et demi. Condamné pour vol avec effraction.
— Vol ?
— C'est ce qui est écrit. Mais si vous voulez mon avis, les trois quarts de ceux qui sont là pour vol n'ont jamais volé personne. C'est la politique qu'ils ont faite. On les met ici pour les faire disparaître, les politiques.
Élise retint son souffle. « Il vit ? Il est... en bonne santé ?
— Il vit. La santé, c'est autre chose. Ces derniers mois, il a été malade. La fièvre, les poumons. On l'a mis à l'infirmerie il y a une semaine.
Une semaine. Pendant qu'elle découvrait les secrets de son père, pendant qu'elle apprenait à imprimer des pamphlets à la lueur d'une bougie, son frère était couché dans une infirmerie de prison, peut-être en train de mourir.
« Il faut que je le voie, dit-elle, la voix serrée.
Le garde la regarda avec une expression qu'elle ne put déchiffrer. Puis il sortit une pipe de sa poche et se mit à la bourrer avec lenteur, comme si la question demandait une réflexion considérable.
« Je ne peux pas vous faire entrer. Mais je peux vous dire une chose : si vous êtes vraiment sa famille, vous devriez parler au directeur. Il y a des commissions qui passent de temps en temps, des gens qui viennent d'en haut. Ils écoutent les requêtes.
— Des gens d'en haut ? demanda Élise.
— Des hommes du ministère. Des banquiers aussi, des fois. Ils ont un intérêt dans certains détenus. Blanchard, il est sur une liste spéciale. Je l'ai vu, cette liste, une nuit où j'étais de garde.
Une liste spéciale. Élise comprit soudain avec une clarté glacée ce que cela signifiait. LeFevre et Letellier ne gardaient pas Jean-Luc en prison par hasard. Ils le tenaient là comme on tient une carte dans une manche. Tous les droits que son père avait imprimés — pour la république, pour la liberté — avaient été imprimés sous cette menace. Son frère était la chaîne qui avait fait de son père un esclave consentant.
Et maintenant, cette chaîne allait se transférer à elle.
Elle remercia le garde d'un signe de tête et s'éloigna dans la pluie. Ses sabots claquaient sur les pavés mouillés, mais elle n'entendait rien. Son esprit tournait à toute allure.
Jean-Luc était malade. Jean-Luc était prisonnier sous un faux nom, condamné pour un vol qu'il n'avait pas commis. Et elle avait une semaine pour trouver cinq cents francs — ou le shop, la presse, et peut-être la vie de son frère, tout serait perdu.
Elle s'arrêta sous l'auvent d'une boulangerie fermée, le souffle court. Ses mains tremblaient. Elle sortit le carnet de son père de sa poche — elle le portait désormais sur elle en permanence, comme un talisman — et le rouvrit à la dernière page.
Il y avait une écriture qu'elle n'avait pas remarquée, plus rapide, plus fébrile que le reste. Quelques lignes, dans le bas de la page, datées de la veille de sa mort.
*J'ai essayé d'aller le voir aujourd'hui. Letellier m'a intercepté au quai Malaquais, son homme de barque. Il m'a dit que si les pamphlets ne cessaient pas de circuler, Jean-Luc serait transféré dans une maison de discipline au-delà de la Loire. Il m'a montré une lettre de Jean-Luc, un mot griffonné. Je l'ai reconnue. Je n'ai pas pu parler. Il sait que je l'ai vue.*
*Je crois que je vais arrêter. Ce soir. Avant que tout soit perdu.*
Élise relut ces lignes trois fois. Son père avait écrit cela juste avant de mourir. Juste avant d'être retrouvé, la main sur un manuscrit incendiaire, le cœur arrêté. On avait dit qu'il était mort en travaillant. Et si c'était autre chose ?
Elle referma le carnet d'un geste brusque. Elle ne pouvait pas penser à cela maintenant. Elle avait une semaine. Une semaine pour trouver l'argent, pour trouver le moyen de voir son frère, pour comprendre qui — exactement qui — tenait les ficelles.
Mais une chose était certaine : elle n'était plus seule dans sa guerre. Jean-Luc était vivant, quelque part derrière ces murs, malade et oublié du monde. Et elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour le tirer de là.
Même si cela signifiait s'asseoir en face de LeFevre et lui demander de l'aide.
Même si cela signifiait oublier ses principes, oublier la république, oublier les pamphlets, pour sauver son frère.
Elle releva son châle sur sa tête et reprit le chemin de l'atelier. La pluie tombait toujours, mais elle ne la sentait plus.
« Je te trouverai, Jean-Luc, murmura-t-elle dans la nuit. Et je te sortirai de là. Je te le jure. »