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La Fille de l'Imprimeur

Lire le chapitre 7: A Conservative's Eye

L’odeur du café brûlé et du tabac froid flottait sous les voûtes enfumées du Café de l’Univers. Élise avait choisi la table du fond, près de la fenêtre donnant sur la rue Mazarine, d’où elle pouvait voir sa propre enseigne de l’autre côté du pavé. La pluie battait les vitres, déformant la lumière des réverbères en longues traînées jaunes. Elle avait les mains serrées autour d’un bol de bouillon qu’elle ne buvait pas, le regard perdu dans le reflet du monde au-dehors.

La lettre de son père brûlait dans la poche intérieure de sa veste, contre son cœur.

— C’est vous, n’est-ce pas ?

La voix tomba de nulle part, ou plutôt de derrière le journal déplié qui lui faisait face depuis dix minutes. Un homme se leva de la table voisine, le *Journal des Débats* encore froissé entre les doigts. Il était jeune — peut-être trente ans — mais habillé comme un notaire de province : redingote sombre, cravate blanche impeccable, pas une mèche de cheveux châtains ne dépassait de sa raie précise.

Élise ne bougea pas.

— Je vous demande pardon ?

— Le pamphlet. « La Vérité au Peuple ». Les exemplaires qui circulent depuis trois jours sur les quais, au marché des Innocents, jusque dans la cour du Palais-Royal. On me dit qu’ils sortent de l’imprimerie Moreau.

Elle le regarda sans ciller, posant ses mains à plat sous la table pour qu’il ne voie pas ses doigts. L’encre s’était incrustée sous ses ongles malgré le savon et la pierre ponce. Des heures de frottement n’y avaient rien fait.

— Mon père est mort la semaine dernière, monsieur. L’imprimerie est fermée. Si des papiers circulent sous son nom, c’est qu’ils ont été imprimés avant son décès. Je n’y suis pour rien.

L’homme s’assit en face d’elle sans demander la permission. Il replia son journal avec soin, en alignant les bords comme on plie une lettre officielle, puis le posa sur la table entre eux.

— Permettez-moi de me présenter. Antoine Lefèvre. Journaliste au *Journal des Débats*. Et j’ai fait mes classes au séminaire de Saint-Sulpice, ce qui m’apprend à repérer les mensonges bien récités.

Le nom la frappa comme un coup de poing. Lefèvre. Pas le père — celui-là était vieux, la peau jaunie par l’usure et l’argent. Mais c’était le même nom sur la cédule. Le même nom que sur le portrait miniature caché au fond de la presse.

Elle but une gorgée du bouillon tiède pour dissimuler son trouble.

— Je ne récite rien, monsieur. Je vous dis ce qui est.

— Vraiment ? Alors expliquez-moi une chose.

Il sortit de sa poche un feuillet plié en quatre. Elle reconnut la texture du papier avant même qu’il ne le déplie. Le même qu’elle avait choisi chez le papetier de la rue de Buci — un papier chiffon à la pâte légèrement teintée, le moins cher qui ne déchire pas sous la pression des caractères neufs.

— « Le peuple a faim, la garde a des ordres, et les ordres ont des noms signés dans les cabinets des ministères. » Ligne vingt-trois. On me dit qu’une certaine Élise Moreau, malgré son deuil et sa prétendue fermeture, a été vue achetant une rame de ce papier vingt-quatre heures avant la parution.

Elle reposa son bol avec une lenteur délibérée, laissant le silence s’étendre.

— On vous dit beaucoup de choses, monsieur Lefèvre. Mais ces commérages ont-ils des preuves ? Des témoins signés ?

Il eut un sourire mince, presque admiratif.

— Non. Mais ils ont un nom qui se répète. Et les réputations, mademoiselle Moreau, sont comme les caractères de plomb : une fois qu’on les a jetés dans la casse, on ne peut plus les ranger ailleurs.

Il glissa le feuillet vers elle. Elle ne le prit pas.

— Ce n’est pas vous qui les avez imprimés. Ça, j’en ai la conviction. Le style est bien trop audacieux pour une main féminine, et les références trop précises pour quelqu’un qui n’a jamais mis les pieds dans les couloirs des ministères. Mais vous savez qui les a imprimés. Vous le savez peut-être même sans le savoir.

Élise sentit le sang lui monter aux joues. Le mépris à peine voilé était presque pire que la menace. Elle savait parfaitement de quoi il parlait — elle les avait composés, ces caractères, une ligne après l’autre, avec ses propres doigts sous la lampe à huile jusqu’à trois heures du matin.

— Si vous cherchez un imprimeur clandestin, monsieur, vous perdez votre temps avec moi. Je suis une orpheline qui essaie de garder le toit que son père lui a laissé.

Antoine Lefèvre la dévisagea un long moment. Puis, sans un mot, il ouvrit le *Journal des Débats* et fit semblant de lire un article en page trois. Un geste si naturel qu’elle crut d’abord qu’il abandonnait.

Un serveur passa. Il commanda un café, alluma un cigare, et dit — sans lever les yeux du journal, comme s’il parlait à la colonne imprimée devant lui :

— Vous avez de l’encre sous les ongles du pouce et de l’index droits. C’est la position exacte d’un compositeur qui tient sa pince à composer. La main gauche, elle, est propre, ce qui veut dire que vous n’avez pas encore appris à la garder immobile pendant que le compositeur travaille. Vous apprenez, mademoiselle Moreau. Et vous apprenez vite.

Elle ne répondit pas. Son corps entier s’était figé, mais à l’intérieur, son esprit tournait comme un rouage à plein régime. Ce n’était pas un policier. La manière dont il tenait le journal, dont il évitait son regard, dont il posait ses questions — elle connaissait ce genre d’homme. Son père en avait imprimé des douzaines de portraits dans la presse monarchiste. Un homme de conviction, dangereusement honnête, qui croyait servir son pays en servant l’ordre.

Et il portait un nom qui hantait les dernières pages du journal de son père.

Julien Lefèvre. Le fils du prêteur. Le portrait miniature.

— Monsieur Lefèvre, dit-elle soudain. Comment écrit-on votre nom ? Avec un « v » final, ou avec un « f » ?

Il abaissa son journal, surpris par la soudaine audace de la question.

— Lefèvre. Avec un « v », comme mon père — Auguste Lefèvre, le prêteur de la rue Quincampoix. Pourquoi ?

Élise hocha la tête, l’esprit en feu. Antoine était donc le frère de Julien. Ou son cousin ? Elle n’osait pas demander directement — une question trop directe trahirait son intérêt, et ses excuses étaient déjà trop minces.

— Parce que j’ai vu un nom semblable dans les papiers affaires de mon père, répondit-elle. Les registres des dettes de la famille.

Le visage d’Antoine se ferma d’un coup, comme une porte qu’on claque.

— Je n’ai rien à voir avec les affaires de mon père, mademoiselle Moreau. Nous avons rompu tout lien il y a six ans, quand j’ai choisi la plume plutôt que le comptoir. Si votre père lui devait de l’argent — et je ne vous demande pas de me le confirmer — c’est un problème entre votre famille et la sienne. Pas la mienne.

Il se leva, jeta quelques pièces sur la table pour régler les deux consommations, et boutonna sa redingote d’un geste brusque.

— Écoutez-moi, mademoiselle. Quelqu’un imprime des pamphlets qui excitent le peuple de Paris. La préfecture le sait. Ils attendent que la provocation devienne assez grande pour justifier un raid spectaculaire. Quand ils viendront — et ils viendront — ils ne voudront pas une coupable. Ils chercheront un exemple.

Il s’arrêta à la porte, la main sur la poignée, et se retourna.

— Je n’ai pas fini mon enquête. Si vous savez qui est derrière ces pamphlets, vous feriez mieux de me le dire avant qu’ils trouvent leur coupable eux-mêmes. Parce que quand la police aura besoin d’un nom, elle ne cherchera pas loin. Une femme seule, héritière d’une imprimerie séditieuse ? C’est une cible trop facile pour qu’on la manque.

Il sortit dans la pluie sans refermer la porte. Le vent glacial s’engouffra dans la salle, éteignant la moitié des bougies.

Élise resta assise, immobile, jusqu’à ce que le serveur vienne débarrasser les tasses. Ses mains tremblaient légèrement, mais ce n’était pas de peur. Elle avait un nom maintenant. Antoine Lefèvre. Frère du portrait miniature. Fils de l’homme qui tenait son frère en prison. Et journaliste conservateur qui cherchait la source des pamphlets.

Elle avait besoin d’un allié. Et peut-être que le seul homme qui pouvait l’aider était aussi celui qui cherchait à la détruire.

Elle sortit le pamphlet de sa poche — une copie propre qu’elle gardait pour ses propres relectures — et le posa sur la table, face aux taches de café laissées par le journaliste.

Si c’était lui qui devait la dénoncer, elle trouverait le moyen de le convaincre qu’elle était autre chose qu’une cible.

Elle n’avait plus six jours, désormais. Elle avait six jours, un frère mourant, une dette mortelle, et un ennemi qui connaissait déjà la position de ses doigts sur la pince à composer. Mais au moins, elle avait un début de chemin.

Et demain, dès la première heure, elle irait fouiller les archives de la rue Quincampoix.