Lumen Reads

La Fille de l'Imprimeur

Lire le chapitre 8: The Printshop Raid

La pluie battait les vitres de l'atelier quand le premier coup retentit. Élise sursauta, le composteur lui échappa des doigts. Les caractères de plomb s'éparpillèrent sur le marbre comme des dominos renversés.

— Ouvrez au nom de la loi !

Elle reconnut la voix du commissaire. Son regard balaya la pièce. Le tirage du soir — un pamphlet contre la censure — était encore humide, suspendu sur le fil de séchage. Elle ne pouvait pas le laisser là, ni le brûler, ni même le cacher assez vite.

L'atelier de son père avait un secret qu'elle n'avait jamais osé tester seule. La presse en bois massif, celle qu'il appelait « la vieille dame », avait un double fond dans son bâti. Son père y dissimulait les plaques interdites. Elle l'avait vu faire une fois, en secret, comme elle regardait tout en secret ces dernières semaines.

Le deuxième coup ébranla la porte. Le verrou trembla dans sa gâche.

Élise arracha les feuilles du fil, les froissa en boule, les jeta dans le poêle presque froid. Elles refusèrent de prendre feu, se contentant de se tordre dans la braise mourante. Merde.

Elle attrapa le reste, le tassant dans sa poche de tablier. Puis la plaque d'impression damnée, encore chargée d'encre. Elle la glissa derrière le tiroir des minuscules — le compartiment où son père gardait les fontes les plus rares, celles qu'on n'utilisait qu'avec parcimonie. Le « R » manquant y était déjà, précieusement rangé avec la lettre de son père.

Bruit de serrure forcée. Bois qui cède.

Elle n'eut que le temps de repousser le tiroir et de saisir une épreuve innocente — un faire-part de mariage qu'elle avait composé trois jours plus tôt — avant que la porte ne s'ouvrît dans un craquement sec.

Trois hommes en manteaux noirs se déployèrent dans l'atelier. Le commissaire Berthier entra le dernier, son chapeau ruisselant, ses moustaches luisantes de pluie.

— Mademoiselle Moreau. Vous nous faites perdre patience.

— Monsieur le commissaire. J'allais fermer. La pluie, vous comprenez.

Il ne sourit pas. Son regard fit le tour de la pièce avec une lenteur professionnelle qui lui glaça le sang. Il s'attarda sur la presse, sur la casse encore ouverte, sur le composteur abandonné au milieu de la composition commencée.

— Vous travaillez tard.

— Une commande urgente. Des cartes de visite pour un avocat du Marais.

Il s'approcha du composteur. Élise sentit son estomac se nouer. La composition en cours n'était pas un texte d'avocat. C'était la page deux du pamphlet, celle qui parlait de la « tyrannie des hommes de finance » et appelait à la fraternité des ouvriers.

Berthier souleva une lettre au hasard. Un « V ». Le posa. Ses gants blancs pincèrent un « R » bien net.

— « Révolution », mademoiselle ? Ou « Réforme » ?

— « Le grand mariage… » commença-t-elle.

Un des hommes poussa une exclamation. Il était au fond de l'atelier, devant le poêle. Il avait retourné les feuilles froissées d'un coup de pied ganté. L'une d'elles s'était dépliée, laissant voir un titre partiellement imprimé : « …le sang des nôtres a été versé ».

Berthier pivota lentement vers elle. Ses yeux étaient ceux d'un homme convaincu.

— Mademoiselle Moreau, j'ai ici un témoignage signé. Un témoin vous a vue distribuer des textes séditieux près du marché des Innocents, il y a trois jours. L'écriture de votre père est dans ces pamphlets. Mais votre père est mort, n'est-ce pas ? Mort de maladie ?

Il laissa le silence peser. Élise sentait la brochure pliée dans sa poche brûler contre sa cuisse.

— Alors demandons-nous, continua-t-il en enlevant ses gants lentement, qui imprime des textes séditieux avec les caractères d'un atelier dont la maîtresse se dit héritière innocente.

— Je ne suis pas une militante. Je suis une ouvrière. Je compose ce qu'on me demande, rien de plus.

— Eh bien, avec tout ce qu'on vous demande, on finit en prison ferme ou en déportation. Saisissez tout.

— Vous n'avez pas le droit !

Le commissaire laissa échapper un rire bref, désagréable.

— Le droit, je l'ai avec moi. Ce sont monsieur Dupont et monsieur Marchand, qui savent fouiller une presse mieux que vous ne savez mentir.

Le saisissez se déploya avec une méthode qui trahissait l'habitude. Ils ouvrirent les tiroirs de la casse, soulevèrent les plaques, tâtèrent chaque jointure de la vieille presse. Élise retint son souffle quand l'un d'eux passa les doigts sous le bâti, juste au niveau de la plaque cachée. Il hésita une seconde, sentit la graisse — bonne nouvelle, c'était de l'huile de protection, pas du bois récent — et passa au suivant.

Élise crut qu'elle allait s'évanouir de soulagement. Comme si son père veillait encore, la « vieille dame » garda son secret.

Mais Berthier n'avait pas fini. Il s'approcha d'elle, trop près. Elle sentit son eau de Cologne et une odeur de cigare froid. Il lui prit le poignet, dessus, dessous. La paume, le bout des doigts.

— De l'encre d'imprimerie, dit-il doucement. Sur votre main droite. L'index et le pouce. Comme une professionnelle.

Le regard qu'elle lui rendit ne servit à rien.

— Embarquez-la.

La cellule n'était pas humide — c'était déjà ça. Elle avait froid quand même, dans son tablier d'imprimeur, elle avait grandi dans une maison avec deux poêles. Le grabat sentait la paille moisie. Une lucarne laissait passer un rai de ciel gris, à peine plus gros qu'un cœur de lettre.

Trois heures. C'était ce qu'elle comptait depuis qu'on l'avait jetée ici. Le gardien avait été correct, trop correct peut-être, il lui avait donné une couverture qui sentait la sueur d'un autre. Elle pensa à Jean-Luc dans son infirmerie, à la liste spéciale, à la fièvre qui le consumait peut-être pendant qu'elle attendait ici. Elle pensa à la plaque derrière le tiroir, au « R » caché, au texte de son père qu'elle n'avait pas eu le temps de finir de composer.

Ce texte. Elle avait fini par se demander pourquoi il l'avait laissée si exposée. Quelques lignes de plus sur le marbre de la presse et elle aurait été prise la main dans le composteur, pas seulement avec une épreuve innocente en main.

Des pas dans le couloir. La clé tourna.

— Mademoiselle Moreau. Vous avez un visiteur.

Le visiteur était assis dans une salle nue, éclairé d'une bougie. Il n'avait pas enlevé son manteau, ni son chapeau. Il releva la tête quand elle entra, et elle reconnut la mâchoire carrée, le regard trop vif pour être de bonne foi, les mains de journaliste qui ne connaissaient pas la fatigue.

Antoine Lefèvre.

— Vous ? murmura-t-elle.

Il posa un papier sur la table.

— Ordonnance de libération. Le commissaire n'a pas pu prouver que vous saviez. Un seul pamphlet vous relie à cet atelier, et la préfecture n'est pas prête à faire d'une héritière endeuillée une martyre de la révolte. Pas encore.

Élise cligna des yeux. Elle ne vit pas la paperasse, elle vit le coût. Elle connaissait assez le monde pour savoir qu'une telle ordonnance ne s'obtenait pas pour des beaux yeux.

— Pourquoi ?

Il se leva, se dirigea vers la porte. S'arrêta. Il la regarda de haut en bas, s'attarda sur ses mains tachées d'encre.

— Parce qu'une femme qui protège l'héritage de son père ne mérite pas les cachots de la Préfecture. Parce que vous êtes un pion, mademoiselle Moreau. On vous utilise. On imprimait chez vous avant, on imprimera autour de vous après. Mais vous, vous n'êtes pas de celles qui choisissent leur camp.

Elle aurait pu le laisser dire. Elle allait le laisser dire, même, dans un monde où elle ne composait que des faire-part.

Mais elle n'avait pas oublié sa promesse à son frère. Et elle regardait les doigts d'Antoine Lefèvre — doigts propres, doigts de rédacteur, doigts du fils de l'usurier qui tenait Jean-Luc en otage.

— Mon père, dit-elle soudainement. Vous dites qu'on me regarde comme un pion. Et lui ? Vous l'avez connu ?

— Pas personnellement.

— Mais vous saviez, vous saviez qu'il travaillait avec la rue Malaquais ? Avec Letellier ?

Antoine se figea. Son visage n'exprima rien, mais cette immobilité soudaine était en elle-même une réponse.

— Le commissaire a conclu à une mort de maladie, dit-il prudemment.

— Et vous, monsieur le journaliste ? Vous avez conclu quoi ?

Un voile passa sur ses yeux. Un imperceptible recul de celui qui vient de comprendre qu'il a sous-estimé la personne en face de lui.

— Mademoiselle Moreau, je vous ai fait sortir de prison. C'est peut-être le moment de dire merci.

— Je dirai merci quand vous m'aurez répondu.

Il remit son chapeau. Le geste était net, presque exaspéré. Puis, dans un acte qu'elle n'aurait pas su interpréter, il jeta un regard vers le gardien qui attendait à l'autre bout du couloir, et se pencha vers elle.

— Votre père, dit-il à voix basse, est mort en composant une page que personne n'a jamais retirée de son marbre. Et vous... vous avez la même tache sur vos doigts que lui avait sur les siens. Ne me prenez plus jamais pour un imbécile, mademoiselle.

Il sortit sans se retourner.

Le gardien la laissa sortir dans la rue sans un mot. La pluie avait cessé. Le pavé de la cour de la Préfecture brillait sous la lumière pâle du réverbère.

Élise serra les mains dans les poches de son manteau. Elle sentit le papier, toujours là, la mise en page de son père, les garde-fous de sa prose cachée sous ses doigts qui sentaient l'avenir.

À la rue Quincampoix, les archives de la famille Lefèvre attendaient. Elle savait, désormais, qu'Antoine n'était pas seulement le fils prodigue du moneylender — il était l'homme qui avait compris que son père était mort assassiné. Et qui ne lui avait pas demandé, quand il aurait pu, où était la plaque de ce dernier tirage.

Elle allait devoir réviser son opinion sur les Lefèvre. Une famille qui conservait ses secrets sous le même toit n'était pas une famille qu'on pouvait croire divisée.

Pas entièrement. Jamais entièrement.