Lumen Reads

La Fonderie des Mémoires

Lire le chapitre 10: The Foundry Fire

La fumée avait envahi la ruelle avant même que je ne la voie. Une odeur âcre de graisse brûlée et de métal chauffé à blanc, qui me saisit à la gorge au détour du cinquième passage. Je m'arrêtai net, le souffle court, le cœur cognant contre mes côtes.

Mon atelier. Les fenêtres du rez-de-chaussée vomissaient des langues de flammes orange qui dansaient contre la vitre noircie, et le toit crachait un panache de fumée grasse qui se mêlait à la brume du soir londonien.

— Thorne !

La voix venait de ma gauche. Bert, mon ancien compagnon d'apprentissage, dévalait la ruelle vêtu de sa salopette graisseuse, les yeux écarquillés.

— Ton putain d'atelier est en feu, mec ! J'ai vu la lueur depuis chez moi, dans la rue d'à côté.

Une minute. Une seconde. Le temps de comprendre. Mes jambes se mirent en mouvement avant que mon esprit ne suive. La porte principale était verrouillée, comme je l'avais laissée. Les flammes léchaient déjà le chambranle, la chaleur irradiant à travers le bois. Je fouillai mes poches pour les clés.

— T'es pas sérieux, Thorne. Tu vas pas y retourner !

— Mes notes ! Mes prototypes ! Mon travail !

Bert tenta de me retenir, mais j'étais déjà contre la porte, clé tournant dans la serrure. Il y avait une issue : le conduit de ventilation du fond de l'atelier, l'ancien passage de cheminée que j'avais condamné puis rouvert secrètement après que le pasteur soit parti. Quelqu'un l'avait pourtant découvert avant moi. L'empreinte digitale dans la poussière, laissé là comme une insulte. Cette empreinte qui n'avait rien à voir avec l'inspection silencieuse d'un espion.

La porte céda dans un craquement. Une vague de chaleur me gifla, m'obligeant à reculer d'un pas. À l'intérieur, l'établi principal était déjà la proie des flammes, le bois pétillant et se tordant dans une danse vorace. Mes plans. Mes schémas. Mes années de travail, réduites en cendres.

— Par ici ! criai-je à Bert qui hésitait sur le pas de la porte.

Je connaissais mon atelier comme ma poche. Les yeux plissés contre la fumée, je repérai la fissure dans le plancher, celle qui dissimulait la trappe menant au sous-sol. Mais il fallait traverser le brasier. Une poutre s'effondra en travers de mon chemin, éclaboussant d'étincelles le sol déjà jonché de débris.

— Derrière toi ! hurla Bert.

Je me retournai. Le coffre en acier, celui qui avait contenu le dispositif de mémoire factice pour Sinjin, était encore intact, le métal déjà chaud à rougir. Et à côté, intacte, la roue dentée que le gamin m'avait livrée. La roue à double verrou, la signature de Sinjin. Je jetai un regard sauvage autour de moi, arrachai mon manteau, et l'enroulai autour de mes mains.

Le feu était une bête. Il gronda, cracha, mordit. Mais je connaissais ma planque mieux que n'importe quel pompier improvisé. Je me glissai sous une table renversée, rampai trois mètres sur le ventre, la fumée me brûlant les poumons, et atteignis enfin la trappe.

Mes doigts trouvèrent le loquet secret. Il céda. l'air frais du sous-sol monta en une bouffée bénie. Je laissai tomber le manteau, rampai à reculons dans le trou, saisis le coffre en acier à deux mains et le tirai derrière moi. La roue dentée suivit, glissant sur le plancher.

— Bert ! Attrape !

Je poussai le coffre vers la porte, où mon ami, accroupi à l'entrée, les mains tendues, le recevait dans un grognement.

— Y'a encore quelque chose d'autre là-dedans, criai-je.

— T'as perdu la tête, Thorne ! Cet atelier est en train de s'effondrer !

Le plafond céda à ce moment-là, comme pour lui donner raison. Une avalanche de briques et de poutres enflammées s'abattit à moins d'un mètre de moi, la chaleur me forçant à reculer vers la trappe. La voie vers le coffre était coupée.

Mais il y avait plus important que le coffre. Plus précieux que tous les plans du monde. Dans un recoin caché du sous-sol, sous une dalle descellée, je gardais l'objet que personne n'avait jamais vu : l'original. Le vrai. Le premier dispositif complet, le seul capable d'enregistrer les souvenirs dans le métal.

Mes doigts trouvèrent la dalle, la soulevèrent. L'air encore frais du sous-sol me caressa le visage. J'attrapai le paquet enveloppé de toile cirée, puis je ressortis à l'air libre, toussant, crachant, les yeux larmoyants, juste avant que l'ensemble du toit ne s'abatte sur lui-même dans un grondement de fin du monde.

Je m'effondrai sur les pavés, le paquet contre la poitrine. Bert s'accroupit à côté de moi, le coffre posé entre nous.

— Qu'est-ce que t'as sauvé, mec ? souffla-t-il. Qu'est-ce qui vaut autant que ta vie ?

Je toussai une dernière fois, crachai le goût de suie, et scrutai les ruines fumantes de mon atelier. Mes notes. Mes outils. Dix ans de travail. Tout était perdu.

Mais pas l'essentiel. Jamais l'essentiel.

— Quelqu'un savait où chercher, dis-je lentement, les yeux fixés sur la structure effondrée, sur ce qu'il restait de la trappe secrète.

— Quoi ?

— Un incendie accidentel n'aurait pas démarré au fond de l'atelier, dans le coin du conduit de ventilation. Il aurait commencé près de la porte, auprès d'une chandelle ou d'une forge. Mais celui-ci… celui-ci a été allumé délibérément, là où se trouvent les murs les plus proches du sous-sol, là où mes plans étaient rangés. Là où je gardais mes dispositifs.

Je me tournai vers Bert. La lueur des flammes se reflétait dans ses yeux, dans les traits de son visage que je connaissais depuis dix ans, depuis l'apprentissage chez le vieux Craddock. Le visage d'un ami. Le visage d'un homme qui habitait à trois rues d'ici, et qui venait d'arriver étrangement vite.

— Quelqu'un qui connaît la disposition de mon atelier. Quelqu'un qui a eu accès à mes secrets les plus précieux.

Ma main se referma sur le paquet, contre ma poitrine.

La trappe avait cédé aux flammes. Quelqu'un avait allumé le feu à l'intérieur, puis fermé la porte derrière lui.

Quelqu'un était venu pour brûler mes secrets.

Et il les connaissait tous.