La Fonderie des Mémoires
Lire le chapitre 9: The Sermon in Smoke
La fumée s’accrochait aux réverbères comme des linceuls gris quand Elias referma la porte de l’atelier derrière lui. Les doigts encore engourdis par le froid du matin, il s’approcha du poêle et jeta une pelletée de charbon dans la gueule ardente. Le métal autour de lui — ses étaux, ses plaques, ses cylindres de cuivre patiné — semblait retenir la chaleur du secret qu’il abritait.
Le marteau sonna une fois, deux fois, contre une lame qu’il n’avait pas besoin d’affûter. Il cherchait le rythme. Les pensées se bousculaient : Cordelia, Ashworth, Sinjin, et cette tige de cristal qu’on exigeait de lui avant le lendemain soir. Il plongea la main dans sa poche, en sortit l’engrenage de Sinjin, le fit tourner entre ses doigts. Le métal portait encore cette gravure — la serrure à deux clés.
Un coup frappé à la porte. Trois coups secs, puis deux lents.
Elias glissa l’engrenage sous une plaque de fonte et s’essuya les mains sur son tablier. La porte s’ouvrit sur un homme qu’il n’avait jamais vu : long manteau noir élimé, col montant, yeux d’un bleu pâle qui semblaient avoir brûlé toute nuit. Il tenait un livre à la couverture de cuir craquelé, pressé contre sa poitrine comme un enfant.
— Monsieur Thorne ?
— Qui vous envoie ?
— Personne. C’est le Seigneur qui m’envoie.
Elias laissa la porte entrouverte, pas assez pour laisser entrer l’homme, pas assez pour la fermer sans impolitesse. Les prêcheurs, il connaissait. La ville en était pleine — des hommes qui hurlaient la damnation sur les marches de Saint-Martin, qui distribuaient des tracts contre les machines, contre les usines, contre tout ce qui fumait.
— Je n’ai pas le temps, dit Elias.
— Vous le prendrez quand vos péchés vous rattraperont, monsieur. Et je vous jure qu’ils courent vite.
L’homme sourit. Un sourire mince, sans chaleur. Il fit un pas en avant, forçant Elias à reculer d’un demi-pas. L’odeur de l’encens et de la suie l’accompagnait.
— Je m’appelle Ezra Clay, dit-il. On m’appelle le Sermon de Fumée, dans les quartiers de l’Est. Les ouvriers m’écoutent, même si leurs patrons préféreraient les voir muets.
— Je suis mécanicien, pas patron.
— Vous êtes plus que cela, monsieur Thorne. Et c’est bien le problème.
Elias sentit son pouls accélérer. Il croisa les bras — une posture de défense qu’il avait apprise dans les cours de la chancellerie, où les regards se faisaient plus lourds que des soupçons.
— Si vous voulez parler de mes impôts, ce n’est pas le bon jour. Si vous cherchez du charbon, l’allée est à gauche. Si vous cherchez une confession, allez à l’église.
Clay ne bougea pas. Il tenait toujours son livre, mais ses doigts caressèrent la tranche, comme s’il allait l’ouvrir.
— J’ai vu une vision, la semaine passée. Pas un rêve — une vision. Une lumière si vive qu’elle m’a aveuglé pendant deux heures. Et au centre de cette lumière, j’ai vu une chose : une machine. Une boîte de métal, polie comme un miroir, posée sur un autel. Des gens venaient y déposer leurs souvenirs, leurs visages, leurs derniers mots. Et quand ils la touchaient, ils devenaient vides. Des coquilles. Leurs yeux restaient ouverts, mais il n’y avait plus rien derrière.
La gorge d’Elias se serra. Il ne broncha pas.
— Belle histoire. Vous devriez la raconter au théâtre de Drury Lane.
— Le Seigneur ne m’a pas montré une allégorie, monsieur Thorne. Il m’a montré votre atelier.
Le silence tomba. Dans la rue, un fiacre passa, les sabots du cheval martelant les pavés humides. Elias fixait le prêcheur, et le prêcheur le fixait en retour, ses yeux pâles clignant à peine.
— Je ne sais pas ce que vous avez entendu, dit Elias. Mais je suis mécanicien. Je répare des pompes, des turbines, des chaudières. Je ne fabrique rien que le Tout-Puissant ne puisse bénir ou maudire à sa guise.
— Vous mentez, dit Clay, sans colère, presque avec douceur. Les mensonges des hommes ont cette odeur particulière, monsieur Thorne. Le cuivre brûlé. Je la reconnais de loin. Mais je ne suis pas venu vous accuser.
Il ouvrit son livre. Les pages étaient noircies par la suie, remplies d’une écriture serrée, à l’encre pâle. Il en lut un passage, d’une voix ferme :
— « Et ils bâtiront des idoles de fer, et ils y insuffleront leurs voix, et ils diront : regardez, nous ne sommes plus seuls. Mais les idoles parleront avec des voix mortes, et ceux qui les écouteront deviendront sourds à la voix du vivant. »
Il referma le livre. Il le tendit à Elias, qui ne le prit pas.
— Gardez-le si vous voulez. Ou brûlez-le — c’est un acte de foi que je comprendrais. Mais comprenez ceci, monsieur Thorne : ce que vous fabriquez, ce que vous cachez — cela ne restera pas caché. Ce ne sont pas seulement les anges qui observent votre travail. Ce sont des hommes. Des hommes qui paient cher pour ce que vous détenez.
Elias avança d’un pas, le visage fermé.
— De quoi parlez-vous ?
— De l’âme, monsieur Thorne. Des âmes que vous enregistrez comme des reçus de banque. Des derniers mots d’un mourant, des souvenirs des morts, des confessions qu’on souhaiterait enterrer à jamais. J’ai vu des familles se déchirer pour moins que cela. J’ai vu la folie s’installer là où les secrets dormaient tranquilles.
Il recula enfin, sortit du seuil. La fumée de la rue s’éleva autour de lui, enroula ses épaules comme un manteau sale.
— Si vous n’avez pas cette machine, tant mieux. Si vous l’avez, détruisez-la. Brûlez-la, écrasez-la, jetez-la dans la Tamise. Il est encore temps de sauver ce qui reste de votre âme, monsieur Thorne. Mais je vous préviens : le temps compte en heures, pas en semaines. Et je ne serai pas le seul à venir frapper à votre porte.
Il tourna les talons et s’éloigna dans la brume. Elias regarda sa silhouette se fondre dans le gris du petit matin, puis ferma la porte et poussa les verrous.
Il resta un instant immobile, la main posée sur le métal froid. Le cœur battait contre ses côtes, rapide et furieux. Le prêcheur avait parlé de la machine — pas d’une façon générale, pas comme quelqu’un qui avait entendu des rumeurs. Il avait parlé de *la boîte*, de *l’autel*, comme s’il l’avait vue. Comme s’il avait contemplé les panneaux de mémoire que Matthew Wellby avait légués, ou les prototypes en cours d’assemblage dans la cave cachée sous l’atelier.
Un espion. Un agent de quelqu’un. De Sinjin ? D’Ashworth ? De Cordelia ?
Ou un simple illuminé dont les rêves de fin du monde lui tombaient dessus comme des briques ?
Elias secoua la tête. Il ne pouvait pas se permettre la paranoïa. Mais il ne pouvait pas non plus se permettre l’aveuglement.
Il descendit à la cave. Les marches grinçaient, une plainte de bois et de rouille. Il alluma une lampe à huile, et la lumière révéla son véritable domaine : une table couverte de feuilles, de schémas, d’outils de précision, de petites boîtes de métal ouvertes comme des gousses. Au centre, la tige de cristal — pas encore taillée, mais déjà visible dans son bloc brut de quartz, travaillée par lui seulement quelques heures auparavant, marquée de fines entailles à ses extrémités.
Il la prit, la tint contre la lumière.
Il avait promis à Ashworth une pièce pour demain. Il avait promis à Sinjin un dispositif pour la semaine. Il avait menti au prêcheur. Trois promesses, deux mensonges, une vérité : que cette technologie était trop dangereuse pour être partagée, et trop précieuse pour être détruite.
Il remit la tige en place. Derrière lui, un courant d’air froid souffla sur sa nuque, provenant du conduit d’aération — celui qui menait à la rue, celui qui aurait dû être fermé.
Il se retourna. Le panneau de fer était entrouvert. Personne ne l’avait ouvert depuis qu’il avait replacé la vitre la veille.
Sauf si quelqu’un l’avait ouvert pendant qu’il recevait le prêcheur.
Elias retint son souffle et posa la main sur le manche d’un marteau à panne fendue.
Le conduit était vide. Mais une trace de suie, fraîche, marquait le rebord — une empreinte de doigt, tournée vers l’intérieur.
Quelqu’un était venu. Pas pour voler. Pour regarder.
Et il savait précisément ce qu’il cherchait.