La Fonderie des Mémoires
Lire le chapitre 13: The Mechanism of Lies
La pluie s'était mise à tomber sur Blackwall, une bruine grasse qui collait aux pavés et faisait luire les façades noircies. Elias s'arrêta devant la porte de l'atelier de Bert, ruisselant, le souffle court. Il avait couru depuis les ruines de son propre atelier, l'adresse du Blackwall encore imprimée dans sa mémoire, mais c'était Bert qu'il lui fallait voir. Bert seul pouvait l'aider.
Il poussa la porte. L'atelier sentait le suif et la térébenthine. Bert se tenait dos à lui, penché sur un établi, mais ses épaules se crispèrent au bruit. Il ne se retourna pas.
« Tu es revenu, dit Bert d'une voix éteinte.
— Tu savais pour le feu. »
Ce n'était pas une question. Bert se retourna alors, et Elias vit la vérité dans ses yeux fatigués, dans les cernes qui creusaient son visage comme des fissures dans la pierre.
« Pas au début, répondit Bert. Sinjin est venu me voir deux jours après que tu as quitté l'atelier. Il savait tout, Elias. Pas seulement que tu avais un atelier, mais ce que tu y fabriquais. Le mécanisme. Les disques. Je ne sais pas qui lui a dit, mais il l'a su. La femme aux rubans. Le chiffonnier. Quelqu'un t'a trahi avant même que je ne parle. »
Il tordit un chiffon entre ses mains.
« Il a menacé de me briser les doigts. Puis les poignets. Puis la mâchoire si je criais. » Sa voix se fissura. « Je lui ai dit que tu travaillais le métal, que tu créais des dispositifs de mémoire. Je lui ai donné l'adresse de ton atelier dissimulé, parce qu'il semblait déjà la connaître. Je ne faisais que confirmer. Puis il m'a laissé en vie, à condition que je lui transmette tes allées et venues. Je suis un lâche, Elias. Je le sais. Mais je ne savais pas pour le feu. Je ne savais pas qu'il enverrait quelqu'un. »
Elias resta immobile. Les mots pesaient, chacun une brique de plus sur sa poitrine. Il pouvait sentir la colère monter, chaude comme la vapeur d'une chaudière surpressurisée. Mais il la tint. Il fit un pas vers Bert.
« Lila. »
Bert releva la tête.
« Ta sœur ? Qu'est-ce qu'elle a à voir avec Sinjin ?
— Sinjin pourrait la retenir. Une note que j'ai trouvée parle d'une Forge-Foundry Steelworks à Blackwall. Une usine qui travaille pour lui, ou pour Ashworth. Je dois savoir. »
Bert secoua la tête. « Je n'ai jamais entendu Sinjin parler d'une sœur. Mais il a évoqué une chose, une fois, en parlant au silence comme si quelqu'un d'autre était dans la pièce. Il a dit : “Nous avons déjà la mère. La fille finira par venir nous trouver.” »
Le sang d'Elias se glaça. Sa mère morte depuis dix ans. Sa sœur disparue depuis cinq. Et Sinjin avait parlé d'elle comme on parle d'un poisson qu'on laisse mordre à l'hameçon.
« Pourquoi ne m'as-tu jamais dit cela ? » demanda Elias, la voix serrée.
— Je ne savais pas que c'était ta sœur. Sinjin n'a jamais dit de nom. J'ai cru qu'il parlait de quelqu'un d'autre, une autre fille. Il arrive que des familles cherchent des travailleuses pour ses usines. Ce n'est que récemment que j'ai compris, quand tu as retrouvé cette photo. »
Elias ferma les yeux. Le désordre et la trahison s'emmêlaient. Mais une chose était claire : Sinjin voulait quelque chose, et il l'attendait.
« Écoute, dit Elias, je te pardonne. J'ai besoin que tu m'aides à le tromper. »
Bert resta stupéfait. « Le tromper ? Tu es fou. Sinjin écrase les hommes par plaisir. Le défier, c'est signer son propre arrêt de mort.
— Je ne vais pas le défier. Je vais lui donner ce qu'il veut. En apparence. »
Elias sortit de sa poche un plan roulé, taché de suie et de sang séché. Il le déplia sur l'établi de Bert, qui contenait des esquisses de circuits, des ajustements de soupapes et des notations pour un boîtier.
« Ashworth m'a donné vingt-quatre heures pour fabriquer son composant. Sinjin veut une copie du mécanisme. Je vais en faire un. Un faux. Un panneau à mémoire, calibré pour sembler authentique, mais doté d'un noyau de soude caustique et de phosphore. Dès qu'on l'ouvrira pour examiner son intérieur — un geste que tout mécanicien ferait — il s'effondrera de l'intérieur. Une autodestruction silencieuse. Ils ne trouveront qu'une masse fumante, une preuve de plus qu'un inventeur raté a encore échoué. »
Bert examina le plan, les yeux plissés. « Tu veux que je fabrique les pièces ? Après avoir mis ta vie en danger par ma lâcheté ? »
— Je veux que tu m'aides parce que tu es le seul vivant qui connaisse mon travail. Et parce qu'une fois que Sinjin comprendra que j'ai menti, il viendra te chercher en premier. Ce n'est pas une question de pardon. C'est une question de survie mutuelle. »
Un long silence. La pluie tambourinait sur le toit de tôle. Bert exhala, un souffle qui semblait porter dix ans de poids.
« Il me faudra du laiton plus fin que celui que j'ai. Et de la soude. Il y a un marchand dans le quartier des tanneurs qui travaille sans poser de questions.
— Alors vas-y. Et ramène aussi un morceau de zinc. Pour l'ancrage. »
Bert hocha la tête. Il enfila son manteau et sortit sans un mot de plus. Elias resta seul, dans l'atelier qui sentait le renfermé et la vieille huile.
Il s'assit sur le tabouret de Bert, la tête dans les mains. Sinjin avait parlé de sa mère. De sa sœur. Et si Lila était encore en vie, quelque part dans une usine de Blackwall, entre les mains de cet homme qui collectionnait les secrets ?
Le panneau ne sauverait personne. Le panneau n'était qu'un mensonge, une monnaie d'échange pour gagner du temps. Mais c'était le seul outil qu'il lui restait.
Il commença à travailler, les doigts aveugles dans l'obscurité de sa propre mémoire, façonnant le premier faux, la première pierre de son échafaudage. Il le ferait. Il le ferait assez bien pour tromper Sinjin. Assez fragile pour se détruire. Et si Lila se trouvait derrière les murs de Forge-Foundry, il irait la chercher lui-même, ouragans ou non.
Quand Bert revint, une heure plus tard, chargé de laiton et de poudre, Elias avait déjà assemblé la coque extérieure. Les deux hommes travaillèrent en silence, dans la lueur vermillon d'un petit brasero, jusqu'à ce que les premières heures du matin commencent à griser la vitre.
Le panneau était posé sur l'établi, lisse, persuasif, ordinaire. Une seule ouverture, dissimulée près du bord, permettrait d'insérer un tournevis. Le mécanisme interne cliqueta quand Elias le remua. Il était parfait. Trop parfait, peut-être.
« Si Sinjin l'ouvre lentement, expliqua-t-il à Bert, il découvrira un circuit apparemment fonctionnel. La soude est encapsulée dans un tube de verre sous pression, maintenue par une goupille de laiton. Rien n'indique qu'il ne s'agit pas d'un véritable appareil. Mais si quelqu'un force l'intérieur — pour en extraire une pièce, ou le désosser — la goupille cède. Le verre se brise. La soude fuse. En quelques secondes, il n'y aura plus qu'un résidu noir et une puanteur de soufre. Impossible d'identifier la conception. Impossible de la recopier. »
Bert l'examina. « Et s'ils ne l'ouvrent pas ?
— Ils l'ouvriront. Sinjin est un mécanicien lui-même, ou plutôt un démonteur. Il ne peut pas s'empêcher de démonter ce qu'on lui donne. C'est son instinct. »
Ils rangèrent les outils. Bert but un fond de thé froid, puis reposa la tasse avec un tremblement visible.
« Il va me tuer, dit-il doucement. Si cela échoue, il saura que je t'ai aidé.
— Alors prie pour que cela réussisse. »
Elias ramassa le panneau. Il était léger, fragile, toute sa menace contenue dans ses entrailles de verre et de soude. Il le glissa dans un sac de toile.
À la porte, Bert l'arrêta d'une main sur le bras.
« Elias. Ta sœur. J'ai entendu Sinjin mentionner un autre nom, une fois, juste avant que sa garde ne mette ma tête sous un seau d'eau. Il a dit que Gantham avait déjà envoyé dans fin, que le certificat était protégé dans des chambres indépendantes. Je n'ai jamais compris. Je pensais que c'était une autre affaire. Mais peut-être que cela te servira. »
Elias s'arrêta. Gantham. Le nom de la compagnie de charbon sur le billet. Les pièces séparées. Son cerveau tournait, assemblant lentement les pièces.
« Merci, Bert. »
Il sortit dans la pluie, le panneau contre sa poitrine. Les quais de Blackwall s'étendaient devant lui, obscurs et boueux. Il n'avait ni outils, ni notes, ni armée. Il n'avait qu'un mensonge chromé et une volonté forgée dans le chagrin.
Quelque part, dans une usine de l'autre côté de la Tamise, sa sœur attendait peut-être qu'il sache la vérité. Et cette vérité commençait par l'acceptation d'un faux. Car gagner du temps, c'était tout ce qu'il pouvait encore se permettre.
Les lumières de la ville vacillaient dans le brouillard, indifférentes. Il serra le sac et marcha vers le sud, vers Sinjin, vers le mensonge qu'il allait livrer comme un enfant se rendant à la gueule du loup.
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