La Fonderie des Mémoires
Lire le chapitre 14: Penance in Oil
L’air sentait la cendre et l’huile chaude. Bert avait débarrassé le sol de son atelier des débris les plus encombrants, et les deux hommes travaillaient dans un silence rythmé par le souffle du réchaud et le grincement des poutres qui se tassaient. Elias vissait une plaque de cuivre sur le faux panneau, ses doigts calleux suivant les marques qu’il avait lui-même tracées des heures plus tôt, quand Bert s’arrêta net.
« Tu trembles. »
Elias ne leva pas la tête. « La fatigue.
— Non. C’est pas la fatigue. C’est elle. »
Le nom de Lila flotta entre eux comme une volute de fumée. Elias finit son geste, posa le tournevis, et s’essuya le front du revers de la manche. Son regard tomba sur ses mains : des gerçures, des brûlures anciennes, du cambouis incrusté sous les ongles. Des mains de mécanicien. Pas de protecteur.
« Sinjin l’a, dit-il enfin. Je le sais. Je le sens. Et je vais aller la chercher.
— Avec ça ? » Bert désigna le panneau posé sur l’établi, une parodie de son invention, un piège à rat plaqué cuivre. « Tu comptes traverser la moitié de Londres avec une bombe sous le bras et demander poliment à Sinjin de te rendre ta sœur ?
— Je compte lui faire croire qu’il tient le vrai appareil. Et pendant qu’il le voudra, il aura besoin de moi. Je le ferai parler. »
Bert secoua la tête, attrapa un chiffon imbibé d’huile et se remit à frotter une pièce du moteur qu’ils réparaient pour payer le bois de la réparation. La charpente au-dessus de leurs têtes portait encore les stries noires de l’incendie. Leurs ombres dansaient, allongées, sur les murs qui avaient failli les tuer.
« Et s’il te tue avant que tu poses ta question ? demanda Bert.
— Il ne me tuera pas. Il veut ce que je sais fabriquer. Il voudra me faire travailler pour lui. Il me laissera parler.
— Tu es sûr de ça ? »
Elias ne répondit pas tout de suite. Il prit le panneau, le retourna entre ses mains, vérifia la goupille de sécurité qui déclencherait la charge incendiaire trois minutes après toute tentative d’ouverture forcée. Le bois était neuf, poncé, verni. Le métal brillait. Une œuvre de dupe, mais une belle œuvre.
« Non, avoua-t-il. Mais c’est tout ce que j’ai. »
La nuit tomba sur l’atelier. Bert avait ramené une soupe de navets et de pain rassis, et ils mangèrent dans des bols ébréchés, assis sur des caisses à outils. Dehors, la brume se pressait contre les carreaux, jaunie par les réverbères au gaz. Un chien aboya au loin, puis plus rien.
« L’adresse près de Blackwall, dit Bert. La rue du marchand de charbon. C’est une impasse, tu sais.
— Je sais.
— Les gamins qui passent par là… ils en ressortent vieillis de dix ans, s’ils en ressortent. J’ai entendu des choses sur Forge-Foundry Steelworks. Des choses qu’on raconte pas en chaire.
— Je m’en fous de ce qu’on raconte. »
Bert posa son bol. « Sinjin m’a dit autre chose, aussi. Le jour où il est venu me chercher, avant que je le fasse entrer. Il a dit que ta mère était en lieu sûr. Qu’elle avait “choisi la bonne maison”. »
Elias se figea. Sa cuillère resta suspendue, gouttant de bouillon sur son pantalon. « Ma mère est morte.
— C’est ce que tu m’as dit, oui.
— Elle est morte l’année dernière. Fièvre des quais. Je l’ai veillée moi-même. »
Bert haussa les épaules, comme pour dire qu’il ne faisait que rapporter. Mais ses yeux ne quittaient pas Elias, et il y avait dans ce regard une inquiétude qui n’avait rien à voir avec la fumée. « Sinjin croyait pas. Ou peut-être qu’il mentait pour te tester. Je sais pas. Mais j’ai pensé que tu devais savoir ce qu’il disait. »
Elias avala une gorgée de soupe, mais elle avait un goût de fer. Il pensa au certificat de décès, dans le tiroir de son ancienne chambre aux Cinq Tours. À la signature maladroite de la sœur infirmière. À la lettre non envoyée, avec le sceau de la Gantham Coal Company, qui exigeait un paiement pour des “services rendus” au nom d’une certaine Lila Thorne. Sa soupe refroidit. Il finit le bol par habitude, puis se leva.
« Je vais me laver. On reprend à l’aube. »
Bert acquiesça, et Elias se dirigea vers le recoin de l’atelier où Bert avait tendu un rideau de toile pour lui servir de chambre. Il ne dormit pas. Il passa la nuit à fixer le plafond, à compter les craquelures de plâtre jauni par les années de fumée, à revoir le visage de Lila. Elle avait douze ans l’hiver où elle avait disparu. Il en avait quinze. Il avait juré de la retrouver. Il ne l’avait jamais retrouvée.
À quatre heures, il se leva, remit sa veste, et glissa sous son bras le panneau piégé.
Bert l’attendait près de la porte, une lampe à la main. Son visage était fatigué, ses joues creusées par la peur des dernières semaines, mais ses yeux gardaient cette lueur têtue qui faisait de lui, malgré tout, un allié. Il tendit à Elias une petite feuille de plomb pliée.
« Tiens. C’est un plan sommaire de l’immeuble de Sinjin, d’après ce que j’ai entendu. La cave donne sur les égouts. Le bureau est au troisième, à gauche du palier. Deux sorties, une grande porte et une fenêtre qui donne sur la cour aux tonneaux. Je peux pas t’en donner plus.
— Merci. »
Elias prit la feuille sans la regarder, la glissa dans sa poche intérieure. Bert hésita, puis posa une main sur son épaule.
« Elias. Si tu trouves pas ce que tu cherches… reviens. Même si t’as rien. Même si elle est pas là. Reviens. »
Elias déglutit. Les mots restèrent coincés dans sa gorge. Il hocha la tête, ouvrit la porte, et s’enfonça dans l’aube grise, dans le brouillard qui sentait le charbon et la pluie. Il ne se retourna pas. Pas parce qu’il était courageux. Parce que s’il se retournait, il verrait Bert sur le seuil, seul dans le jour naissant, et il n’oserait plus partir.
Il marcha longtemps. Les rues s’éveillaient : un laitier, des balayeurs, un fiacre en retard. La ville reprenait son souffle mécanique, ses pistons et ses soupapes, ses cloches d’usine qui sonnaient l’heure aux quatre coins de l’horizon. Elias passa devant l’ombre de la Tour de la Compagnie, du côté de la Tamise, sans s’arrêter.
L’air devenait plus rare, plus salé. Les entrepôts se succédaient, noirs, aveugles, leurs enseignes délavées par la suie. Il croisa un homme en haillons qui poussait une charrette de ferraille et ne lui prêta aucune attention. Elias se fondait dans la ville comme un clou dans une planche.
Il atteignit l’immeuble de Sinjin à l’heure où les réverbères s’éteignaient. Une bâtisse de briques sales, trois étages, une porte cloutée qu’un gamin ivre était en train de quitter, titubant, une bouteille vide à la main. Elias compta les fenêtres. Le troisième étage, à gauche du palier. Tout s’alignait.
Il inspira profondément. Sous sa veste, le panneau était lourd, irrégulier, presque vivant. Il monta les marches, frappa. Un silence, puis un grincement de judas. Une voix rauque, derrière le bois :
« Qui ?
— Elias Thorne. Dis à ton patron que je lui apporte son jouet. »
Il y eut un murmure derrière la porte, puis des verrous qui tournaient. La porte s’ouvrit sur un homme massif en veste de cuir, la tête rasée de près, qui le dévisagea sans aménité. Elias soutint son regard. Il sentait, dans sa poche, le pli avec l’adresse de Blackwall, et il sentait, dans sa poitrine, l’image de Lila qui le poussait en avant comme une chaudière surchauffée.
« Entre », dit l’homme. Il s’écarta. Elias franchit le seuil.
Derrière lui, la porte se referma, lourde comme un couvercle. La cage d’escalier était obscure, sentait la poussière et le tabac froid. Il suivit l’homme jusqu’au troisième étage, où une autre porte, vernie cette fois, portait une plaque de laiton discrète : « Compagnie Gantham. Conseil et gestion. »
Le nom le frappa comme un coup de poing. Il ne laissa rien paraître. L’homme ouvrit la porte et le fit entrer dans un bureau sombre, éclairé par une seule lampe à huile. Derrière un lourd secrétaire d’acajou, Sinjin était assis. Il leva la tête, un sourire maigre aux lèvres.
« Monsieur Thorne. Je me demandais quand vous vous décideriez à revenir me voir. »
Elias posa le panneau sur le bureau. Lentement. Précision d’horloger. Il fit glisser une de ses mains sur le bois vernis, caressa le cuivre qui imitait si bien la mémoire, et dit : « J’ai amené ce que vous voulez. Parlons de ma sœur, maintenant. »
Le sourire de Sinjin s’évanouit, remplacé par quelque chose de plus obscur, de plus calculateur. Il tendit la main vers le panneau, et ses doigts effleurèrent la goupille de sécurité.
Elias ne cilla pas.
La pièce semblait tenir son souffle.
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