La Fonderie des Mémoires
Lire le chapitre 15: The Lord's Game
La fumée s’engouffrait dans les hautes verrières de la salle d’exposition, teintant d’un gris jaunâtre la lumière des becs à gaz. Elias se tenait au fond de l’assistance, le col de son manteau remonté, casquette baissée sur les yeux. Autour de lui, des messieurs en redingote et des dames en crinoline chuchotaient avec excitation, leurs programmes froissés entre des gants blancs.
Sur l’estrade, Lord Ashworth trônait derrière un pupitre de chêne massif, la barbe soigneusement taillée, le sourire huileux. À sa droite, une machine de cuivre et de verre — plus petite que ce que la rumeur décrivait, plus élégante aussi. Son cœur pulsait d’un fluide ambré qui serpentait dans des tuyaux de laiton polis. On n’entendait que le ronronnement de la chaudière et le grésillement des lampes.
« Mesdames et messieurs, commença Ashworth, la voix roulant comme du gravier sur du marbre, j’ai l’honneur de vous présenter le fruit de quinze années de recherche. Le Rédempteur de l’Âme. »
Un murmure parcourut l’assemblée. Elias serra les mâchoires.
« Car oui, mes chers amis, nous vivons dans une époque où l’homme est torturé par ses souvenirs. Les horreurs de la guerre, les chagrins d’amour, les erreurs de jeunesse… Ces images vous hantent, vous rongent, vous empêchent de dormir. » Ashworth posa une main gantée sur le coffret de verre. « Avec cette merveille, vous pouvez vous en libérer. Définitivement. »
Un assistant monta sur scène, un vieil homme au regard vide, flanqué de deux gardes. Ashworth lui murmura quelque chose à l’oreille, puis désigna une chaise métallique fixée au centre d’un cercle de cuivre. Le vieillard s’assit sans opposé de résistance. On lui posa sur le crâne un casque bardé d’aiguilles de cristal, et l’on brancha des sangles aux poignets.
Elias sentit son estomac se nouer. Il connaissait cette configuration. Ça ressemblait à son propre prototype — à ceci près que le sien avait été conçu pour *enregistrer* les souvenirs, pas les effacer.
Ashworth sourit, énergie mielleuse. « Permettez-moi une démonstration. Notre volontaire ici présent est un ancien soldat. Il voit encore les tranchées, chaque nuit. Il n’a pas dormi depuis trois ans. »
Une pression sur une manette. La machine gronda. Les aiguilles de cristal scintillèrent d’un éclat orange, puis blanc. Le vieil homme tressaillit, ses yeux se révulsèrent, sa bouche s’ouvrit en un cri muet. Les dames du public poussèrent de petits gloussements indignés, tandis que les hommes se penchaient en avant, fascinés.
Trente secondes. Puis ce fut fini.
On détacha le vieil homme. Il se leva, vacilla, cligna des yeux. Ashworth lui tendit un verre d’eau, qu’il avala comme s’il découvrait la sensation.
« Comment vous sentez-vous ? »
Le vieil homme regarda autour de lui, puis son visage se détendit en un sourire étonné. « Je… je ne me souviens plus pourquoi j’étais triste. Je me souviens que je lavais de la vaisselle, avant. Mais les autres… les images… elles sont parties. C’est drôle, mais… je ne les vois plus. »
L’assemblée applaudit. Des exclamations de ravissement, des questions fusèrent. Ashworth leva la main, modeste.
« Le Rédempteur ne se contente pas de purifier l’âme de nos braves citoyens. Ses applications sont bien plus vastes. Imaginez un détenu qui sort de prison sans le souvenir de ses crimes. Un domestique qui ne peut plus révéler les secrets de son maître, parce que… il n’en a tout simplement plus connaissance. »
Un silence troublé. Puis un murmure d’approbation.
Elias serra si fort les poings qu’il sentit ses ongles s’enfoncer dans sa paume. Cette machine n’était pas une invention. C’était un viol.
« Nous avons déjà signé un contrat préliminaire avec le ministère de l’Intérieur, reprit Ashworth, désignant du menton un homme en uniforme orné de médailles au premier rang. Et d’autres nations… enfin, nous verrons. L’avenir est limpide, mes amis. La mémoire est un fardeau. Nous le soulageons. »
Il salua, la salle applaudit, et le public commença à se disperser vers les buffets dressés sur les côtés. Elias resta en arrière, le cœur battant, cherchant une sortie discrète.
« Monsieur Thorne. »
La voix d’Ashworth lui glaça le dos. Il se retourna lentement. Le lord avait quitté l’estrade et se tenait à trois mètres de lui, flanqué de deux hommes en livrée sombre qui avaient tout du garde du corps. Son sourire s’était affiné, comme un croissant de lune sous un nuage.
« J’ai reconnu votre silhouette au milieu des honnêtes gens. Nos chemins ne se croisent pas par hasard, n’est-ce pas ? »
Elias força un sourire. « Simple curiosité, my lord. On dit tant de choses sur vos travaux. »
« On dit, et on a raison, répondit Ashworth en s’approchant. Venez. Mon cabinet est juste derrière cette tenture. J’ai quelque chose à vous proposer, et je préfère que vos oreilles l’entendent que celles de la ville entière. »
Elias jeta un coup d’œil vers la sortie. S’il refusait, il savait qu’il aurait des hommes d’Ashworth sur le dos dès qu’il aurait dépassé la porte. Et ses cartes étaient encore trop précieuses pour être jouées maintenant.
Il suivit.
Le cabinet était un petit salon lambrissé d’acajou sombre, éclairé par une lampe de bureau au globe vert. Sur une étagère, Elias remarqua des modèles miniatures de machines — toutes des variations sur le même principe : enregistrer, effacer, contrôler. Ashworth ferma la porte et s’installa derrière son bureau ; son fauteuil grinça sous son poids imposant.
« Vous êtes un assassin, Thorne, dit-il tranquillement. Vous sabotez mes démonstrations. Vous détruisez mes machines. Vous collaborez avec des charlatans de la pègre. Et pourtant, vous êtes vivant. Voulez-vous savoir pourquoi ? »
Elias resta debout, les mains dans les poches, jouant avec le mécanisme de son protège-cartes — un déguisement ordinaire, du moins en apparence.
« Dites-moi. »
« Parce que vous êtes le seul homme de ce royaume qui comprend l’alchimie des métaux comme moi. Vous ne vous contentez pas de graver des souvenirs ; vous les forgez. Vous les *habituez*. C’est une sensibilité que je n’ai jamais trouvée ailleurs. » Il pivota son fauteuil pour faire face à la fenêtre, d’où l’on voyait la Tamise charriant ses eaux grises. « Je vous ai observé, Thorne. Vous travaillez seul, vous vivez comme un paria, vous fabriquez des merveilles que vous cachez dans des sous-sols humides. Tout cela est inutile et, franchement, un peu misérable. »
Elias entendit le frottement de son propre manteau sur ses épaules. « Vous voulez ma technologie. »
« Je veux votre *génie*. » Ashworth se retourna, les yeux brillants de feu froid. « Et je vous paierai ce qu’il faudra. Bien plus que ce que cette fripouille de Sinjin vous offre — si toutefois il vous offre encore quelque chose. »
Le silence dura trois battements de cœur.
« Sinjin ne sait rien, dit Elias prudemment.
— Oh, que si. Le réseau de Sinjin est plus lent que le mien, mais il n’est pas aveugle. » Ashworth sortit une lettre de son tiroir, la posa sur le bureau, face cachée. « On m’a dit que vous avez perdu votre atelier il y a quelques jours. Incendie criminel. Quelqu’un prêche la purification par le feu. Vous avez trouvé refuge chez un ami, puis vous vous êtes enfui en pleine nuit. Votre ami, en revanche, est resté seul. »
Le sang d’Elias se figea. Bert.
« Ne vous inquiétez pas pour lui, poursuivit Ashworth, la voix mielleuse. Pas encore. Mais si je téléphone à Sinjin, ou si je lui fais parvenir une simple note, il comprendra que vous me jouez double, et votre ami… eh bien, ce cher Bert a peut-être besoin d’une nouvelle leçon de géométrie. Les jambes cassent si vite, n’est-ce pas ? »
Elias sentit la colère l’aveugler un instant, un voile rouge derrière ses paupières. Il la maîtrisa, comme on dompte un cheval fou.
« Qu’est-ce que vous voulez exactement ?
— Rien d’effrayant. Je veux que vous veniez dans mon atelier, que vous étudiez mes plans, que vous enrichissiez mon travail. Vous m’aiderez à parfaire le Rédempteur. En échange, vous aurez un salaire princier, ma protection — et je jure sur ma foi que Sinjin n’entendra jamais le moindre mot de cette conversation. » Il se pencha, sourcils levés. « C’est une offre généreuse. Qu’en dites-vous ? »
Elias regarda la lettre face cachée, puis le visage lisse d’Ashworth, puis la fenêtre par laquelle il aurait pu s’échapper. Il pensa à Bert, seul dans l’atelier réparé, aux outils qu’il avait perdus, à la photo de Lila au fond de sa poche.
« Je réfléchis, dit-il enfin.
— Réfléchissez vite, répliqua Ashworth en glissant la lettre dans sa poche. Je pars pour mon manoir demain à l’aube. Rejoignez-moi là-bas si vous acceptez. L’adresse figure sur la carte qui vous attend à la sortie. Si je ne vous vois pas d’ici midi demain… » Il esquissa un geste évasif. « Eh bien, nous verrons ce que Sinjin fait de votre ami. »
Elias tourna les talons, poussa la tenture, et traversa la salle d’exposition presque vide. La carte de visite était glissée dans sa poche par la main d’un laquais muet avant qu’il n’ait atteint la porte.
Dehors, la rue était noire de suie et de crépuscule. Elias déplia la carte : *Oakhollow Manor, chemin de fer de Blackwall, arrêt de la gare de Blackwell, deuxième grille à droite.*
Blackwall. Le même quartier que l’adresse griffonnée au dos de la photo de Lila.
Il releva le col de son manteau. Le jeu d’Ashworth était risqué, mais ce rapprochement n’était probablement pas un hasard. Si Lila se trouvait près de son manoir, peut-être qu’Ashworth en savait plus long qu’il ne le laissait entendre.
Elias prit une inspiration profonde, la poussière de charbon lui brûlant la gorge. Demain à l’aube, il monterait à bord du train. Non pas pour accepter l’offre, mais pour découvrir ce que se cachait dans les entrailles d’Oakhollow Manor.
Et s’il fallait brûler, il brûlerait.
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