La Fonderie des Mémoires
Lire le chapitre 16: The Spider's Parlor
La calèche s’arrêta devant une grille de fer forgé dont les volutes figuraient des ailes déployées, puis des chaînes. Elias descendit sans attendre le cocher, les semelles crissant sur le gravier humide. Le manoir d’Ashworth se dressait au loin, masse sombre contre un ciel orange de suie, et derrière lui, les cheminées de Forge-Foundry Steelworks crachaient leurs panaches dans le même crépuscule.
Le même quartier que l’adresse de Lila. Le hasard n’avait pas cette géométrie.
Un domestique l’attendait sous le porche, silhouette raide comme un piston. Sans un mot, il ouvrit la porte à double battant et s’effaça. Le hall d’entrée sentait la cire et le laiton froid. Des machines à vapeur miniatures — jouets d’ingénieur — peuplaient des niches de marbre, leurs pistons figés dans des poses impossibles.
« Monsieur Thorne. »
Ashworth apparut en haut d’un escalier en colimaçon, vêtu d’une redingote gris perle qui semblait absorber la lumière plutôt que la refléter. Il descendit avec une lenteur calculée, chaque pas lâché comme une phrase dans un débat.
« Vous êtes en avance. J’apprécie. La ponctualité est une marque de respect. Ou de peur. Parfois les deux se confondent. »
Elias garda les mains le long du corps. Il avait laissé son sac à l’atelier, par prudence calculée. Rien ici qui puisse le trahir.
« Vous m’avez convoqué. J’ai répondu. Parlons de Bert. »
— Bert. Toujours Bert. » Ashworth sourit et fit claquer ses gants l’un contre l’autre. « Vous avez une faiblesse commode, Thorne. Les hommes qui tiennent aux autres se tiennent par les autres. Venez. Le cognac est meilleur dans le bureau. »
Le bureau était une caverne de chêne et de cuivre. Un globe terrestre pivotait lentement sur un axe hydraulique, projetant des ombres mouvantes sur les cartes qui tapissaient les murs. Des plans de machines. Des schémas d’usines. Et une carte du fleuve, marquée d’épingle rouges qui convergeaient vers Blackwall, comme des veines vers un cœur malade.
Ashworth s’installa derrière un bureau massif, ouvrit un coffret de bois clair et en sortit deux verres. Il poussa l’un vers Elias sans le regarder.
« Je vous offre un emploi. Pas une alliance. Je n’ai pas d’alliés, seulement des instruments bien huilés. Vous êtes un instrument de qualité supérieure, je vous le concède. Votre mécanisme de mémoire… brut, certes, mais prometteur. Sinjin m’en a montré un exemplaire. Il semble avoir quelques défauts de sécurité. »
Elias ne broncha pas. Le piège. Il avait armé le panneau factice pour qu’il se consume avant de révéler son mensonge. Mais si Sinjin l’avait ouvert avant qu’il ne déclenche la charge… Non. Il aurait su. Sinjin ne serait pas resté silencieux.
« L’exemplaire que vous avez vu fonctionne. Le reste, c’est de l’exagération de vendeur.
— La modestie vous va mal. » Ashworth leva son verre, le fit tourner. « Vous mentez comme un mécanicien : efficacement, mais avec des boulons apparents. Ce n’est pas grave. Je n’achète pas votre loyauté. J’achète votre silence et votre main. Vous travaillerez pour moi, dans mes ateliers. Vous serez payé. On ne vous cherchera plus noise. Ni Sinjin, ni la police, ni les prêcheurs. »
Elias fit tourner le verre entre ses doigts. L’odeur du cognac lui rappelait l’atelier de son père, avant… avant tout. Il le posa sans boire.
« Et si je refuse ?
— Alors Bert aura un accident de chaudière. Simple, déplorable, et les journaux parleront d’un artisan imprudent. » Ashworth écarta les mains. « Vous me connaissez désormais assez pour savoir que je ne bluffe pas. »
Elias fixait la porte derrière Ashworth. Il y avait là, accroché au mur, un objet qui venait de figer son cœur.
Un panneau de mémoire. Plus petit que les siens — la taille d’un missel — enchâssé dans un cadre de cuivre ouvragé. Et sur le cuivre, gravé dans le métal avec une précision qu’il reconnaîtrait entre mille, un motif : trois cercles entrelacés, traversés d’une ligne brisée.
Le même motif que sur le médaillon de sa mère.
Il le portait encore, contre sa poitrine, depuis la mort de Lila. Sa mère le lui avait donné enfant, avant de… avant de mourir. Du moins, c’est ce qu’on lui avait dit.
Elias avala sa salive. Il ne fallait pas que ses yeux restent trop longtemps sur l’objet.
« Une belle pièce. Ma propre création ? »
Ashworth suivit son regard, et un éclat passa dans ses yeux. L’attention d’un joueur qui voit une pièce bouger en dehors de l’échiquier.
« Non. Celle-là vient d’ailleurs. D’un ancien atelier, aujourd’hui disparu. Pourquoi cette question ?
— Simple curiosité d’artisan. Le travail du cuivre est… inhabituel. »
Ashworth se leva lentement. Il traversa la pièce, saisit le panneau entre deux doigts, comme on manipule une relique, et le tourna vers Elias.
« Vous avez raison. Le travail est remarquable. Le graveur était un maître. Il a travaillé pour une famille de la région, il y a une vingtaine d’années. Une famille… qui a connu des revers. »
Il marqua une pause, laissant le silence travailler.
« Vous connaissez cette gravure, n’est-ce pas, Thorne ? Nous ne sommes pas ici pour jouer aux devinettes. »
Elias se leva à son tour. Ses mains tremblaient légèrement. Il les enfonça dans les poches de son manteau.
« Ce motif se trouvait sur un médaillon appartenant à ma mère. Avant sa mort.
— Sa mort ? » Ashworth inclina la tête, presque amusé. « Les nouvelles vont vite, mais les erreurs aussi. Qui vous a dit qu’elle était morte ? »
Le mot tomba comme un couperet.
Elias resta immobile. Son esprit tournait, cherchant la faille. Bert avait rapporté les propres mots de Sinjin : *votre mère est dans une bonne maison*. Il avait cru à une ruse. maintenait la possibilité que Sinjin la tienne, oui. Mais jamais il n’avait envisagé qu’Ashworth, à cinq kilomètres de Blackwall, possède un panneau gravé au motif de sa mère et parle d’elle au présent.
« Elle est morte quand j’avais dix ans. Je l’ai vue…
— Vous avez vu ce qu’on vous a montré. » Ashworth s’approcha, posa le panneau sur le bureau entre eux. « Ce panneau contient des souvenirs enregistrés il y a quinze ans. Par une femme. Une femme dont la voix vous ressemble comme une goutte ressemble au fleuve. »
Il poussa légèrement l’objet vers Elias.
« Prenez-le. Écoutez. Et puis nous reparlerons de votre emploi. »
Elias fixa le panneau. La gravure luisait sous la lampe à gaz. Trois cercles. Une ligne brisée. Sa mère.
Tout ce qu’il croyait savoir tenait à un fil. Et Bert était seul à l’atelier, exposé s’il s’enfuyait. S’il prenait le panneau, s’il écoutait, il scellait une alliance qu’il ne pourrait plus défaire. S’il refusait, il perdrait la seule preuve que sa mère avait peut-être survécu.
Sa main se leva, lentement, comme mue par un mécanisme indépendant de sa volonté.
Ses doigts se refermèrent sur le cuivre froid.
Ashworth sourit. Un sourire de prédateur satisfait.
Elias ouvrit le panneau.
Une lumière douce, couleur d’ambre, emplit la pièce.
Une voix s’éleva, familière comme un battement de cœur oublié :
— *Élias. Mon petit. Si tu entends ceci, c’est que tu as grandi. Et que tu as trouvé le chemin que j’avais tracé pour toi.*
Sa mère. Vivante. Enregistrée.
Elias lâcha le panneau comme si le métal l’avait brûlé. Il recula d’un pas, le souffle court, le monde vacillant autour de lui.
Ashworth le regardait, impassible.
« Nous avons beaucoup à discuter, Thorne. Et vous avez maintenant une raison plus grande que Bert pour rester dans ma maison. »
Elias ne répondit pas. Il ne pouvait pas. La voix résonnait encore dans sa poitrine, et toutes les pièces du puzzle — le médaillon, l’orphanage, Blackwall, Forge-Foundry, Ashworth — s’emboîtaient dans une image qu’il refusait encore de voir.
Il avait cru venir négocier. Il était venu chercher sa mère.
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