La Fonderie des Mémoires
Lire le chapitre 21: The Vent and the Vision
La pluie frappait les vitres sales d'une mansarde au-dessus d'une imprimerie désaffectée, quelque part entre Whitechapel et les docks. L'odeur d'encre et de moisissure imprégnait l'air. Elias s'adossa au mur, les mains encore tremblantes, la poussière du tunnel d'évacuation collée à ses vêtements.
Lila s'assit sur le bord du lit de camp, les coudes sur les genoux. Elle n'avait pas dit un mot depuis qu'ils avaient escaladé la grille d'aération et traversé trois toits sous la pluie. Son regard errait sur la pièce, comme si elle cherchait à y ancrer quelque chose de réel.
« Tu te souviens de Grand-Mère Elsie ? » demanda-t-elle soudain.
Elias cligna des yeux. « Le potager derrière sa maison. Les groseilliers. »
« Les confitures. » Lila sourit faiblement. « Elle disait que la patience était dans le sucre. »
Un silence s'installa. Elias s'accroupit devant elle, voulut prendre sa main, mais hésita. Sa sœur portait encore les bleus de travail du laboratoire, les coutures effilochées, les doigts callés par le métal et la pierre ponce.
« Maman est vivante, murmura-t-il. Ashworth l'a montré dans la bande. Elle est – »
« Je sais. » La voix de Lila était étrangement calme. « Je l'ai toujours su. Pas les détails. Mais je savais qu'elle n'était pas morte. »
Elias se figea. « Pourquoi ne m'as-tu jamais – »
« Te l'écrire ? Te le dire ? » Lila releva la tête, et il vit dans ses yeux la fatigue de quelqu'un qui portait un secret depuis trop longtemps. « Les lettres que je t'envoyais à l'atelier, tu les recevais bien ? »
« Oui. La plupart. »
« Alors tu as dû remarquer que je n'en parlais jamais. Partout ailleurs, j'en parlais tout le temps. À tort et à travers. Je parlais de maman à la boulangère, au facteur, au vieux qui vend des marrons. Je la faisais exister à voix haute pour qu'ils ne meurent pas de doute. » Elle ferma les yeux. « Mais dans mes lettres, je ne l'écrivais jamais. Parce que quelqu'un les lisait. Toujours. »
Elias se laissa tomber sur le plancher, dos contre le mur. La chaleur du radiateur en fonte lui chauffait l'épaule gauche, mais il sentait le froid monter de la pluie qui s'infiltrait sous la porte.
« Qui les lisait ? »
« Le Bureau. » Lila prononça le mot comme on crache un noyau. « L'atelier d'Ashworth, le réseau de Mémoire de la Cour, tout ça, c'est une façade publique. En dessous, il y a le vrai organisme. Ils l'appellent le Bureau de Contrôle des Héritages. Mais dans les couloirs souterrains, on disait simplement "le Centre". »
Elias l'avait vu, ce mot, gravé sur des plaques d'acier à l'intérieur du laboratoire. Il l'avait cru anodin, un nom de département. Maintenant, il lui brûlait l'esprit.
« Ils ont pris maman, dit-il. La bande que j'ai volée – la première, celle du coffre d'Ashworth – elle l'interrogeait sur mon invention. Elle portait une robe grise de fonctionnaire. Personne ne porte ça volontairement. »
« Ils l'ont prise en 1868 », dit Lila. « Tu avais onze ans. Ils sont venus de nuit, comme pour un incendie. Je me souviens des torches dans le jardin. Elle m'avait donné le médaillon le matin même. Elle m'a dit : "Si tu ne me revois jamais, ouvre-le en présence de ton frère, et uniquement de lui." »
Elias porta instinctivement la main à sa poche de poitrine. Le médaillon était là, contre son cœur, son métal usé par les années. La gravure : un cercle traversé d'une spirale brisée. Le même symbole que sur le panneau d'enregistrement dans le bureau d'Ashworth.
« C'est une clé, dit-il. Le symbole, pas juste un souvenir. Il ouvre des accès. Il prouve une filiation. Ashworth l'a reconnu. Sa mère, la fondatrice de la famille Ashworth, l'a fait fabriquer pour la première génération de chercheurs du Centre. »
Lila hocha lentement la tête. « Maman faisait partie des tout premiers. Pas comme cobaye. Comme créatrice. Elle concevait les alchimies d'acier, les alliages sensibles, les interfaces entre la mémoire et le métal. C'est elle qui a trouvé comment graver un souvenir dans une plaque d'argent sans le détruire à la lecture. »
Le souffle d'Elias se coinça dans sa gorge. Sa mère. Mécanicienne de génie. Les longues heures passées dans l'atelier familial à chauffer du cuivre, à l'affûter, à le marteler. Il avait toujours cru qu'elle réparait des outils pour les fermiers voisins.
« Elle a découvert autre chose, continua Lila, la voix plus basse. Quelque chose que le Bureau voulait garder secret. Elle a essayé de fuir avec ses notes. Ils l'ont rattrapée. »
« Fuir ? » Elias se pencha en avant. « Elle n'était pas morte parce qu'on l'avait tuée. Elle était vivante parce qu'ils la gardaient pour l'utiliser. La bande d'Ashworth ne montre qu'un extrait choisi pour me manipuler. Mais toi, tu étais avec eux. Qu'est-ce que tu as vu ? »
La pluie redoubla contre la vitre. Lila frotta ses paumes l'une contre l'autre, comme si elle cherchait à se réchauffer au souvenir d'un feu éteint.
« Trois niveaux sous le laboratoire que tu as détruit. Neuf niveaux sous celui-là, peut-être. Le Centre principal est sous la Tour de l'Horlogerie, à deux kilomètres du Palais. Personne n'y rentre sans autorisation de l'état-major. Mais j'y ai travaillé six mois. On m'appelait la graveuse. On m'apportait des plaques vierges, et je devais y inscrire des choses que je ne comprenais pas. Des témoignages, des aveux, des souvenirs de gens qu'on avait fait venir de toute l'Angleterre. »
Elias sentit un nœud se serrer dans son ventre. « Des gens comme Bert. »
Lila hocha la tête sans le regarder. « Ton ami est encore vivant, si c'est ce que tu veux savoir. Je l'ai vu dans les listes. Il est affecté aux ateliers de la Tour, section B. On ne touche pas à ceux qui ont la langue bien pendue. »
« On ne leur efface pas tout. » Ce n'était pas une question.
« Le Centre efface ce qu'il veut effacer », dit Lila avec une précision de technicienne qui le glaça. « Mais il garde toujours une copie. Toujours. C'est leur assurance. Les souvenirs volés sont stockés dans des caissons, sous la Tour. Ils appellent ça la Bibliothèque d'Acier. »
Elias se releva. Sa nuque était raide, sa peau moite sous la chemise de toile. Il fit deux pas vers la fenêtre, regarda la ville noyée de pluie, les cheminées qui perçaient le brouillard comme des doigts de métal.
« Alors on va y aller. »
Lila se leva à son tour. « Elias. On est deux. Deux fugitifs sans appui, sans argent – »
« Sans le choix », coupa-t-il en se retournant. « Ashworth a le dispositif central d'effacement. Il se croit intouchable. Mais il y a une faille : il pense que tu es encore sous son contrôle, et il me croit mort dans l'explosion. On a l'avantage de l'invisibilité. »
« Tu parles comme elle. » La voix de Lila s'adoucit. « Comme maman. La même détermination. La même ignorance de la peur. »
Elias la dévisagea. Il aurait voulu la rassurer, inventer un plan solide, dessiner sur la table poussiéreuse un schéma d'orgueil et de courage. Mais il ne pouvait pas. Il pouvait seulement être honnête.
« Je ne vais pas la laisser là-bas, dit-il. Pas seulement parce que c'est notre mère. Parce que si le Bureau garde ses secrets dans des caissons, alors il garde aussi la preuve de ce qu'il fait. Et tant qu'on ne l'a pas vue, personne ne peut le croire. Pas juste toi et moi. Le monde entier. »
Lila resta muette un long moment. Puis elle retira de son doigt un anneau de cuivre, qu'elle fit glisser sur la paume d'Elias. Il le reconnut – la bague de leur mère, celle qu'elle portait à l'atelier pour éviter les échardes.
« Elle me l'a donnée le jour où ils l'ont prise, dit Lila. Elle a dit : "Quand vous saurez, vous irez." Je croyais que "vous" voulait dire nous deux. » Elle sourit, les yeux humides. « Elle avait raison. »
Elias referma le poing sur le métal tiède.
Dans le lointain, une sirène d'usine déchira la nuit. Lila s'assit près du radiateur, les mains tendues, et Elias vint s'installer près d'elle. Ils ne parlaient plus. Dehors, les réverbères à gaz dessinaient des halos jaunes dans la brume, et la ville entière semblait retenir son souffle.
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