La Fonderie des Mémoires
Lire le chapitre 23: The Whitehall Workshop
Le premier matin à l’Atelier Blanchall, Elias comprit qu’il n’était pas entré dans un laboratoire, mais dans une arène.
La salle principale s’étendait sur trois étages, creusée dans la pierre de l’administration, baignée d’une lumière jaune avare crachée par des becs à gaz. Des établis d’acier s’alignaient en rangées militaires, chacun occupé par un inventeur en redingote grise, penché sur des schémas ou des pièces en fusion. L’air empestait le cuivre brûlé, l’huile de baleine et l’ambition.
On ne lui accorda pas un regard. On lui accorda encore moins un salut.
— Docteur Reed, annonça un commis en lisant un registre d’une voix morne. Poste douze. Votre assistante a été enregistrée sous le nom de Verne. On vous attend pour l’audience de neuf heures.
L’audience. Le mot sonna comme une convocation. Elias ajusta sa cravate trop serrée, sentit le poids du médaillon de cuivre contre son sternum, et traversa l’allée centrale sous les regards obliques des autres mécaniciens. Ils ne se parlaient pas. Ils s’épiaient.
Lila marchait un pas derrière lui, vêtue d’une robe sombre et d’un châle de laine, les cheveux tirés en un chignon sévère. Elle jouait la secrétaire effacée. Mais Elias la connaissait : chaque fois qu’elle croisait un établi, ses yeux glissaient sur les outils, sur les matrices, sur les alliages avec l’avidité d’une graveuse qui retrouvait son terrain.
Le poste douze se trouvait au fond, contre une paroi de briques suintantes. Un établi nu. Des pinces, un marteau, un creuset froid. Et un dossier fermé d’un sceau de cire noire.
— Le projet Millénaire, murmura Lila en lisant l’étiquette.
Elias ouvrit le dossier. Les premières pages étaient des instructions administratives, des autorisations signées par des noms qu’il ne connaissait pas. Mais au milieu, il trouva une lettre datée de trois semaines, signée d’une encre rouge qu’il connaissait trop bien.
*Ashworth.*
— Il a été nommé directeur exécutif du projet, dit-il à voix basse.
Lila se pencha, effleura le papier du bout des doigts. Son visage resta neutre, mais ses phalanges blanchirent.
Le dossier décrivait un système de valves mémorielles — de petits cylindres de laiton, chacun capable d’absorber une heure de mémoire consciente, à insérer dans des canons à air comprimé destinés aux places publiques. Le but avoué : *dissiper les attroupements contestataires sans effusion de sang*. Le but réel, écrit en clair dans les notes de travail, était plus simple : *effacement surnuméraire contrôlé*.
— Il veut vider la tête de toute une foule, souffla Lila. Comme il a vidé la mienne.
— Pas encore, dit Elias. Et c’est ici que nous le frappons.
À neuf heures pile, le haut-parleur de l’atelier grésilla.
— Le docteur Reed est attendu en salle de vérification.
Elias laissa le dossier sur l’établi — trop dangereux de l’emporter — et traversa l’atelier d’un pas régulier. Derrière lui, il sentit les regards des inventeurs se poser sur sa nuque comme des mouches.
La salle de vérification était un réduit vitré perché au-dessus de l’atelier, meublé d’un bureau d’acajou et d’un homme en uniforme bleu nuit, les épaulettes ornées de l’aigle du Bureau.
— Docteur Reed, dit l’homme sans se lever. Lieutenant Parry. Je vérifie les admissions.
Il tendit la main. Elias y posa sa lettre de nomination. Parry la lut sans se presser, puis la posa sur son bureau et croisa les doigts.
— Je vois que vous venez de l’atelier de Cordelia. Une femme jalouse de ses poulains. Elle vous a formé vous-même, paraît-il.
— Elle m’a ouvert les portes, dit Elias avec prudence. C’est moi qui ai poussé.
Parry sourit d’un sourire qui ne montait pas jusqu’aux yeux.
— Le Bureau n’aime pas les hommes qui poussent. Nous préférons ceux qui suivent. Vous connaissez le projet Millénaire ?
— J’ai lu le dossier d’orientation.
— Le directeur Ashworth a une vision claire. Il veut des résultats d’ici la fin du trimestre. Les cylindres doivent être produits à une cadence de trois cents par jour. Votre poste, docteur Reed, sera de calibrer les matrices d’estampage. Un travail précis. Un travail ennuyeux. Et si vous le faites bien, personne ne saura que vous existez.
Elias soutint son regard.
— C’est exactement ce que je cherche, lieutenant. L’oubli.
Parry parut satisfait. Il tamponna la feuille d’une encre bleue, rendit le document, et fit un geste vers la porte.
— Bienvenue au Bureau, docteur Reed.
Elias ressortit dans l’atelier, le souffle court. Il détestait cette sensation de marcher sur une corde au-dessus d’un abîme dont il ne voyait pas le fond.
Lila l’attendait devant l’établi douze, la tête penchée sur les plans d’une matrice d’estampage.
— Je t’ai trouvé un défaut, dit-elle sans lever les yeux. Regarde ici : le canal d’injection du laiton est trop étroit. À la cadence prévue, la pression va fissurer les matrices au bout de quatre cents coups. Si quelqu’un veut saboter la production sans se faire prendre, il suffit d’accentuer le rétrécissement d’un demi-millimètre.
Elias s’approcha, étudia le plan. Un demi-millimètre. Un travail de graveuse, invisible à l’œil nu, qui détruirait lentement la fiabilité des cylindres. Ashworth verrait ses délais s’effondrer sans comprendre pourquoi.
— C’est un bon départ, murmura-t-il.
— Non, dit Lila. C’est un pansement sur une artère. Regarde.
Elle tourna la page du plan. Au verso, des annotations plus anciennes, écrites d’une main tremblante, décrivaient le processus complet de la mémoire : la gravure, le transfert, la restauration. Et, dans une note marginale raturée, une liste de noms codés.
— Je connais ces codes, dit-elle. La Bibliothèque d’Acier. Chaque nom correspond à un secteur de stockage sous la Tour. Je les ai gravés moi-même. Ma mère devait être dans le secteur six.
Elias sentit son cœur buter contre ses côtes.
— Tu es sûre ?
Lila releva la tête. Ses yeux brillaient d’un éclat dur qu’il ne lui avait pas vu depuis son enfance.
— Sûre. Et je sais aussi que le secteur six est le plus proche de la surface. Cinquante mètres sous la Tour. Trop près pour contenir une prisonnière de valeur.
— Tu veux dire qu’elle n’est pas là-bas.
— Je veux dire qu’Ashworth n’aurait jamais laissé la créatrice de la technologie mémorielle dans un secteur vulnérable. S’il la retient, c’est ailleurs. Dans ses quartiers privés. Dans son laboratoire personnel.
La révélation frappa Elias avec la force d’un coup de bélier.
— Alors infiltrer les archives de la Tour ne suffira pas.
— Non, dit Lila. Il faut infiltrer Ashworth lui-même.
Il regarda les plans, les cylindres, la vaste mécanique de l’atelier qui tournait autour de lui comme une horloge aveugle. Il avait cru que la voie passait par les archives. Il comprenait maintenant qu’elle passait par l’homme qui tenait les clés.
— Alors nous allons changer de cible, dit-il. Nous allons fabriquer des cylindres défectueux assez longtemps pour qu’Ashworth perde patience et vienne inspecter le travail lui-même.
Lila hocha la tête, lentement.
— Et quand il viendra ?
Elias toucha le médaillon de cuivre caché contre sa poitrine, là où battait le souvenir de sa mère.
— Quand il viendra, nous serons prêts.
Derrière eux, la porte de l’atelier s’ouvrit. Un homme entra, vêtu de noir, le visage en partie dissimulé par un col haut. Il tenait un carton à dessin et marchait d’un pas précis vers un poste vide, à trois bancs de distance.
Il ne les regarda pas. Mais Elias sentit sur sa nuque un regard qui n’était pas tout à fait indifférent. Un regard qui mesurait.
— Qui est-ce ? souffla Lila.
— Je ne sais pas, avoua Elias.
Mais il nota le visage. Il ne l’oublierait pas.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.