La Fonderie des Mémoires
Lire le chapitre 24: The Preacher's Confession
La nuit avait avalé Whitehall quand le martèlement cessa. Elias leva les yeux de l’établi, un cylindre de cuivre à moitié calibré entre les doigts. Trois coups, secs. Pas le rythme convenu avec Bert. Ni la touche codée de Lila.
Il essuya ses mains sur son tablier, glissa un tournevis dans sa manche, et ouvrit.
L’homme qui se tenait sur le seuil portait un col ecclésiastique douteux sous un manteau de laine grossière. Elias le reconnut aussitôt : il avait vu cette silhouette grise traîner autour de son ancien atelier, deux semaines avant l’incendie. Le prêcheur des bas quartiers qui haranguait les foules contre les « machines à voler les âmes ».
— Docteur Reed, dit l’homme en inclinant la tête.
— Vous vous trompez de porte. Je ne reçois pas les quêteurs à cette heure.
— Je ne viens pas quêter. Je viens confesser.
Elias laissa le silence s’étirer. L’homme sentait le tabac froid et l’encens brûlé. Ses yeux, eux, ne sentaient pas la piété. Ils étaient d’un bleu acier qui avait trop vu de dossiers.
— Confessez, alors. Mais faites vite – j’ai du travail.
Le prêcheur entra sans y être invité, contourna l’établi, effleura du bout des doigts une plaque de mémoire vierge posée sur la paillasse. Elias retint son souffle.
— Vous êtes plus prudent que votre prédécesseur, dit l’homme. Elias Thorne. Il gardait ses secrets dans un atelier ouvert à tous les vents. C’est ce qui l’a tué.
Elias ne broncha pas. Sous le nom d’emprunt, il sentit la brûlure familière de la colère.
— C’est vous qui avez mis le feu.
L’homme hocha la tête, sans remords apparent.
— J’ai allumé la mèche, oui. Le bras qui a jeté la torche était celui d’un pauvre bougre que le Bureau avait effacé trois fois de suite. Il ne lui restait rien à protéger, plus d’identité, plus de peur. Nous lui avons offert un but : effacer celui qui fabriquait les machines de l’effacement.
— Vous parlez comme un procureur, pas comme un homme d’église.
Un sourire mince étira les lèvres du visiteur.
— Je suis les deux. La Sainte Fraternité du Fer et du Verre est un ordre discret. Nous gardons les âmes des fidèles, docteur Reed. Et nous considérons que la mémoire est un sacrement – pas un minerai que l’État peut fondre à sa guise.
Elias s’appuya contre l’établi, bras croisés, le visage soigneusement neutre. Sous son calme, son esprit travaillait à toute vitesse. La Fraternité. Il en avait entendu parler par sa mère, autrefois, comme d’une secte marginale de techno-mystiques. Mais cet homme ne sentait pas la secte. Il sentait l’organisation.
— Si vous vouliez me tuer, vous ne seriez pas là. Que voulez-vous ?
— Reconnaissance. Vous travaillez pour le Bureau. Vous savez où ils entreposent les souvenirs qu’ils volent au peuple. Nous voulons ce savoir. Et nous sommes prêts à payer – en argent, en protection, ou en silence.
— Le silence de qui ?
— De moi. Un mot de ma bouche au ministère de l’Intérieur, et votre couverture s’effondre comme un château de cartes. Vous seriez arrêté, traduit devant un tribunal d’exception, et probablement effacé vous-même. Le Bureau punit ses agents infidèles avec une cruauté aussi froide que l’acier de leurs machines.
Elias sentit l’opportunité s’ouvrir devant lui comme une serrure trop facile à forcer. Il avait besoin d’une étincelle entre la Fraternité et le Bureau. Ce prêcheur-là portait une allumette dans sa poche.
— Je connais les archives souterraines de la Tour de l’Horloge, dit-il lentement. Section D, celle que les documents appellent la Bibliothèque d’Acier. On y stocke des milliers de boîtes de mémoire. Des décennies de vies volées.
Le prêcheur s’approcha, les yeux brillants.
— Et Ashworth ?
— Ashworth dirige tout. Chaque cylindre, chaque effacement, chaque oubli imposé porte son nom ou celui de ses machines. Il est le bras du gouvernement, mais il a une ambition plus haute. Il ne veut pas servir Londres – il veut la contrôler.
Le prêcheur hocha la tête, lentement, comme un homme qui mâchait cette idée.
— La Fraternité le sait. Nous avons des informateurs jusque dans les ateliers. On dit qu’il prépare une purge massive. Des milliers d’effacements en une seule nuit. Une nuit qui serait, ironiquement, celle de l’Avent.
Le sang d’Elias se glaça. Noël. C’était dans moins de deux semaines.
— Vos informateurs ont raison, dit-il, las de mentir pour le Bureau. Le projet Exode doit être lancé avant la fin du cycle lunaire.
Un silence sacré tomba dans l’atelier. Le prêcheur le regarda avec une intensité nouvelle.
— Vous connaissez le nom du projet.
— Je connais beaucoup de choses. Et je sais que vous voulez un autre pouvoir que celui de l’État. Vous voulez le monopole de la mémoire sacrée. Mais vous ne pouvez pas frapper Ashworth directement – il est trop bien protégé. Vous avez besoin qu’il se discrédite lui-même.
Le prêcheur plissa les yeux.
— Comment ?
— Il garde un journal privé. Notes de travail, plans, correspondances. Parfois il oublie que les fonctionnaires lisent tout ce qui passe par leurs machines. Si la Fraternité pouvait obtenir certaines pages – certaines preuves qu’il a effacé des prisonniers politiques, pas seulement des criminels – le scandale suffirait à le faire trembler.
— Vous avez ces pages ?
Elias sourit, la première fois ce soir.
— J’ai mieux. J’ai un échantillon, prélevé la semaine dernière, d’un cylindre destiné à un député de l’opposition. Le nom d’Ashworth est signé sur la fiche de traitement. Ce n’est pas une copie. C’est l’original.
Le prêcheur tendit la main. Elias ne bougea pas.
— Le prix, dit-il. On n’obtient rien d’un homme d’église sans lui rappeler le prix.
— Que voulez-vous ?
— J’ai une sœur. Elle travaille pour moi. Si les choses tournent mal, si je suis arrêté ou effacé, vous la ferez sortir de Londres. Vous avez des réseaux – vous m’avez trouvé, vous pouvez la trouver.
L’homme acquiesça avec une gravité de contrat signé.
— Donnez-moi le cylindre.
— Pas encore. J’ai besoin d’autre chose. D’une preuve que vous êtes sérieux. La Fraternité a des alliés au sein du gouvernement – des hommes qui n’aiment pas Ashworth, qui veulent le voir tomber. Je veux des noms.
Le prêcheur hésita, puis ouvrit son manteau. Il sortit une carte de visite épaisse, au bord doré, frappée d’un sceau en relief : un œil ouvert dans une roue dentée.
— Montrez cela à Lady Cordelia. Elle sait quoi faire.
Elias encaissa le choc sans broncher. Cordelia. La femme qui l’avait recruté. Elle jouait donc les deux côtés de l’échiquier – ou la Fraternité croyait qu’elle était des leurs.
— Le cylindre, dit le prêcheur.
Elias se retourna, ouvrit un tiroir verrouillé, en tira un parallélépipède d’acier sombre, marqué du sceau de l’atelier du Bureau. Il le tendit. Le prêcheur l’examina comme un orfèvre vérifierait un bijou, puis le glissa dans sa poche intérieure.
— Vous avez fait un bon choix, docteur Reed. La Fraternité vous protégera.
— Ce n’est pas de protection que j’ai besoin. C’est de résultats.
L’homme sourit encore, puis salua d’un signe de tête et sortit dans la nuit, comme une ombre qui retournait à l’encre.
Elias referma la porte, verrouilla, et resta un long moment immobile. La carte de visite était lourde dans sa poche. Cordelia. Il avait maintenant deux leviers – le Bureau qui le croyait loyal, et la Fraternité qui croyait avoir acheté un traître. Un jeu dangereux, où chaque pièce pouvait se retourner contre lui.
Lila apparut dans l’encadrement de la porte intérieure, les yeux encore un peu gonflés de sommeil, mais alertes.
— J’ai tout entendu. Tu lui as donné le cylindre que tu avais fabriqué – le faux, celui qui ne contient rien ?
— Il n’aura pas besoin d’écouter ce qu’il contient. Il a besoin de le montrer. La Fraternité fera le reste : elle répandra la rumeur, produira la preuve, allumera l’incendie public.
Lila s’approcha, le visage troublé.
— Et quand Ashworth découvrira que ce cylindre ne contient que du vide ?
— Alors il saura que quelqu’un l’a trahi. Mais il ne saura pas qui. Et pendant qu’il cherchera des traîtres dans ses rangs, je chercherai ma mère.
Il glissa la carte de Cordelia dans son carnet de notes, puis se retourna vers l’établi. Le cylindre inachevé l’attendait. Son plan avançait, mais chaque pièce posée sur le plateau lui coûtait une part de sa sécurité.
— Demain, dit-il, nous visitons la Tour. Il est temps de trouver où Ashworth cache vraiment ses secrets. Et le prêtre vient de me donner la clé.
Lila haussa un sourcil.
— La carte de Cordelia ?
— Non. Le sceau de la Fraternité. Si Ashworth apprend que la Fraternité est en train de répandre des preuves contre lui, il cherchera un espion dans son propre camp – et il trouvera Cordelia. Les deux factions se neutraliseront l’une l’autre. Et nous, nous passerons entre les gouttes.
Il souffla sur la flamme de la lampe, plongeant l’atelier dans l’obscurité relative des braises.
— Prépare-toi, Lila. Nous entrons sous la Tour demain à l’aube. Et cette fois, je ne compte pas en ressortir sans ma mère.
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