La Fonderie des Mémoires
Lire le chapitre 25: The Parliament of Cogs
La lumière du matin filtrait à travers les stores de l'atelier, poussiéreuse et dorée. Elias ajusta le dernier cylindre dans le coffret de livraison, ses doigts calmes malgré le martèlement sourd dans sa poitrine. Trois jours de travail minutieux — trois cylindres identiques aux spécifications officielles, mais dont l'âme portait une gravure invisible que seul le lecteur de la Chambre des Communes saurait déchiffrer.
« Le garde passe à onze heures, murmura Lila sans lever les yeux de son établi. Tu as vérifié le sceau d'Ashworth ? »
Elias hocha la tête, fit glisser son pouce sur le métal fraîchement estampé. Le lion et la roue dentée, signature du Bureau. Parfaitement reproduits. La fausse preuve était prête : trois cylindres censés contenir les dépositions volontaires de prisonniers politiques — en réalité, les enregistrements authentiques de leurs effacements forcés, volés la veille dans les archives de la section B grâce aux plans de Bert.
« Lila. Si jamais les choses tournent mal — »
« Elles tourneront toujours mal, coupa-t-elle. C'est ce qu'on fait après qui compte. »
Onze heures. Le garde en uniforme gris prit le coffret sans un regard, le chargea dans la voiture blindée qui descendit Whitehall vers Westminster. Elias compta les secondes dans sa tête. Chaque cahot de roue sur le pavé l'éloignait du point de non-retour.
À quinze heures trente, un cri strident déchira la quiétude du quartier gouvernemental. Les sirènes des éditions spéciales. Des kiosques à journaux, les vendeurs hurlaient : « Scandale au Bureau ! Effacements illégaux de prisonniers politiques ! » La rumeur grimpa le long des façades de marbre, s'engouffra dans les couloirs du Parlement, rebondit contre les portes closes des commissions.
Lila revint de sa course aux provisions, les joues rouges, un journal plié sous le bras. « Le Premier ministre a demandé une enquête indépendante. Ashworth est convoqué demain devant la Commission des Libertés. »
Elias sourit. Trois cylindres suffiraient-ils ? Les preuves étaient circonstancielles, mais les journalistes affamés feraient le reste. Ashworth empêtré, contraint de se défendre — et pendant ce temps, Elias aurait accès aux quartiers privés, à la recherche de sa mère.
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La porte de l'atelier s'ouvrit à dix-neuf heures. Mais ce ne fut pas le garde habituel.
Ils étaient quatre, en uniforme noir du Bureau de Surveillance Interne. L'homme en tête, un colosse au visage taillé dans la pierre, tenait un mandat officiel frappé du sceau personnel d'Ashworth.
« Elias Thorne. Vous êtes arrêté pour trahison et falsification de documents d'État. »
Elias ne bougea pas. « Je travaille pour le Bureau. C'est une erreur. »
« L'erreur, c'est vous. » Le colosse jeta un cylindre sur l'établi. Le faux. Celui qu'Elias avait donné au prêcheur. « Reconnaissance de votre écriture sur les documents d'accompagnement. Sabotage délibéré du matériel d'effacement. Et votre petite visite au prêcheur de la Fraternité n'est pas passée inaperçue. »
Le sang d'Elias se glaça. Ashworth avait intercepté le faux. Pire — il connaissait le contact avec la Fraternité. Cordelia ? Non. Le prêcheur ? Peut-être. Mais le temps des questions n'était pas maintenant.
Lila ouvrit la bouche, mais Elias secoua imperceptiblement la tête. Elle devait rester libre. Elle seule pouvait poursuivre le plan.
« Mes outils, dit Elias. J'ai le droit de prendre mes outils personnels. »
Le colosse ricana. « Vos outils personnels sont désormais la propriété de la Couronne. »
On le saisit par les bras, on lui tordit les poignets derrière le dos. Le métal des menottes — froid, gravé de numéros d'inventaire — mordit sa chair. Dans le couloir, les employés du Bureau détournaient le regard. Personne ne dirait rien. Personne n'avait jamais rien dit.
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La prison s'appelait Coldharbour Hall, un ancien manoir victorien réaffecté aux ennemis de l'Empire. Cellules humides, murs de brique noire, odeur de cendre et de désespoir. Il dévala l'escalier en spirale, poussé par les gardes, jusqu'à un niveau où la lumière des lampes à gaz ne pénétrait plus.
La cellule mesurait trois pas sur quatre. Une paillasse, un seau, un soupirail condamné. Elias s'assit sur la pierre froide et ferma les yeux.
Trois jours. Le scandale éclaterait. L'enquête publique forcerait Ashworth à se découvrir. Et pendant ce temps, Lila...
Lila. Elle avait les cartes de Cordelia. Elle avait les plans de Bert. Elle avait l'ombre de Sinjin qui rôdait toujours dans les bas-fonds. Elle ferait ce qu'il fallait. Il fallait qu'elle le fasse.
Le verrou cliqueta à minuit. Pas le geôlier — un homme en redingote impeccable, cravate blanche, canne à pommeau d'argent. Ashworth. Il entra comme on entre dans une salle de bal, arborant une politesse glaciale.
« Je vous dois des remerciements, Thorne. Sans votre petite provocation, je n'aurais jamais eu l'occasion de tester mon nouveau dispositif sur un cobaye volontaire. »
Elias se leva lentement. « L'enquête — »
« Ne viendra jamais. » Ashworth sortit de sa poche un cylindre de verre et d'acier, plus petit que ceux de l'atelier. Un objet intime, précis, presque beau dans sa monstruosité. « J'ai fait fonctionnaire de la Commission mon meilleur effaceur. Il témoignera de ma probité exemplaire. Et vous, monsieur Thorne, vous deviendrez un homme sans passé. Un détenu modèle, sans souvenirs, sans famille, sans histoire. » Il sourit, sans chaleur. « Vous vouliez me piéger. J'ai élargi le piège. »
Le cylindre s'éleva entre eux.
Elias recula d'un pas, mais le mur était là. Derrière Ashworth, le colosse en uniforme noir remplissait la porte. Il n'y avait aucune issue.
Quelque part, très loin, au-dessus de lui — Londres respirait. Et Lila, quelque part, savait déjà.
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