La Fonderie des Mémoires
Lire le chapitre 26: The Cells of the State
La cellule était une boîte de fer et d’humidité, et Elias y avait déjà perdu la notion du temps. Les doigts contre la paroi, il comptait les battements de son cœur quand la serrure gronda. Deux gardes entrèrent, le tirèrent debout sans un mot, et le traînèrent le long d’un couloir où la vapeur suintait des joints comme de la sueur.
La salle d’interrogatoire puait le cuivre chaud et le sang séché. Un homme les attendait derrière une table d’acier, la face creusée par un sourire permanent qui ne montait jamais jusqu’aux yeux. Il portait l’uniforme noir du Bureau, mais sans grade — juste une plaque d’argent épinglée au col, marquée d’un œil ouvert.
« Thorne, Elias. Mécanicien. Saboteur présumé. » Il fit rouler un cylindre entre ses doigts — un modèle que Elias reconnut aussitôt. Le même qu’il avait calibré à l’atelier. « Je suis le gardien Voss. Et vous avez quelque chose que l’État veut me rendre. »
Elias resta silencieux. On l’assit sur une chaise de fer, les poignets attachés dans le dos. Le froid du métal lui mordit les omoplates.
Voss se leva, contourna la table. Il tenait le cylindre comme un prêtre tiendrait un calice.
« Le projet de M. Ashworth est d’une importance capitale. Vous le saviez, en le sabotant. Vous saviez aussi que vos actes méritent une réponse mesurée. »
Il posa une main gantée sur le front d’Elias.
« Et la réponse mesurée, c’est moi. »
Elias sentit le contact froid des électrodes avant de les voir. Voss les fixa aux tempes du prisonnier, puis brancha le cylindre sur un boîtier de laiton posé sur la table. Un bouton. Un voyant rouge.
« La procédure est simple, Thorne. Je vais effacer ce qui vous rend dangereux. Toutes les heures passées dans l’atelier. Toutes les conversations avec votre sœur. Le visage de votre mère. Et ensuite, vous serez vide, obéissant, parfait. Exactement comme l’État vous veut. »
Il posa le pouce sur le bouton.
Elias ferma les yeux. Dans sa manche, sous le tissu déchiré, un petit disque d’acier gravé — une protection, un gadget qu’il avait forgé dans la fièvre de la nuit précédente. Un réflecteur de fréquence, sa dernière création. Il pria pour que le champ fût assez puissant.
Le voyant passa au vert. Une vibration traversa le crâne d’Elias — quelque chose d’immense, une vague d’oubli qui déferla contre ses pensées comme un raz-de-marée contre une digue. Le disque travailla, absorbant, déviant, réverbérant. La douleur fut générale, blanche, terrible. Puis plus rien.
Il rouvrit les yeux. Voss le dévisageait, les sourcils froncés.
« Votre nom ? » demanda le gardien.
Elias cligna. Il laissa son regard se brouiller. Il articula lentement, comme un automate :
« Je suis vide. Je suis obéissant. Je suis parfait. »
Voss sourit. Mais son sourcil resta levé une seconde de trop.
« On verra », dit-il. Il débrancha le cylindre, fit signe aux gardes. « Remettez-le au bloc C. Il sera réévalué à l’aube. »
On le traîna dans un couloir plus sombre, puis dans une cellule plus petite. Les barreaux étaient en métal forgé, les murs suintaient un noir de suie. Elias s’effondra sur la paillasse, le crâne en feu, les mains tremblantes. Le disque était mort dans sa manche — surchauffé, fendu par la contrainte. Une seule charge. Il avait eu de la chance.
Mais chaque souvenir encore là — l’odeur de l’atelier, la voix de Lila, le visage de sa mère gravé au burin mental — l’électrisait comme des braises dans une forge. Il n’était pas vide. Mais il était faible. Très faible.
Il sombra dans un sommeil sans rêves.
La porte de sa cellule s’ouvrit sur un grincement qui le réveilla d’un coup. Une ombre entra, rapide, souple, vêtue de sombre. Elle referma la porte derrière elle et se baissa pour le toucher.
« Elias. »
La voix lui fit mal. Lila. Il la distingua dans la pénombre — visage barré d’une écharpe de soie, yeux durs et brillants comme deux écrous d’acier.
« Ils t’ont pris », dit-elle. « J’ai vu les gardes te sortir de l’atelier. J’ai suivi. Sinjin avait raison de dire que les prisons du Centre ont des trous. »
Elle sortit un petit outil de sa ceinture — une clé ancienne, à dents inégales, visiblement forgée à la main. Elle attaqua les menottes d’Elias.
« Tu as le bonjour des hommes de Sinjin. Trois d’entre eux sont dans ce bloc. Ils ont un plan d’évacuation par les égouts, mais il faudra être précis. Un garde toutes les quinze minutes sur le palier. Le prochain passage dans sept. »
Elias massa ses poignets meurtris. « Tu n’aurais pas dû venir seule. »
« Je ne suis pas venue seule. » Elle sourit — un éclair bref. « J’ai amené un désaccord. »
Elle frappa deux fois contre la paroi de la cellule. Derrière, un grattement. Trois hommes apparurent dans l’entrebâillement d’une porte technique — des silhouettes massives, visages tailladés, des tatouages de docker aux avant-bras. Les hommes de Sinjin.
L’un d’eux parla à voix basse, en accent du port : « Les gardes du bloc C dorment comme des tuyaux de plomb. On les a aidés à rêver. Il faut bouger avant la ronde. »
Ils avancèrent en file indienne dans le couloir des cellules. Elias marchait les jambes faibles, soutenu par Lila. Les murs défilaient — cellules vides, cellules pleines, des paires d’yeux qui brillaient dans les ombres et ne demandaient rien. L’air charriait des effluves de brume brûlée, de rouille et d’ammoniac.
Au détour d’un couloir, une silhouette se dressa. Un garde — pas un des hommes de Sinjin, un autre, plus jeune, le fusil à la hanche. Il les vit. Il ouvrit la bouche pour crier.
Un des hommes de Sinjin l’atteignit avant le son. Un coup de crosse, sec, silencieux. Le garde s’effondra contre le mur comme un sac de cendre. Pas un bruit. Pas une protestation.
« Tu sais voler », murmura Lila à l’oreille d’Elias.
« Tu sais frapper », répondit-il, la voix rauque.
Ils atteignirent une grille d’aération au niveau du sol. L’un des hommes la souleva, révélant une descente sombre. Une odeur de moisi et de boue monta du trou.
« Par là, dit le docker. Les égouts passent sous la Tamise jusqu’à Southwark. Sinjin a un entrepôt là-bas. Tu seras en sécurité. »
Elias hésita. Il regarda en arrière — les cellules, les couloirs, la salle d’interrogatoire qu’il venait de quitter. Quelque part au-dessus, sous la voûte de la Tour de l’Horloge, sa mère était retenue. Il venait à peine d’échapper à l’effacement. Il ne savait pas si son esprit tiendrait encore une fois.
« Combien de temps avant qu’ils remarquent ma disparition ? » demanda-t-il.
« L’aube, au pire », dit Lila. « Au mieux, deux jours. Il y avait un registre de transferts ce soir. Voss l’a signé pour le bloc D — trois prisonniers mouvementés. Il ne vérifiera pas. »
Elias acquiesça, la gorge sèche. Lila passa la première. Un éclat métallique dansa à sa ceinture quand elle disparut dans la descente. Elias la suivit, les doigts crispés sur les barreaux, la tête encore prise dans un étau de plomb et de clarté.
Derrière eux, le docker referma la grille. Le silence retomba — une masse humide, épaisse, qui les avala tout entiers.
Il y eut une demi-heure de marche dans un noir absolu, ponctué du clapotis des eaux stagnantes et du grattement des rats invisibles. Parfois, Lila allumait une lampe à vapeur miniature — une lueur brève qui révélait des gouttes d’eau et des briques rongées par le temps. Elias comptait ses pas. Il ne voulait pas perdre le fil de lui-même.
Southwark sentait le cuir et le houblon. L’entrepôt de Sinjin était une bâtisse noire au bord du fleuve, une vieille forge réaménagée en couverture discrète. On les fit entrer par une porte de fer latérale. Un feu bas brûlait dans un tonneau fendu. Des hommes y chauffaient leurs mains, des visages durs et fatigués.
Sinjin n’était pas là. Un lieutenant — un homme à tête grise, calme, nommé Corvin — leur indiqua un coin à l’écart, quelques planches posées sur des caisses.
« Reposez-vous, maître Thorne. Nous parlons demain, quand le soleil sera levé. »
Elias s’allongea sur la paillasse, les bras croisés derrière la tête. Lila s’assit contre lui, le dos appuyé au mur de briques. Il sentait la chaleur de son épaule contre la sienne.
Il ferma les yeux. Dans leur noir, l’image de Voss se dessina — un sourire d’acier, un pouce sur un bouton. Il pensa à son disque brisé dans sa manche. À sa mère, quelque part là-haut. À Ashworth, à Cordelia, au prédicateur, aux ducs de fer et de verre.
La fatigue les prisit tous.
Quand il se réveilla, la lumière grise de l’aube filtrait par les fenêtres hautes. Lila dormait encore contre lui, la tête lourde sur son épaule. Dehors, la Tamise roulait ses eaux sales et le fog de Londres commençait à monter, doux et lent, comme un secret qu’on garde.
Il ne savait pas ce que le jour lui apporterait. Mais pour cette respiration, ce silence — un corps vivant, une sœur vivante, un but intact — il fut presque reconnaissant.
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