La Fonderie des Mémoires
Lire le chapitre 27: The Devil's Debt
L'entrepôt de Southwark sentait la suie, l'huile de machine et le renfermé des bas-fonds. Elias avait dormi douze heures d'affilée, un sommeil sans rêves, le genre de néant que seul le corps épuisé sait arracher à la conscience. Quand il ouvrit les yeux, la lampe à carbure grésillait sur la caisse retournée qui lui servait de table de chevet, et Lila était assise en tailleur contre le mur opposé, un tournevis à la main, le fixant avec une intensité qui disait tout ce qu'elle ne formulait pas.
— Tu as hurlé deux fois, dit-elle. Rien de compréhensible. Juste des noms. Maman. Ashworth. Père.
Elias se redressa lentement, la nuque raide, la mémoire en lambeaux. Les images de la salle d'interrogatoire lui revenaient par éclats : le masque de cuivre, la lueur ambrée du cylindre, la sensation de lui-même se dissoudre dans un brouillard métallique. Son réflecteur était en morceaux dans sa poche, inutile. Il ne pourrait plus se protéger.
— Sinjin n'est pas là, dit-il, plus pour lui-même que pour elle.
— Il n'est jamais là. Mais quelqu'un arrive.
Des pas dans la cour extérieure. Lourds, réguliers, pas des pas d'ouvrier. Puis la porte s'ouvrit sans cérémonie, et un homme entra. Grand, le visage taillé à la serpe, un manteau long de coupe militaire, des gants noirs impeccablement ajustés. Il ôta son chapeau et le posa sur une caisse comme s'il rendait visite à de vieux amis.
— Monsieur Thorne, dit Sinjin d'une voix grave et posée. Ma sœur de cœur vous a mieux caché que je ne l'aurais cru. Vous avez survécu à Voss. C'est plus que certains de mes meilleurs agents.
Elias se leva lentement, sans quitter l'homme des yeux. Lila s'était figée, son tournevis glissant dans sa paume.
— Vous nous avez libérés. Pourquoi maintenant ?
Sinjin sourit, un sourire mince qui ne montait pas jusqu'à ses yeux.
— Parce que j'ai besoin que vous compreniez exactement ce que vous acceptez quand je vous fais une proposition.
Il s'assit sur une caisse, croisa les mains sur ses genoux.
— Je suis le sous-ministre du Bureau des Archives Étrangères. Troisième rang dans la hiérarchie. Directement sous Ashworth, directement au-dessus de tous ceux qui lui obéissent, et je déteste chacun d'entre eux.
Un silence tomba dans l'entrepôt, troué seulement par le ronronnement lointain d'un générateur.
— Le Bureau vous a payé pour éliminer des dissidents, dit Elias, la voix serrée. Vous êtes complice de tout ce qu'Ashworth a fait.
— Ashworth ne fait pas éliminer des dissidents, monsieur Thorne. Pas encore. Il prépare la fabrication d'une machine qui permettra d'effacer la mémoire d'une population entière, secteur par secteur. Londres, d'abord. Puis le reste de l'empire. Quand il aura terminé, il n'y aura plus de dissidents. Il n'y aura plus de souvenirs. Il n'y aura plus que son règne, gravé dans des crânes vides et dociles.
Lila se leva brusquement.
— Et vous voulez quoi, dans tout ça ? La place d'Ashworth ? Le pouvoir pour vous-même ?
— Je veux le comprendre, dit Sinjin. La technologie que vous avez développée, Thorne. Celle qui *grave* la mémoire au lieu de l'effacer. Celle que le Bureau a voulu enterrer et que la Fraternité cherche désespérément à s'accaparer. Vous l'avez construite une fois. Vous pouvez la reconstruire.
Elias sentit la colère monter, brûlante, familière.
— Vous voulez que je vous fabrique une arme pour remplacer celle d'Ashworth.
— Je veux que vous m'aidiez à anéantir Ashworth avant qu'il n'anéantisse tout ce qui reste de libre dans cet empire. Il y a une différence, et vous le savez. Votre mère est prisonnière dans ses appartements privés. Votre sœur est traquée par son interrogateur. Vous-même êtes un homme mort si vous remettez les pieds dans Whitehall sans protection. Qu'est-ce qui est le plus utile, Thorne ? Votre fierté ? Ou votre savoir-faire ?
La question resta suspendue dans l'air humide. Elias regarda Lila. Elle ne dit rien, mais ses doigts se crispèrent sur le manche du tournevis, et il lut dans son regard la même conclusion que lui-même venait d'atteindre.
— Je travaillerai avec vous, dit Elias lentement, mais pas pour vous. Pour ma mère. Pour ma sœur. Et pour une seule cause : détruire Ashworth et tout ce qu'il a construit.
Sinjin hocha la tête, sans triomphe, comme s'il avait toujours su que c'était la seule réponse possible.
— Accord conclu. Vous opérerez à partir d'un atelier sécurisé sous le Palais de Southwark. J'ai des hommes à moi dans les sous-sols du Bureau, des gens que Ashworth croit loyaux et qui, en réalité, attendent un signal. Vous construirez la machine de gravure, et je vous donnerai accès aux plans de la Tour de l'Horloge. Vous y entrerez à l'aube, comme prévu. Mais vous n'y entrerez pas seuls.
Une porte intérieure s'ouvrit derrière lui, et trois silhouettes émergèrent de l'ombre. Lila laissa échapper un souffle coupé. Elias reconnut le premier visage : la femme qui lui avait vendu des pièces détachées sous le marché de Leadenhall, celle qu'il avait crue morte. Derrière elle, deux hommes qu'il ne connaissait pas, mais dont les cicatrices et l'allure disaient assez leur métier.
— La Résistance de Southwark, dit Sinjin. Ils vous doivent une dette, monsieur Thorne. Vous avez révélé les usages politiques des machines d'Ashworth. Ils pensent que c'est un bon début. Ils veulent vous aider à finir le travail.
Elias regarda la femme. Elle le fixa un long moment, puis hocha la tête, un geste sec, sans chaleur mais sans hostilité.
— Thorne, dit-elle. On m'avait dit que vous étiez mort. J'ai été déçue d'apprendre que c'était faux. Et puis j'ai entendu parler de ce que vous avez fait au Bureau. J'ai changé d'avis.
Elias ne savait pas si c'était un compliment ou une menace. À ce stade, peu importait.
— Alors on commence quand ? demanda-t-il.
Sinjin se leva. Il sortit de sa poche un petit cylindre de cuivre, poli, gravé de motifs complexes. Il le tendit à Elias.
— On commence maintenant. Voici toutes les informations que j'ai pu glaner sur les appartements privés d'Ashworth. Les plans, les postes de garde, les horaires des patrouilles. Votre mère y est détenue au troisième niveau, dans une cellule blindée qu'il a fait construire spécialement pour elle. Il ne l'interroge pas. Il ne la torture pas. Il l'étudie comme un spécimen.
Elias prit le cylindre. Il était lourd dans sa main, plus lourd que le métal ne le justifiait.
— Pourquoi elle ? demanda-t-il malgré lui. Qu'est-ce qu'Ashworth veut d'elle précisément ?
Sinjin soutint son regard un long moment, puis ses lèvres s'entrouvrirent, et il dit des mots qu'Elias mit quelques secondes à comprendre, puis d'autres secondes encore à croire.
— Parce qu'elle a fait quelque chose que personne d'autre au Bureau n'a jamais réussi à faire. Elle a inscrit une mémoire dans un métal vivant. Pas de la gravure. Une fusion. Ashworth pense que c'est la clé de la forme définitive de sa machine. Et il a raison, monsieur Thorne. Vous n'avez besoin que de savoir ceci : si vous construisez la machine de gravure pour moi, vous devrez la rendre capable de fusionner. Pour sauver votre mère, vous devrez la dépasser.
Il se tourna vers la porte.
— Je vous laisse. Vous avez jusqu'à l'aube. Comptez-moi vos ennemis, Thorne, et je compterai avec vous.
Il disparut dans la nuit. Lila prit le cylindre des mains d'Elias et l'examina.
— Fusionner, répéta-t-elle à voix basse. Comme maman faisait sur les planches de gravure. Tu te rends compte de ce qu'il demande ?
Elias regarda le cylindre. Puis la porte par laquelle Sinjin venait de sortir. Puis la femme de la Résistance, qui attendait, bras croisés, avec une patience qui n'avait rien de rassurant.
— Il demande l'impossible, dit-il. Et il croit que je vais le faire par gratitude.
Il prit le cylindre, le serra contre sa poitrine, et sentit la chaleur du métal traverser sa chemise. Demain à l'aube, la Tour de l'Horloge. Et bientôt, le visage d'Ashworth.
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