La Fonderie des Mémoires
Lire le chapitre 29: The Return of the Foundry
La poussière retombait encore, en suspension dans l’air chargé de suie, quand la silhouette descendit du véhicule blindé. Le moteur à vapeur haletait dans son dernier souffle, crachant des panaches grisâtres qui se mêlaient à la fumée de l’incendie qui couvait dans les décombres du mur. Elias la regarda approcher, le cœur cognant contre ses côtes comme un marteau de forgeur.
Elle avait vieilli. Ses cheveux, autrefois d'un noir de jais comme les siens, étaient striés de fils blancs. Son visage portait des cicatrices fines, presque invisibles, semblables à des fissures sur une plaque de métal mal soudée. Mais ses yeux — ces yeux-là n'avaient pas changé. Gris acier, tranchants, inébranlables.
— Mère, souffla Elias.
Le mot lui brûla la gorge. Il le portait depuis si longtemps contre lui, tel un morceau de métal chauffé à blanc qu'on ne peut plus lâcher.
Elle s'arrêta à trois pas de lui, les bras le long du corps. Entre eux, les gravats du mur qu'elle avait défoncé. Derrière elle, la lueur des torches des survivants de Southwark qui osaient à peine s'approcher. Près de lui, Lila avait la main crispée sur son pistolet, mais elle ne le levait pas.
— Tu as grandi, dit simplement la mère d'Elias. Sa voix était rauque, comme rouillée par le silence.
— Tu étais censée être prisonnière. Ashworth me l'a dit. Il me l'a montré.
— Ashworth mentait. Il ment toujours. C'est ce qu'il fait de mieux, après la fusion.
Elias serra les poings. La sphère de fusion pesait dans sa poche, chaude contre sa cuisse, comme un cœur artificiel qui battrait pour elle-même.
— Alors explique-toi, mère. Parce que je te croyais morte ou captive, et je t'ai cherchée pendant des années. J'ai brûlé ma vie — littéralement brûlé — dans cette quête.
Un muscle tressaillit à la mâchoire de sa mère. Elle jeta un regard alentour, aux visages incertains qui les entouraient.
— Pas ici, dit-elle. Nous ne sommes pas seuls. Et certains de ceux qui nous écoutent pourraient être à Ashworth… ou à d'autres.
Lila fit un pas en avant.
— Le hangar de Sinjin est compromis. Mais il y a une cave, à trois rues. Les égouts y mènent. C'est un ancien atelier de forge, désaffecté.
La mère d'Elias hocha la tête.
— Conduis-nous.
Elias ne bougea pas.
— Je veux d'abord une réponse.
Elle le regarda longtemps, puis dit, d'une voix si basse que seul Lila et lui purent l'entendre :
— Ashworth avait ma sœur. Ta tante Maeve. Il l'avait depuis avant ta naissance. C'est elle qu'il menaçait, pas moi. Elle était ta seule famille restante, et je l'ai protégée.
Elias chancela comme si on l'avait frappé. Lila glissa une main sous son coude pour le stabiliser, mais il se dégagea.
— Maeve est vivante ?
— Elle l'était il y a trois jours. Je ne sais pas si elle l'est encore. Ashworth la gardait dans une chambre forte sous le Continental Hotel. Lord Marwood l'utilisait comme monnaie d'échange.
Ce nom — Marwood — fit quelque chose dans la poitrine d'Elias. Un bruit sourd, comme un coup de marteau sur une enclume froide. Le nom des usines qui crachaient leur fumée sur les hauteurs de la ville, là où les riches ne regardaient jamais en bas.
— Marwood, répéta-t-il. Le baron acier.
— Le père de ta perte, dit sa mère. L'homme qui relie le Bureau, la Fraternité et la moitié des ateliers de Londres. Ashworth n'était que son exécuteur. Sinjin croyait manœuvrer contre lui, mais Sinjin était un pion de plus.
Lila jura entre ses dents.
Elias ferma les yeux une seconde. Derrière ses paupières, il revit la scène : Ashworth blessé, au sol, ses derniers mots déformés par le sang dans sa bouche. Il y en a un autre. Plus haut. Toujours plus haut. Il avait cru que c'était le délire d'un mourant. C'était une confession.
— Viens, dit sa mère. Il y a des choses que je dois te montrer. Et des choses que tu dois me dire, aussi.
La cave sentait le vieux fer et le charbon refroidi. Des outils rouillés pendaient encore aux murs, telles des reliques d'une église de la mécanique. Elias s'assit sur un billot de forge, pendant que Lila barricadait l'entrée avec une grille de fonte descellée du sol.
Sa mère ouvrit son manteau. Sous la doublure, soigneusement cousues dans une toile cirée, des cartes et des schémas. Elle les étala sur un établi poussiéreux, les coins maintenus par des écrous.
— Voilà ce que Marwood prépare, dit-elle.
Elias se pencha. Les plans étaient minutieux, tracés au graphite et à l'encre ferrogallique. Il reconnaissait certains éléments — des rainures de guidage pour matrices de fusion, des chambres de refroidissement, des injecteurs à vapeur — mais l'ensemble lui était étranger.
— C'est un dispositif de diffusion, souffla-t-il. Il ne stocke pas la mémoire. Il la projette.
— Plus que ça, dit sa mère. Regarde. Ces points, ici.
Elle posa un doigt ganté sur un réseau de cercles concentriques. Une série de petites marques, presque invisibles, à intervalle régulier.
— Des relais, murmura-t-il. Il veut une couverture de toute la ville.
— Il la veut déjà. Il a commencé à installer les premiers relais dans les tours d'horloge et les gares. Le scandale que tu as déclenché contre Ashworth ne l'a pas ralenti. Cela a accéléré ses plans. Ashworth était un bouclier qui commençait à se fissurer. Marwood veut passer à la phase finale avant que la Couronne ne s'en mêle.
Le souffle court d'Elias formait des panaches dans l'air froid de la cave. Le plan, tout le plan, plus grand que ce qu'il avait imaginé. Pas seulement effacer des souvenirs, pas seulement les stocker dans le métal — les réécrire, les insuffler, plier des milliers d'esprits à une seule volonté.
— Et c'est la fusion qui rend cela possible, dit-il. C'est pour ça qu'il a besoin de moi. De nous.
Sa mère hocha lentement la tête. Ses yeux, qui avaient vu tant de choses, semblaient fatigués.
— Marwood croit qu'avec la fusion il pourra graver une seule mémoire-mère dans le cuivre de la ville et la diffuser sans fin. Chaque esprit en recevrait l'empreinte. Chaque conscience deviendrait un copie. La sienne.
Le silence qui suivit fut si complet qu'Elias entendait la vapeur siffler dans une canalisation lointaine, comme une plainte.
— J'ai saboté ses installations, dit sa mère. Autant que j'ai pu. Deux de ses relais sont faussés — ils ne se déclencheront pas. Mais il lui en faut neuf pour lancer le réseau complet. Deux d'écartés, cela signifie qu'il cherchera à en installer d'autres. Et la première personne qu'il sollicitera pour les fabriquer, ce sera toi.
— Et moi, dit Elias, je vais les lui fabriquer. En apparence.
Un sourire se dessina aux lèvres de sa mère. Le premier véritable sourire qu'il l'avait vue esquisser depuis son arrivée. Il était fatigué, mais il était réel.
— C'est ce que j'espérais que tu dirais. Ce n'est pas pour rien que tu as forgé cette fausse cylindrée pour la Fraternité. Tu as appris l'art du leurre.
— Non, dit Elias. J'ai appris l'art de survivre. Et pour survivre, il faut mentir à ceux qui croient tout contrôler.
Il y avait quelque chose d'étrangement léger dans la cave désormais. La tension, la colère, la méfiance — tout cela se dissipait lentement, comme la vapeur s'échappant d'une soupape. Elias regardait sa mère, et il vit autre chose dans son visage, derrière les cicatrices et les rides. Il vit la même main qui l'avait guidé, enfant, lorsqu'il forgeait ses premiers rivets. Il vit sa propre obstination, sa propre douleur, son propre courage.
— Je tiens la sphère de fusion, dit-il doucement. C'est pour cela qu'Ashworth est venu me chercher. C'est pour cela que Sinjin est mort.
Sa mère baissa les yeux vers le sol poussiéreux.
— Je l'ai donnée à Ashworth, murmura-t-elle. Il y a des années. Je pensais que je pouvais le tromper, qu'il ne saurait pas s'en servir sans l'outil de ton père. J'avais tort. Il a trouvé un autre moyen.
Elias sortit la sphère de sa poche. Le métal poli réfléchissait la lumière tremblante de la lanterne, semblant contenir des étoiles liquides dans son intérieur.
— Alors reprenons-la, dit-il en la posant sur l'établi. Reprenons tout.
Il y eut un long moment de silence où personne ne bougea. Puis la main de sa mère se leva, hésitante, et se posa sur la sienne. Elle était froide, puis un peu plus chaude, puis ferme.
— Il me reste une dette envers toi, dit-elle. Une dette de toutes ces années de mensonges. Je ne peux pas les effacer. Mais je peux t'aider à bâtir quelque chose de nouveau.
Elias serra cette main. Il sentit, sous les gants de toile, les cals d'une travailleuse du métal — la même marque que lui portait au creux de la paume. Elle avait traversé les mêmes épreuves, les mêmes feux, et elle en était sortie plus froide, peut-être, mais pas brisée.
— Il me faut encore trente heures, dit-il. L'aube de demain, Marwood aura ses relais. Et nous aurons notre dernier champ de bataille.
Sa mère se redressa. Derrière elle, dans l'encadrement de la porte, Lila les regardait avec une expression que Elias ne savait pas encore déchiffrer — quelque chose entre l'espoir et la peur. Mais elle ne dit rien, elle se contenta de les observer, prête à suivre la direction qu'ils prendraient.
Dehors, au loin, une sirène d'usine retentit. La ville s'éveillait à son autre vie, celle des machines et des mensonges. Mais sous les pavés de Southwark, dans un atelier oublié, quelque chose d'autre se préparait.
Elias se leva, ramassa la sphère de fusion et la mit dans la main de sa mère.
— Tu m'as appris que le métal garde la mémoire, dit-il. Aujourd'hui, nous allons lui apprendre à dire la vérité.
Elle hocha la tête. Et pour la première fois depuis des années, Elias sentit la présence d'une alliée véritable à ses côtés. Pas un client, pas un ennemi temporaire — sa mère. Leur histoire commune avait été faite de silence et de douleur, mais ce chapitre-là, ils allaient l'écrire ensemble.
La lampe crachota, lançant des ombres dansantes sur les plans étalés. Elias attrapa un morceau de craie et commença à tracer des cercles autour des points de relais de Marwood. Le travail de la nuit pouvait commencer.
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