La Fonderie des Mémoires
Lire le chapitre 6: The Debt Collector's Call
La pluie battait contre les vitres sales du *Tonnelle d’Étain*, tavernes enfumée nichée dans l’ombre des entrepôts de Southwark. Elias poussa la porte, le cuivre de ses outils tintant contre sa ceinture. L’air sentait le houblon rance et la graisse de machine. Au fond de la salle, sous une lampe à gaz qui crachotait, Sinjin trônait comme un araignée au centre de sa toile.
« Le mécanicien arrive enfin », dit Sinjin avec un sourire qui ne touchait pas ses yeux. Il portait un manteau noir d’uniforme de la marine marchande, mais ses mains, posées à plat sur la table, étaient des mains de comptable. « J’espérais que tu amènerais la pièce. Au lieu de ça, tu amènes des excuses ? »
Elias s’assit en face, les doigts noués autour d’un sac de toile qu’il déposa sur la table. Il l’ouvrit : une poignée de souverains d’or, l’argent de Wellby, qu’il avait récupéré sous la troisième marche de l’atelier de cuivre. « C’est tout ce que j’ai. Deux cents livres. La dette de mon père, intégralement. »
Sinjin jeta un coup d’œil aux pièces, puis éclata d’un rire sec, pareil à un claquement de fouet. « Deux cents livres. » Il se pencha en avant, sa voix tombant à un murmure graisseux. « Ta dette n’est pas en or, mon garçon. Ta dette, c’est ton génie. Ton père me devait une machine qui aurait mis le Bureau à genoux. Il est mort avant de la terminer. Il a laissé le travail à toi. »
Elias ne cilla pas. Il avait pratiqué ce regard dans le miroir fêlé de son grenier, la mâchoire serrée, le cœur battant comme une bielle dans sa poitrine. « Mon père n’a jamais travaillé pour toi. »
« Il y a trois ans, il a vendu ses plans. Une technologie pour capturer les souvenirs, graver dans le métal. Il a pris mon argent et il a disparu avant la livraison. » Sinjin poussa un petit carnet usé sur la table. Elias ne le toucha pas. « Je sais de quoi il s’agit, Thorne. Les panneaux de laiton. Les gravures mémorielles. Oh, ne fais pas cette tête-là. » Il rit encore, comme si Elias venait de jouer un tour. « Je ne suis pas le Bureau. Mais j’ai des yeux dans les ateliers de Whitechapel. Quand le vieux Wellby a rendu l’âme la semaine dernière, mon homme a vu ce que tu as fait. Un panneau de laiton, travail propre, motifs en spirale. Il a vu la main du vieux Wellby se crisper. Il a vu tes yeux, petites choses. Tu n’es pas un simple mécanicien, sinon tu aurais pris l’argent de la Couronne et tu aurais souri. »
Elias sentit la nausée monter. Il n’avait rien dit à Cordelia. La femme du Bureau avait souri d’un air de connaître ses secrets. Mais Sinjin, lui, *savait*. Il savait ce que ses panneaux faisaient vraiment.
« Je ne ferai pas ton travail », dit Elias, la voix affermie.
Sinjin pencha la tête. Quelque chose — un éclair de brutalité contenue — traversa ses traits avant d’être avalé par son masque d’amabilité. « Tu as reçu ma carte postale ? Le rouage à serrure à deux clés ? J’espère qu’il t’a rappelé ta mère. »
Elias sentit son sang se glacer. « Qu’est-ce que tu sais de ma mère ? »
« Je sais qu’elle tenait à ses secrets. Je sais qu’elle t’a élevé avec des mots qui n’étaient pas toute la vérité. Ma propre mère, elle, me disait tout. Peut-être que c’est pour ça que je suis ce que je suis. » Il se leva, fit craquer ses phalanges. « Mais je sais aussi que ta sœur est vivante. Et je sais que le prix pour la revoir n’est pas de l’or. C’est une machine qui me permettra de lire la dernière pensée d’un homme avant qu’elle ne s’éteigne. Sans douleur, sans corps, sans témoin. Les gens du Bureau ont leurs outils, leurs aiguilles et leurs potions. Moi, j’ai besoin d’un art. Le tien. »
« Et si je refuse ? »
Sinjin se pencha, saisit le sac d’or sur la table et le glissa dans sa poche intérieure avec la désinvolture d’un homme qui prenait son dû. « Alors je garde ça pour la peine, et je t’accorde une semaine. Sept jours. Après ça, je viendrai chez toi. Et je ne viendrai pas seul. » Il marqua une pause, lâchant un filet d’air entre ses dents. « La ville a besoin d’un exemple, Elias. Un accident à la fonderie, un apprenti trop curieux qui finit noyé dans une cuve de métal chaud. Ta sœur me devra une visite de courtoisie, si tu ne tiens pas parole. »
Elias se leva, les jambes lourdes. Sa colère ne trouvait pas d’exutoire — juste une peur glacée qui lui labourait le ventre. « Tu ne la trouveras jamais. »
« Je l’ai trouvée il y a cinq semaines, mon garçon. Un peu d’argent aux bonnes personnes à l’orphelinat de Blackfriars. Elle se cache sous un faux nom — Mary Turnbull, une couturière. Elle ne sait pas qui elle est. Mais je le sais, moi. » Il sourit. « Et toi aussi, maintenant. »
Elias sortit dans la rue sans se retourner, mais les mots de Sinjin lui tournaient dans la tête comme des roues dentées qui grincent. *Mary Turnbull. Une couturière de Blackfriars.* Une semaine. Lila sous la menace, lui sous la contrainte.
Il marcha dans la pluie jusqu’à ce qu’elle cesse, jusqu’à ce qu’il se retrouve devant sa petite maison, au 32 Candlewick Lane, les vitres couvertes de buée. Il entra, ferma le verrou à double tour, et s’accroupit devant la cheminée. Il poussa le panneau de brique à clip : le vrai dispositif lui apparut dans une cavité cachée — un cadre de laiton, des platines gravées de fines spirales, une bobine de fil de fonte argenté, et le panneau de Wellby, posé comme une relique. Il le prit, le tint un instant. La voix de Matthew Wellby s’éleva dans sa tête : *« …sous la troisième marche… »* Le travail de sa vie. Son don. Sa malédiction.
Et pourtant, une idée commençait à prendre forme. Une idée folle, forgée dans la panique et un peu de désespoir. Il ne pouvait pas fuir Lila. Il ne pouvait pas non plus livrer à Sinjin une vraie machine. Mais peut-être pouvait-il lui fabriquer une machine *fausse*.
Une machine qui ressemblait à la sienne, avec des mouvements identiques, des bobines et des plates-bandes qui tournaient comme un vrai. Une machine dont la mémoire ne capte rien d’utile, qui lui donne l’illusion d’un résultat. Si Sinjin ne vérifiait pas le contenu des souvenirs que la machine extrayait… s’il ne faisait que la faire tourner sur un prisonnier et voyait son visage se figer, le croirait-il ? Peut-être. Il fallait le tenter.
Mais d’abord, il devait vérifier quelque chose. Il fouilla dans son bureau, retrouva le petit billet de Lady Cordelia — son adresse, 14 Curzon Street, gravée d’une écriture fine. Il la détestait, cette femme du Bureau. Mais il détestait aussi l’ignorance. Elle savait des choses sur la technologie. Et, peut-être, sur Sinjin.
Il lissa le billet. Demain. Demain, il irait voir le Bureau. Pas pour accepter leur proposition. Juste pour prendre la mesure de son ennemie.
Dans la cheminée, une braise s’éteignit avec un petit soupir. Elias regarda la lumière décliner sur le panneau de Wellby. À l’intérieur du métal, quelque chose brillait — un reflet doré, comme un prénom gravé. Il y passa le pouce. Le gravat était encore net : *Lila*.
Il n’avait jamais su qu’il avait enterré ce souvenir-là. Et pourtant, le panneau le lui rendait sans faillir.
Était-ce cela, le pouvoir du métal ? Une mémoire à lui ? Une mémoire qui ne le trahirait pas ?
Il la remit dans sa cache, ferma la cavité, et se redressa. Le dehors avait recommencé à pleuvoir. Une silhouette s’arrêta devant la fenêtre quelques instants, comme une ombre hésitante sous le réverbère. Elias tendit l’oreille. Des pas. Puis le silence.
Quelqu’un surveillait la maison. Il l’avait déjà senti, le matin. Un homme en long manteau de la marine, peut-être un de ceux de Sinjin. Ou peut-être une femme aux cheveux argentés, entourée de la brume de la Tamise.
Une semaine. Sept jours.
Il avait l’intention d’en utiliser au moins un pour découvrir ce que Lady Cordelia Savante savait vraiment. L’idée d’un leurre commençait à prendre dans son esprit, comme un ressort qui se bande. Mais pour l’instant, la seule chose qui semblait sûre, c’était la fuite.
Et une fuite, pour un homme qui pouvait lire la dernière pensée d’un mourant dans du laiton, était une infamie que même ses panneaux ne pourraient pas graver.
Il se tourna vers le mur, posa la main sur une brique récalcitrante — celle qu’il avait soigneusement siliconée il y a deux mois. Il tira. Une niche s’ouvrit, comme un petit sanctuaire secret. À l’intérieur, protégé de la poussière, un pistollet à un barillet, chargé, prêt.
Il le prit et le glissa sous sa ceinture.
À quoi bon des secrets, si on ne pouvait pas les défendre ?