La Fonderie des Mémoires
Lire le chapitre 7: A Thread of Brass
La pluie tombait sur Londres comme une malédiction mal huilée, grasse de suie et de carbone. Dans l'atelier, l'air sentait le cuivre chaud et la cire d'abeille. Elias avait passé la nuit à travailler sur la fausse plaque, un assemblage de laiton terni et de verre soufflé dont la complexité apparente cachait une simplicité délibérée. Il souleva le couvercle, ajusta une vis minuscule, puis laissa son pouce glisser sur le bord du panneau.
— Elle n'enregistrera que ce que tu veux bien lui donner, murmura-t-il pour lui-même. Rien de plus.
Il n'avait pas dormi. Ses yeux brûlaient, mais sa main ne tremblait pas. C'était tout ce qui comptait.
Il sortit sous la pluie, le panneau enveloppé dans un chiffon graisseux, et marcha vers le pont de Waterloo. Là, sous l'arche de brique noircie où résonnait le claquement des sabots sur le pavé, se tenait un artiste de rue : un vieil homme au visage ridé comme une pomme oubliée, une boîte à musique bricolée posée sur un trépied. Une petite foule s'était rassemblée, indifférente, pressée par le froid.
Elias l'observa un moment. L'homme jouait une mélodie grinçante, sa main gauche actionnait la manivelle, sa droite tendait une casquette élimée. Personne ne donnait rien. Personne ne s'arrêtait vraiment.
— Vous voulez gagner quelques shillings ? demanda Elias en s'approchant.
Le vieil homme leva les yeux, méfiant.
— Qu'est-ce que vous me voulez, monsieur ?
— Une expérience. Dix minutes de votre temps. Je vous paie pour un souvenir — un bon souvenir. Une chose qui vous fait sourire quand vous y pensez.
Le vieil homme plissa les yeux, mais l'argent parlait. Il haussa les épaules.
— Un souvenir, hein ? La première fois que j'ai vu la mer. C'était à Brighton, quand j'étais gamin. Ma mère m'avait acheté un cornet de glace, et je l'ai laissé tomber dans le sable. Je me souviens d'avoir pleuré, puis d'avoir ri, parce qu'elle m'a donné le sien. On était pauvres, mais elle souriait comme une reine.
Elias hocha la tête, déballa le panneau, et régla une série de molettes fines. Le mécanisme se mit à ronronner, faiblement, comme un chat endormi.
— Posez vos mains ici. Fermez les yeux. Pensez à ce souvenir. Rien d'autre.
Le vieil homme obéit. Ses doigts calleux épousèrent la surface du laiton. Elias actionna le levier principal — un geste lent, précis, presque tendre. Le panneau vibra, émit une lueur ambrée, puis se figea.
Elias retira les mains du vieil homme et tourna le bouton de lecture. Sur le verre, une image tremblota : une plage grise, un enfant en culottes courtes, une femme en robe sombre souriant dans le vent. Le cornet de glace tombait, la femme riait, l'enfant riait, tout cela en une boucle douce et floue comme un rêve heureux.
Le vieil homme ouvrit la bouche. Ses yeux s'humidifièrent.
— C'est… c'est moi. C'est elle. Comment… ?
— Un gadget, répondit Elias en enveloppant rapidement le panneau. Ça enregistre les souvenirs agréables. Rien de bien sorcier.
Il lui tendit une pièce d'argent. Le vieil homme la prit, encore médusé, et regarda le panneau disparaître sous le chiffon.
— Vous devriez vendre ça, monsieur. Les gens paieraient une fortune pour revoir leur mère sourire.
Elias réprima un frisson.
— C'est bien là le problème.
Il retourna à l'atelier, verrouilla la porte derrière lui, et tira les rideaux. Sur sa table, le vrai panneau — celui qui fonctionnait, celui qui capturait les profondeurs acides de la mémoire — était dissimulé sous une plaque de fer retournée. Le faux panneau, maintenant validé, était un leurre convaincant. Sinjin y verrait un outil d'enregistrement limité, un divertissement de foire, pas une arme.
Mais ça ne suffirait pas. Sinjin n'était pas idiot. Il testerait, vérifierait, pousserait. Il avait une semaine. Il fallait plus qu'un gadget.
Le soir tombait déjà, et les réverbères à gaz crachaient leur halo jaune dans la brume. Elias enfila un manteau sombre, glissa le pistolet dans sa poche intérieure, et se dirigea vers le quartier administratif. Les bureaux de la Couronne étaient fermés depuis longtemps, mais les bâtiments gardaient leurs secrets dans leurs fondations. Il voulait vérifier quelque chose.
Lady Cordelia Ashworth. Bureau des Inventions. Une femme trop jeune pour le poste, trop lisse pour la bureaucratie, trop informée pour être innocente. Le registre public des agents de la Couronne était conservé à la chancellerie — un bâtiment de pierre calcaire avec des grilles de fer forgé et un portier endormi. Elias connaissait un moyen d'y entrer : un passage par les sous-sols, où les chaufferies des années anciennes avaient laissé d'étroits boyaux de service.
Il se glissa dans l'ombre, compta les fenêtres, trouva la grille d'aération mal fixée. Cinq minutes plus tard, il était dans le sous-sol, les semelles crissant sur la poussière de charbon. Les registres étaient au deuxième étage. Il monta par l'escalier de service, évita un garde qui somnolait sur une chaise, et força la serrure du bureau d'archives — une serrure simple, à gorges larges, pensée pour dissuader les curieux de la rue, pas un mécanicien.
À la lueur d'une lampe à manivelle, il feuilleta les registres de la dernière décennie. Le nom Cordelia Ashworth n'apparaissait nulle part. Pas de dossier de nomination, pas de lettre patente, pas de mention dans les revues de personnel. La femme qui se présentait comme agent de la Couronne n'avait aucune trace officielle.
Il continua. Le nom Ashworth, lui, revenait souvent. Les Ashworth étaient une famille d'ingénieurs civils, liés aux grands chantiers de chemin de fer, à la construction de ponts, à l'industrie lourde. Un certain Alistair Ashworth, mort dans un accident d'usine il y a cinq ans. Une fille, Cordelia, qui n'avait pas repris l'entreprise familiale. Officiellement, elle avait disparu des registres publics après la mort de son père.
Disparue. Ou effacée.
Elias referma le registre, le cœur battant plus vite que raisonnable. Quelqu'un avait fait disparaître Cordelia Ashworth des archives, puis l'avait réintroduite dans le monde sous le titre d'agent du Bureau des Inventions. Soit elle était une officineuse, soit elle travaillait pour une faction qui savait effacer les traces. Les deux options étaient dangereuses.
Il redescendit par le boyau, remit la grille en place, et marcha sous la pluie en ruminant. La fausse plaque pour Sinjin. La fausse identité de Cordelia. Un mensonge dans un mensonge. Il commençait à se demander si quelqu'un, dans cette ville, disait la vérité sans raison cachée.
Il arriva à l'atelier, ferma la porte à double tour, et s'arrêta net. Sur le sol, juste sous la porte, il y avait une carte de visite — blanche, propre, sans un grain de suie. Le nom gravé en lettres d'or fin : *Lord Percival Ashworth*. Le dos portait une seule ligne écrite à l'encre noire : *Je sais ce que vous fabriquez. Demain, cinq heures, serre de Chelsea. Venez seul.*
Lord Ashworth. Le frère d'Alistair. L'oncle de Cordelia. L'un des plus grands inventeurs de l'empire — et selon les rumeurs de la rue, un homme qui avait dépensé des fortunes pour percer les secrets de la mémoire métallique.
Elias relut la carte deux fois. La sueur perla à sa nuque. Il savait ce que ça voulait dire : quelqu'un l'avait vu sortir du bâtiment de la chancellerie. Quelqu'un savait ce qu'il cherchait. Quelqu'un savait ce qu'il fabriquait.
La fausse plaque ne leurrerait peut-être pas longtemps.
Il la regarda, posée sur l'établi, luisante sous la lampe. Puis il prit la carte, la tourna entre ses doigts, et la glissa dans sa poche — juste à côté du pistolet.