La Garde de Nuit du British Museum
Lire le chapitre 12: Gathering Storm
Le téléphone cracha un dernier souffle de silence avant de couper. Eamon le baissa, les doigts engourdis par le froid spectral qui imprégnait encore l’air de la terrasse. Londres, en contrebas, palpitait d’une lumière fausse – des colonnades de marbre qui n’existaient pas une heure plus tôt, une odeur d’encens et de sel qui traversait les murs. Il rempocha le fragment de sceau, dont la chaleur contre sa cuisse lui rappela qu’il y avait encore du réel quelque part.
Les escaliers de service le ramenèrent dans le ventre du musée. Les galeries étaient calmes, mais d’un calme mauvais – celui des bêtes qui savent qu’on les regarde. Les vitrines semblaient plus sombres, les ombres des objets allongées comme s’ils respiraient. Il passa devant le sarcophage égyptien, dont le couvercle entrouvert ne l’était plus. Il ne s’arrêta pas pour vérifier.
Maggie l’attendait dans le poste de garde, les bras croisés, le visage balafré de veilleuse. Elle n’avait pas son air las habituel. Elle avait son air de chien de guerre.
« T’as répondu, dit-elle, sans préambule.
— Comment tu sais ? »
Elle ne répondit pas. Elle poussa une chaise vers lui, et il s’assit parce que ses jambes refusaient de faire autre chose. Elle resta debout, entre lui et la porte.
« Je m’appelle pas Maggie, dit-elle. Enfin si, mais c’est pas mon nom. Mon nom, c’est Margaret Cole. »
Il releva la tête.
« Cole ? »
« Pas ta sœur. Pas ta cousine. Une gardienne. Ta famille, par alliance ancienne. Ça fait des siècles qu’on veille sur ce lieu, et tu es le premier Cole à rentrer dans le service depuis trois générations. On t’a mis là en poste parce qu’on espérait que tu sentirais rien. Mais t’as senti. »
Eamon passa une main sur sa nuque. Son cerveau de soldat traita l’information comme un rapport de terrain : menace potentielle, allégeance ambiguë, accès privilégié au site. Il choisit de ne pas encore dégainer.
« Keeper, tu dis. Compris. T’as un badge ? Une carte ? Un manuel ? »
Maggie – Margaret – esquissa un sourire sans joie. « On a des traditions. Pas des manuels. Chaque gardien passe son savoir à l’autre quand il sent le temps venir. Mon oncle me l’a passé quand j’avais dix-neuf ans. Il est mort trois nuits plus tard, la bouche pleine de sable. C’est comme ça, ici. »
Elle détacha une chaîne de son cou, sur laquelle pendait une clé noire, sans dent, plate comme une lame. Elle la posa sur la table entre eux.
« Le Codex a été amené ici par Vance. Mais pas par choix. Elle est manipulée. »
Eamon fronça les sourcils. « Par qui ? »
« Une frange. Un culte, si tu veux les appeler comme ça. Ils se font appeler la Demeure Noire. Ils croient que le temps des dieux peut être hâté – que si les portes s’ouvrent assez vite, ils pourront passer de l’autre côté, choisir leur panthéon, devenir ce qu’ils vénèrent. Vance est devenue leur instrument il y a des années. Pas par mal, par peur. Elle a cru qu’elle pourrait les contrôler. Faut jamais croire ça. »
« Elle m’a donné le sceau, dit Eamon. Elle m’a dit où étaient les portes. »
« Le sceau est réel. Les portes aussi. Mais elle t’a donné la carte parce qu’elle veut que tu t’approches du vrai Codex, sous terre. Elle ne sait pas ce qu’il est. Elle croit que c’est un artefact. C’est pas un artefact. C’est un écoutoir. »
Le mot resta suspendu entre eux. Eamon ferma les yeux, revit le passage du Codex dans le miroir : *le gardien est lui-même la clé*. Les lettres dansaient encore derrière ses paupières.
« Un écoutoir, répéta-t-il. Pour écouter quoi ? »
« Les dieux, murmura Maggie. Tous ceux qui dorment. Le British Museum n’abrite pas des objets, Eamon. Il abrite des charniers d’énergie. Chaque statue, chaque lame, chaque vase a été porté, aimé, maudit, sacrifié. Âgé de trois mille ans, un jade s’en souvient. Le Codex est le premier lieu d’écoute construit par l’homme, avant la langue même. Il garde tout. Et il vient de se réveiller. »
Dehors, une sirène lointaine – pour de vrai cette fois – déchira la nuit. Eamon compta jusqu’à cinq avant qu’elle ne meure.
« Et moi là-dedans ? demanda-t-il. Pourquoi mon nom ? Pourquoi Danny ? »
Margaret détourna les yeux une seconde. C’était une seconde de trop.
« Danny n’était pas censé descendre. C’était pas son tour. Mais il t’a vu dans un rêve, une nuit, quand tu étais encore dans la compagnie. Il a dit que tu avais les mêmes yeux que le soldat sur le sceau d’origine. Alors il est allé vérifier. Le Codex a pris son nom pour appeler quelqu’un de chair. Toi. Tu es le véhicule, Eamon. Le réceptacle. Ce qu’il cherche, c’est un vivant pour porter ce qu’il a entendu sans en mourir. »
Le silence de la salle était épais comme du bitume. Eamon regarda ses mains. Elles ne tremblaient pas. C’était le seul signe qu’il tenait encore le coup.
« Un véhicule, répéta-t-il. Donc il veut pas m’ouvrir. Il veut me remplir. »
« Oui. Et ce soir, il est à moitié plein. Les visions de Londres sont le débordement. La cuve déborde. Et la Demeure Noire veut que ça continue. Ils font accélérer les portes, ouvrir les lignes, nourrir le Codex de panique. Chaque apparition le renforce. Chaque mort qu’il a capturée dans ses objets le nourrit. »
« Et comment on vide la cuve ? »
Margaret le fixa. Dans la lumière verte des écrans de contrôle, sa peau semblait parcourue d’une vieille araignée de veines sombres – un tatouage en filigrane, à peine visible, qui montait de sa gorge. Une marque tribale que le musée aurait exposée, si elle avait été sur une statue.
« Il faut un second porteur. Un exutoire. Quelqu’un qui prenne le flux à sa source pendant que le premier le diffuse. Tu ne peux pas contenir ça seul dans ta tête, Eamon. Ton corps de soldat, ton esprit de vétéran – c’est une bonne capsule. Mais une capsule pleine explose. On a besoin d’un canal, pas d’un mur. »
« Et je le trouve où, ce canal ? »
Margaret fouilla dans la poche de sa veste. Elle en sortit une photo couverte de vieilles moites, pliée en quatre. Elle la déplia et la posa devant lui. Sur le cliché, jauni, on voyait deux hommes devant le musée, en uniformes de saison différente. L’un était jeune, souriant, un peu trop maigre, une cigarette gauche aux lèvres – Danny. L’autre, plus âgé, portait le même badge que lui. Son visage était marqué du même front plissé que celui que lui renvoyait son miroir, vingt ans plus tôt.
« Ton grand-oncle, dit-elle, en pointant l’homme. Il était gardien avant d’ouvrir sa propre galerie à Dublin. Il est mort d’une crise en 2003, mais il a laissé un carnet. Dedans, il a noté la localisation de la première lampe de la Demeure – où ils gardent leurs noms. Le canal est là. Enterré dans leur propre coffre. »
Eamon prit la photo. Le papier craquait. Il ne connaissait cet homme que d’un seul enterrement, quand il avait sept ans, la main de sa mère sur son épaule.
« On va dans leur coffre ? » demanda-t-il, déjà debout.
Margaret secoua la tête. « Pas encore. D’abord, il faut savoir si le Codex t’a déjà marqué. Lève ta manche gauche. »
Il obéit sans réfléchir. Sur son avant-bras, entre la cartilage et la muscle, était apparue une ligne noire qui n’y était pas vingt minutes plus tôt, une entaille d’encre qui courait vers son poignet comme une fissure dans un sol. Il la suivit du bout du doigt. Elle était tiède.
« C’est quoi ? »
« L’empreinte d’écoute », souffla Margaret. « Ça veut dire qu’il a commencé à te parler. Bien. Et mal. Très mal. »
Elle recula, ramassa la clé noire sur la table, la lui jeta. Il l’attrapa au vol.
« La porte des archives, section B, niveau -2. La serrure de ton sceau correspond. Il faut y aller avant le lever du jour, sinon il aura pris la moitié de ta mémoire, et tu ne sauras plus qui tu es. »
Eamon glissa la clé dans sa poche, à côté du fragment qui palpitait toujours. Il se tourna vers la porte, puis s’arrêta. Il se retourna vers Margaret.
« Tu dis "il". Le Codex. C’est un masculin ? »
Margaret resta un long moment silencieuse. Quand elle parla, sa voix avait perdu son mordant ; il y avait dans son ton quelque chose d’usé, d’ancien, de familier aux pierres.
« On dit ça parce qu’on ne sait pas quoi dire d’autre. Les premiers gardiens l’appelaient l’Écouteur. Les Chaldéens, l’Enfant de Nuit. En Égypte, on l’a gravé sous le nom d’Ouro-Seth. Mais en vieux gaélique – dans notre lignée à nous – on l’appelle *An Chamhaoir*, la Chaise. Parce qu’il ne parle jamais. Il s’assied, et il tend l’oreille. Et malheur à celui qui s’assoit avec lui. »
Eamon hocha lentement le front. C’était absurde, tout cela, c’était le délire d’une femme qui aurait lu trop de textes indigestes, et pourtant la ligne noire sur son bras avançait, imperceptible, vers sa paume.
« Tu viens avec moi ? » demanda-t-il.
Margaret Croisa les bras. Elle pesa le silence. Puis, doucement, presque une confidence :
« J’peux pas. J’ai gardé la surface pour que tu puisses descendre. Si je pars, les lignes du rez-de-chaussée se réalignent sur moi, et la Demeure le sentira. Tu dois y aller seul. Mais tu ne seras pas que seul. »
Elle releva sa manche droite. Sur son avant-bras, exactement la même entaille noire que la sienne. Plus pâle, plus ancienne, mais réelle.
« On est marqués pareils, toi et moi. Ce qui t’arrive me fera mal. Ce qui m’arrive te fera signe. On est liés, Cole. Comme ton grand-oncle et le sien. Comme Danny et toi. Tu n’es pas seul. »
Eamon regarda la marque, puis la femme. Il ne savait pas si c’était une alliée, une autre manipulatrice ou une fille de la Demeure Noire déguisée. Mais dans sa poitrine, sous l’épuisement, quelque chose avait changé. Ce n’était pas de la confiance. C’était une direction.
Il sortit dans le couloir sombre en direction des escaliers de maintenance. La clé noire était tiède contre sa paume. Derrière lui, la porte du poste de garde se ferma sans claquer, comme une porte qui a l’habitude. Et dans les profondeurs du musée, quelque chose – une chaise peut-être, une oreille – se tourna vers lui, et écouta.
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