La Garde de Nuit du British Museum
Lire le chapitre 14: The Dagger's Memory
La lame vibra dès que ses doigts se refermèrent sur le manche. Eamon sentit le bronze glacé mordre sa paume, puis une décharge électrique remonta le long de son bras, faisant frémir la ligne noire tatouée sur sa peau. Le monde bascula.
Il n'était plus dans le sous-sol du musée.
Une mer grise s'étendait à perte de vue, hérissée de vagues acérées comme des lames de silex. Un drakkar brûlait au loin, sa coque engloutie par les flammes, les boucliers alignés sur son flanc rougeoyant comme des braises. Sur la rive, des guerriers nordiques se tenaient immobiles, leurs visages burinés par le vent et le chagrin. Un homme au bras manquant, la tête haute, récitait une litanie que le vent emportait.
— *"Je ne pleure pas celui qui tombe, mais celui qui reste debout."*
Le regard de l'homme traversa l'espace et trouva Eamon. Ses yeux étaient du même bleu que le métal gelé. Il parlait sans ouvrir la bouche.
— *Je me suis battu pour ma terre. J'ai tué pour ma terre. Je suis mort pour elle. Mais ce n'était pas assez. Ils me réclament encore.*
La vision se disloqua, se fondit dans une autre.
La jungle. La chaleur humide collante, le cri perçant des singes hurleurs. Des marches de pierre s'élevaient vers un temple couronné de brume. En haut, un jeune homme aux cheveux rasés, torse nu, peint d'ocre et de sang, regardait l'horizon. Il tenait un couteau d'obsidienne levé vers le ciel. Mais la main qui guidait la sienne n'était pas la sienne.
— *Je devais asseoir le soleil.* Une voix de garçon, presque fragile. *Je devais nourrir la terre pour que le maïs pousse. Je voulais mourir pour mon peuple. Mais ce n'était pas moi qui choisissais.*
Le décor s'effilocha, se teinta de rose.
Des pétales de cerisier tombaient en pluie lente autour d'un homme agenouillé, une épée courbe posée devant lui. Il y avait du sang sur ses mains, du sang sur la lame. Une lettre dépliée, à demi lue, près de son genou. Sa tête était baissée, sa nuque offerte.
— *J'ai trahi mon seigneur pour sauver son fils.* La voix était calme, usée. *J'ai accepté le seppuku pour laver la honte. Mais ma mort fut un mensonge. Mon esprit n'a jamais trouvé le repos.*
La vision explosa.
Eamon revint dans la salle souterraine. Le scorpion mécanique s'était immobilisé à quelques centimètres de son pied, ses pattes repliées, l'œil unique éteint. La lampe tempête tremblait sur la table. Autour de lui, dans leurs coffres ouverts, les objets disparates — une statuette égyptienne, un jade chinois, une fibule celte — semblaient vibrer d'une présence contenue.
Eamon reposa la dague. Ses mains tremblaient.
— Elle est lourde, dit-il.
Maggie, adossée au mur du fond, n'avait pas bougé. Ses yeux reflétaient la lumière comme une surface de verre.
— Lourde de combien de morts ?
— Des dizaines. Peut-être plus. Ce ne sont pas des objets, Maggie. Ce sont des cercueils.
Il passa une main sur son visage, se frotta les paupières, comme pour en effacer les images.
— Le Codex ne les "libère" pas. Il les vide. Chaque fois qu'une âme traverse une porte, elle laisse une trace, un fil. Le Codex les tire comme un pêcheur remonte son filet. Il voulait pas les libérer, il veut les consommer.
Maggie s'approcha, silhouette haute et maigre dans son manteau usé. Elle prit la dague à son tour. Ses doigts effleurèrent le bronze, et un frisson parcourut ses épaules.
— Tu vois, murmura-t-elle.
— Je vois quoi ?
— Tu vois ce que je ne peux pas voir. Je reconnais les marques extérieures, les sceaux, les empreintes. Mais toi, tu vois les morts.
Elle reposa la lame. Son visage, parcouru de rides profondes comme des fissures dans une pierre, semblait s'être affaissé d'un cran.
— Je croyais que la Night of the Thousand Gods était une cérémonie de libération. Une porte ouverte pour que les âmes errantes rentrent chez elles. La Demeure Noire pense la même chose. Ils préparent un passage, un immense corridor entre les mondes. Mais si le Codex n'est pas un portier...
— Il est un appât, compléta Eamon. Il attire les esprits. Il les concentre. Et quelque chose les attend de l'autre côté.
Il se tourna vers la vitrine brisée, vers le silence du musée au-dessus d'eux.
— Et c'est là que je dois mourir, c'est ça ? Vance a dit que je suis une clé. Un canal. Cultivé intentionnellement depuis que la grenade a explosé dans la fosse de Fallujah.
Maggie ne répondit pas. Son silence fut plus éloquent que mille accusations.
Un bruit sourd monta du sol. Pas un grincement mécanique, rien d'humain. Un mouvement massif, ancien, comme si quelque chose de très profond sous le musée avait tourné dans son sommeil.
Le scorpion mécanique redressa brusquement la tête. Ses pattes se réactivèrent, et il fila vers un angle de la salle où une fissure courait dans la pierre, noire et verticale.
— Le passage s'ouvre, murmura Maggie. Il est temps que nous ne soyons plus là.
Elle attrapa le sac de toile où elle avait fourré les reliques les plus "chaudes", et se dirigea vers la sortie. Eamon hésita une seconde, puis prit la dague avec lui. Elle n'était plus froide. Elle semblait pulsée, comme s'il portait un cœur fragile entre les mains.
Ils remontèrent l'escalier étroit, enjambant les conduites rouillées, débouchant dans l'air froid et humide du sous-sol des collections. Le silence pesait, épais, troué par les craquements du bâtiment ancien.
Puis, une voix.
Non pas celle du téléphone. Celle des haut-parleurs de la salle des antiquités grecques, toute proche d'eux. La voix grave, sculpturale, qui avait déjà parlé à Eamon il y avait deux jours.
— *Le porteur de la lame porte aussi le poids des morts. Mais une lame n'est pas un guide. Un mort n'est pas un général.*
Eamon ralentit. Il regarda à travers la vitre poussiéreuse vers la salle des marbres, où la statue d'un hoplite se dressait, immobile et grise dans la faible lumière.
— Alors qui ? demanda-t-il tout haut. Qui peut les convaincre de retourner d'où ils viennent ? Un gardien ? Un prêtre ?
La voix de la statue parut presque douce.
— *Celui qui fut marqué par la mort et qui est revenu. Celui qui connaît les noms. Le vrai successeur du gardien de la maison.* Elle marqua une pause. *On l'appelait Wainwright.*
Eamon déglutit.
— Wainwright est mort. Il a disparu il y a trente ans. Son successeur...
— *N'existe pas encore. Mais sa volonté, son dernier passage, est inscrit dans un carnet. Un carnet conservé sous une plaque de cuivre, dans l'arrière-salle d'un pub où l'on servait de la véritable bière amère.*
Eamon ferma les yeux. Le quartier. Le pub.
Le Golden Terrier. Il l'avait croisé des centaines de fois en se rendant à son service. Maison victorienne décrépite, enseigne rouillée, propriétaire toujours triste.
Il se tourna vers Maggie. Elle avait pâli.
— Je connais le successeur de Wainwright, lui dit-il. Il ne sait pas encore qui il est. Mais je sais où le trouver.
Un cri monta d'en dessous, déformé par la pierre et l'écho. Un hurlement sans humanité, comme celui d'un instrument désaccordé.
La ligne noire sur le bras d'Eamon pulse brusquement, devenant plus sombre, plus épaisse. Il regarda sa peau, où la marque maintenant zigzaguait le long de son poignet en un motif impossible, croisant les veines.
— On a moins de temps qu'on le croyait, dit Maggie.
Eamon vérifia la sortie de service. Minuit passé. Avant l'aube, il leur faudrait trouver le carnet, trouver l'homme, et trouver un moyen de parler à des morts qui n'avaient pas l'intention d'écouter.
*Les esprits voulaient se battre.*
Il regarda la dague dans sa main. Elle était tiède maintenant, presque chaude.
*Tant mieux. Il connaissait un moyen de les apaiser.*
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