La Garde de Nuit du British Museum
Lire le chapitre 18: Scales of Balance
La salle souterraine sentait la poussière, le métal froid et quelque chose de plus ancien encore — une odeur de sacrifice, de terre remuée depuis des siècles. Eamon se tenait devant la balance dorée, ses plateaux immobiles dans l’air saturé de lueur bleutée. Le scarabée mécanique gisait en miettes à ses pieds, ses pattes d’argent tordues, son œil de rubis éteint. Un vide étrange lui serrait la poitrine. Il avait perdu son guide, son témoin.
Il tendit la main, sans toucher. Les plateaux de la balance semblaient faits d’un or plus vieux que l’Égypte, gravés de motifs qui changeaient selon l’angle — des hiéroglyphes, des runes, des caractères chinois, des glyphes mayas. Chaque civilisation y avait laissé sa marque, comme si l’objet avait voyagé à travers le temps, recueillant les prières et les fureurs des morts.
« Balance des Civilisations », murmura-t-il, répétant les mots que Maggie avait prononcés dans son oreille, quelques étages plus haut, comme si elle pouvait encore sentir la pièce à travers leur lien.
Il fit le tour de l’instrument. Le faisceau lumineux qu’il projetait vers Bunhill Fields traversait la pierre sans la brûler, un trait d’argent pur qui montait en diagonale et disparaissait dans le plafond. Eamon suivit la trajectoire des yeux, une carte tracée sur son avant-bras vibrant faiblement sous sa manche.
Le piédestal de la balance portait une inscription qu’il déchiffra avec difficulté, le grec ancien n’étant pas sa spécialité. Mais le sens lui vint quand même, comme une voix murmurée au creux de son crâne :
*Quand les âmes pèseront plus lourd que les souvenirs, le gardien deviendra l’instrument.*
Il s’accroupit. Sur le socle, une cavité en forme de cœur humain, polie par des siècles de contact. Des veines d’or foncé en partaient, courant le long des jambes de l’objet comme un système circulatoire. Ce n’était pas un réceptacle pour une clé, ou un artefact.
C’était un creuset. Un siège.
« Elle a besoin de quelqu’un », dit-il à voix haute, pour meubler le silence. « Pas d’un objet. D’une personne. »
Son téléphone vibra. Maggie.
— Ne touche pas à la cavité, dit-elle, sa voix crachotant dans le haut-parleur. Je l’ai sentie s’ouvrir, comme une bouche. Attends-moi.
— Maggie, tu es à trois étages d’ici, avec ton genou. Je peux attendre.
— Alors attends. Écoute-moi regarder ce que Wainwright a laissé dans son carnet. Il y a des pages que je n’ai jamais montrées à personne, même après sa mort.
Eamon s’assit sur une caisse de bois vermoulu, gardant les yeux sur la balance. Le faisceau d’argent pulsait doucement, comme une respiration. Quelque part, sous la terre de Bunhill Fields, le tombeau de William Blake attendait. Et dans cette salle, un instrument doré attendait un cœur vivant pour s’animer.
Il entendit des pas — lents, prudents, accompagnés d’une canne. Maggie apparut dans l’embrasure de la porte blindée, son visage creusé par l’effort. Elle tenait un carnet à la couverture de cuir écaillée, marqué par des années de manipulations.
— Tu as descendu tout ce chemin…, commença-t-il.
— Ne dis rien. J’ai un service à te rendre, et je te dois une vérité.
Elle s’installa près de lui, ouvrit le carnet à une page marquée d’un ruban rouge. Le papier était couvert d’une écriture nerveuse, presque illisible. Maggie posa un doigt sur un passage, puis le lui tendit.
Wainwright y décrivait la balance. Il l’avait découverte vingt-trois ans auparavant, dans la même salle, alors que les travaux de rénovation du sous-sol avaient éventré un mur muré depuis l’époque victorienne. Il avait compris ce qu’elle était — une machine à pondérer les âmes, conçue bien avant les musées, bien avant les empires. Et il avait compris aussi qu’elle ne fonctionnerait que si un vivant s’y asseyait, unissant sa conscience aux plateaux pour absorber les énergies relâchées des artefacts.
« Il a essayé », dit Maggie, la voix blanche. « Pendant sept ans, il s’est connecté à elle, une fois par mois. Il parvenait à calmer les esprits emprisonnés dans les collections, à les convaincre de regagner leurs prisons. Mais chaque connexion lui coûtait un morceau de sa raison. Les voix. Les vies qu’il avait vécues à travers les visions. Les morts qu’il avait portées. »
— Vous avez coupé le lien, dit Eamon, se souvenant des notes éparses.
Maggie acquiesça, les yeux brillants.
— Je l’ai trouvé en larmes dans cette salle, tenant la cavité contre sa poitrine comme un enfant. Il ne me reconnaissait plus. Il m’appelait par le nom d’une prêtresse aztèque. J’ai dû... j’ai dû retirer la balance de lui. De force.
Elle ne précisa pas comment, mais Eamon vit les cicatrices sur ses avant-bras, sous les manches de son cardigan. Des brûlures anciennes, en forme de chaînes.
— Il n’a jamais été le même, poursuivit-elle. Il a gardé les apparences, mais il était brisé. C’est pour ça qu’il ne pouvait pas être le gardien final. Pour ça qu’il est mort comme il est mort.
— Mort depuis douze ans, dit Eamon, la gorge sèche. Et pourtant il est venu à moi. Il m’a parlé. Il m’a guidé.
— Parce qu’une partie de lui est restée là-dedans, dit Maggie en désignant la balance. Quand on se connecte à elle, on laisse une empreinte. Un fantôme de soi. Il n’était pas un esprit — c’était un écho, un reste de son âme qui servait encore la cause.
Eamon se leva. Il marcha lentement vers l’instrument, les mains ouvertes. Le faisceau argenté semblait danser à son approche, comme s’il le reconnaissait.
— Si je m’y connecte, dit-il, je pourrai absorber l’énergie de tous les artefacts à la fois. Convaincre les esprits de retourner d’eux-mêmes. Empêcher la récolte.
— Et te détruire. Peut-être plus que Wainwright, parce que toi tu n’as pas de distance avec la mort. Tu la portes déjà en toi, Eamon. Ton régiment. Tes frères. Chaque ombre que tu vois dans la nuit.
Elle marqua une pause.
— Tu m’as dit que tu entendais leurs voix.
Eamon baissa les yeux. Les cicatrices invisibles lui serrèrent la poitrine.
— Je ne veux pas les entendre encore plus fort, Maggie. Mais si c’est ce qu’il faut pour empêcher ces âmes d’être récoltées par ce que vous appelez la Demeure Noire, alors je suis prêt à payer ce prix.
— Tu ne sais pas ce que tu dis. Wainwright croyait être prêt. Il l’était, en apparence. Mais la balance ne prend pas ce que tu choisis de donner. Elle prend tout.
Il se tourna vers elle, cherchant dans son visage ridé une réponse qu’elle ne pouvait pas lui offrir.
— Alors qu’est-ce que je dois faire ? Regarder les artefacts se vider de leurs âmes ? Laisser la Demeure Noire comprendre que le Codex n’était qu’un leurre, et revenir directement vers Bunhill Fields ?
Maggie resta silencieuse. Le faisceau argenté trembla, comme si la balance elle-même attendait sa réponse.
— Il y a une alternative, dit-elle lentement. Une qu’il n’a jamais osé explorer.
Elle feuilleta le carnet jusqu’à une autre section, plus récente, où l’écriture devenait plus hésitante — celles des dernières années de Wainwright, quand il n’était déjà qu’une ombre de lui-même.
— Il croyait qu’on pouvait négocier avec eux. Avec les esprits. Leur proposer un deal, un échange. Pas les commander, pas les apaiser, mais marchander.
— Marchander quoi ?
— Leur liberté. Une libération complète, en échange de leur coopération contre la Demeure Noire. Certains de leurs guerriers acceptent l’idée de se battre une dernière fois, si c’est contre un ennemi plus grand que leur propre mort.
Eamon sentit un frisson lui parcourir la nuque. Il pensa au Viking dont les visions l’avaient traversé, à la rage du samouraï, au désespoir du prêtre maya. Ils n’avaient pas envie de reposer en paix. Ils avaient envie de se venger.
— La balance peut faire ça ? Dire à ces âmes qu’elles peuvent se lever une dernière fois ?
— La balance est un outil neutre, dit Maggie. Elle pèse. Elle n’ordonne pas. Mais si l’âme qui s’y connecte est assez forte pour soutenir leur colère, alors oui. Elle peut servir de canal. De promesse.
Eamon regarda ses mains. Elles tremblaient légèrement, mais pas de peur. D’impatience.
— Le jade chinois, dit-il. Le dragon de la collection. Il y a deux jours, j’ai cru voir ses yeux bouger. Le gardien de la salle chinoise m’a dit que c’était un gardien, pas une décoration.
Maggie ferma le carnet.
— Les dragons ne sont pas les alliés des humains, Eamon. Ils respectent les serments, mais ils n’oublient jamais un parjure.
Dans le silence qui suivit, Eamon perçut un grattement, loin au-dessus d’eux. Quelque chose bougeait dans les galeries. Quelque chose d’ancien.
Il regarda le faisceau argenté tracer sa route vers Bunhill Fields, et l’image de la cavité en forme de cœur lui serra le ventre comme un poing.
— Alors, dit-il doucement, il faudrait d’abord que je convainque des esprits de me faire confiance.
La balance projeta une ombre sur sa silhouette, muette, patiente.
Il n’avait plus de scarabée. Plus de guide. Mais il avait un plan.
À peine ébauché. À peine raisonnable. Mais un plan.
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