La Garde de Nuit du British Museum
Lire le chapitre 23: Night Garden
Le jardin sentait la terre humide et le fer. Eamon franchit la grille basse du fond de la galerie grecque, la lame de bronze nue dans sa main droite, l'autre main plaquée contre une pierre qui vibrait comme un cœur lent. Le général avait dit : ne parle pas, ne cours pas dans les allées, ne touche aucune fleur avant la rose marquée.
La lune n'existait pas ici. Une lumière laiteuse montait du sol, révélant des buis en spirale et des statues de déesses mutilées, leurs mains tendues comme des suppliques vers un centre invisible. Eamon compta ses respirations. Sept allées, puis le tombeau — non, pas le tombeau, la roseraie. La rose ne serait pas rouge.
Une racine passa sur sa cheville, lente, presque caressante. Il s'arrêta. Chaque plante autour de lui semblait avoir pivoté, mais rien ne bougeait vraiment. Le Plantagenêt était éveillé, et ce jardin était son corps.
Au bout de la troisième allée, une brèche dans les haies laissait voir un bassin peu profond, au milieu duquel poussait un rosier solitaire — frêle, tordu, couvert de fleurs blanches. Blanches comme les os exposés dans une vitrine. Blanche comme la peur. Eamon regarda ses mains, cherchant le piège. Le général avait dit qu'il perdrait quelque chose de lui-même. Peut-être qu'il n'y aurait pas de lutte, juste un prix à payer sur le moment.
Il s'avança, un pas, deux. Les racines griffèrent le sol derrière lui, reliant les buis dans un réseau tressé qui commença à se resserrer en cercle. Il ne courait pas. Le cercle se fermait, les feuilles se dressaient, les épines des haies se hérissaient vers lui comme des griffes.
Une liane jaillit du bassin, rapide comme une langue de serpent, et lui cingla l'avant-bras. Le bronze mordit dans sa chair végétale, et la liane se retira en sifflant — un vrai sifflement, un souffle presque humain de douleur. Eamon bondit vers le rosier, saisit la fleur blanche la plus proche, la tordit d'un mouvement sec. Les épines s'accrochèrent à sa paume, profondes, quatre piqûres nettes.
Le jardin hurla. Toutes les plantes autour de lui vibrèrent dans une note unique, basse, rageuse. Le sol se souleva en vagues. Il ne put que courir, la tige serrée entre les dents, saignant du poignet et de la main, ignorant les racines qui se redressaient en lames. Elles le frôlaient, l'entamaient aux mollets, aux hanches, mais la grille était devant, dix mètres, huit, six — il jeta le bronze en travers du passage, la lame scia l'air et trancha trois racines d'un coup, et il plongea à travers l'ouverture.
Le jardin rugit derrière lui. Puis se tut.
Eamon resta un instant sur le sol froid de la galerie, le cœur fou, la fleur blanche contre son menton. Ses mains tremblaient. Il perdait quelque chose, mais quoi ? Il se palpa, vérifia ses poches, sa gorge, son visage. Tout semblait là. Il n'avait pas le temps de comprendre.
Il repartit en courant vers l'autel où l'attendait le général de bronze.
Le général était une statue figée entre deux colonnes, une fissure courant de son épaule jusqu'à sa cuisse. Eamon déposa la rose sur ses mains ouvertes de métal. La fleur blanche sembla se recroqueviller, moins lumineuse, puis les pétales tombèrent un à un et s'évanouirent en cendre dans l'air froid.
Le bronze se fendit de la tête aux pieds, et une lumière dorée s'échappa de la fissure. Eamon recula, instinct de soldat, main ouverte pour un combat qui n'arrivait pas. La lumière monta au plafond, un filament d'or mince comme un fil de couture, traversa la pierre et disparut vers l'aile chinoise.
Les écailles. La dragonne. La corde du sort venait d'être coupée.
Dans sa poitrine, quelque chose répondit à cette lumière — un bourdonnement sourd, régulier, juste sous la cage thoracique. Les écailles dorées du musée, celle-là même qu'il avait touchées sans résultat des heures plus tôt, vibrèrent à travers les murs. Il les sentait. Ce n'était pas un effort d'imagination ; c'était un poids dans sa colonne vertébrale, une humeur chaude qui montait de ses pieds jusqu'à sa nuque.
Le général de bronze le regarda — les yeux de la statue ruisselaient maintenant de lumière liquide, et sa bouche remua.
« Le dragon est libre de sa chaîne. Mais toi, gardien, tu viens de mettre une autre corde à ton cou. Les écailles t'ont reconnu. Tu ne pourras plus les quitter sans en payer le prix. »
Eamon voulut répondre, mais sa gorge se serra. Quelque chose manquait — pas une dent, pas un souvenir, pas un objet. Il fit le compte : sa chaussure gauche semblait plus lâche. Les lacets ? Non. Sa conscience lui soufflait qu'il avait perdu un détail de lui-même, une part minuscule et pourtant entière. Peut-être un nom.
Le sien.
Il ne se souvenait déjà plus s'il s'appelait toujours Eamon. L'image de sa mère s'estompa.
Il cligna des yeux et le général n'était plus qu'une statue vide, morte depuis vingt siècles, fissurée jusqu'à l'os. Eamon fit deux pas et retrouva son souffle. La rose était partie.
Il devait retourner auprès de la dragonne. Les écailles fredonnaient sous les dalles, sous sa peau, et chaque battement de son cœur les faisait répondre comme une corde de cithare.
« J'ai encore un nom », dit-il à voix haute, pour vérifier. Le mot Eamon sortit facilement. Il ne savait pas pourquoi il doutait.
Il courut vers l'aile chinoise, les écailles cognant déjà contre ses côtes comme un métronome, sans savoir que la rose ne lui avait pas pris un souvenir, mais la possibilité d'oublier le poids qu'il venait d'accepter de porter.
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