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La Garde de Nuit du British Museum

Lire le chapitre 4: Voices in the Marble

Le passage vers l’aile grecque était plus long que d’habitude. Eamon s’en rendit compte à la fatigue qui engourdissait ses mollets, à la façon dont chaque pas résonnait plus creux sous les voûtes. Il aurait pu jurer que les couloirs s’étaient allongés depuis la dernière rotation, comme si le musée respirait, étirait ses os de pierre pendant la nuit.

Il s’arrêta devant la grande porte de verre qui séparait l’aile égyptienne de la cour hellénique. La lumière de sa torche vacilla, puis se stabilisa. Il la tapota du plat de la main, mais elle tenait bon. Ce n’était pas la lampe. C’était l’air. Il était plus dense ici, chargé d’une odeur de marbre mouillé et d’oliviers écrasés, comme si quelqu’un avait ouvert une fenêtre sur la Méditerranée antique.

Il poussa la porte.

Le silence l’accueillit d’abord. Un silence de pierre, massif, sans résonance. Puis, au bout de quelques secondes, il l’entendit.

Un murmure.

Pas un bruit mécanique. Pas un souffle de ventilation. Une voix. Plusieurs voix. Elles s’élevaient du sol, des murs, des plinthes de marbre, toutes ensemble et pourtant désaccordées, comme un chœur de spectres répétant une litanie oubliée depuis des millénaires.

Eamon serra la poigne sur sa torche. Il connaissait le grec ancien pour l’avoir étudié brièvement pendant sa formation — assez pour déchiffrer une plaque ou une inscription. Les mots qui roulaient dans l’air n’étaient pas du grec classique. C’étaient des fragments, des syllabes hachées, des voyelles plates et des consonnes gutturales qui semblaient appartenir à plusieurs langues à la fois. Du hittite. Du sumérien. Du phénicien. Des parlers morts depuis si longtemps que même les archéologues les lisaient avec peine.

Mais les statues, elles, les parlaient couramment.

Eamon s’approcha du premier socle. Une statue de marbre d’Athéna casquée, les yeux vides tournés vers lui. Ses lèvres ne bougeaient pas — impossible, bien sûr — mais du creux de sa poitrine montait une plainte sourde, presque inaudible. Il posa sa main libre sur le socle. Le marbre était chaud. Pas tiède. Chaud, comme une peau humaine après la fièvre.

Il retira sa main. Le murmure enfla d’un cran, comme si sa présence avait été perçue, comme si les statues l’attendaient.

— Ça va aller, murmura-t-il pour lui-même. C’est juste une réaction en chaîne. La Codex. La chaleur. L’électricité statique.

Il savait que c’était faux. Il l’avait vu dans les yeux du scarabée de jade, dans la voix qui avait percé le grésillement de sa radio.

Une voix féminine s’éleva soudain, distincte des autres, claire comme un coup de cloche dans un temple vide.

— Eamon.

Il fit volte-face.

La salle grecque s’étendait devant lui, rangée de colosses mutilés, de bustes décapités, de fragments de frises qui semblaient bouger dans l’ombre de sa torche. Personne. Personne.

— Eamon. Ferme les portes. Ferme-les avant qu’elles ne s’ouvrent.

La voix venait de la gauche. Il pivota, la torche braquée dans la direction. Elle éclaira une alcôve étroite, presque cachée derrière une colonne de substitution en plâtre. Un buste y trônait sur un piédestal de bois sombre, plus petit que les autres, plus discret. Un visage de femme, le nez et une partie de la mâchoire restaurés en plâtre blanc qui jurait avec le marbre doré de l’original. Les yeux étaient vides, mais ils semblaient fixer Eamon avec une urgence désespérée.

Il s’approcha, lentement, un pied devant l’autre. La voix continuait, hachée par instants, comme un mauvais signal radio capté par un vieux poste :

— …ne savent pas ce qu’elles déchaînent. Trois portes sont déjà ouvertes. La quatrième… la quatrième est presque franchie.

Eamon s’arrêta à trois pas du buste. Près de la base du piédestal, une petite plaque de laiton indiquait sobrement : « Reine anonyme, cortège funéraire, Palmyre, IIIe siècle ap. J.-C. »

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il, la gorge sèche.

Le murmure des statues autour de lui sembla s’apaiser, comme pour laisser la place à sa voix. Le buste, immobile, émit une lueur bleuâtre dans les cavités orbitales. Une lueur faible, quasi imperceptible — mais Eamon était un ancien soldat. Il savait reconnaître un signal même faible.

— Une gardienne, comme toi. J’ai scellé une partie de ce qui dort ici. Il y a si longtemps… Je ne me souviens plus de mon nom. Seulement de mon devoir.

La lueur vacilla. La voix se fit plus pressante, presque douloureuse.

— Il est là, Eamon. Le porte-parole. Celui qui murmure pour tous les autres. Il s’est logé dans la pierre. Dans toutes les pierres. Il utilise leur voix pour réveiller ce qui ne devrait pas l’être.

Un grattement monta de derrière le mur, tout près de l’alcôve. Eamon braqua sa torche. Le plâtre et la brique semblaient solides, mais il vit distinctement une fissure courir le long du lattis, fine comme un cheveu, et une lueur rouge sang filtrer par l’interstice.

— Ferme les portes, répéta la voix, plus faible. Les portes du musée. Ce sont elles que tout converge vers l’ouverture. Il n’y a qu’une façon…

La fissure s’élargit. La lueur rouge s’intensifia. Eamon recula d’un pas instinctif, la main sur la lampe torche comme s’il pouvait s’en servir comme d’une arme.

— Quelle façon ? Dites-moi !

Le buste sembla trembler, puis tout s’arrêta. La lueur bleue s’éteignit d’un coup, comme si on avait tiré la prise. La fissure dans le mur cessa de s’étendre. Le murmure des statues retomba à un bourdonnement sourd, presque inoffensif.

Eamon resta figé pendant plusieurs secondes, la torche braquée sur le buste muet. Puis, au coin de son œil, il vit une silhouette.

Une femme, vaporeuse comme un drap de brume, drapée dans ce qui ressemblait à un péplos de lin blanc, se tenait au bout de l’allée, à mi-chemin entre deux colonnes. Son visage était flou, indistinct, mais sa main droite se leva et pointa quelque chose derrière Eamon.

Il se retourna. Le mur nord de la salle grecque, celui qui donnait sur les jardins, était percé d’une série de niches. Dans la troisième niche, une porte de pierre massive — qu’il n’avait jamais vue auparavant, et il connaissait chaque centimètre de ce bâtiment — s’ouvrait lentement, sans bruit, sur un couloir d’obscurité absolue.

Il se retourna vers la femme. Elle avait disparu. Ne restait que l’écho d’un dernier souffle, celui d’un nom qu’il ne parvint pas à saisir, avant que le silence ne retombe, lourd et définitif.

Eamon resta seul dans l’aile grecque, face à cette porte de pierre qui n’existait pas une heure plus tôt. Le murmure des statues reprit doucement, comme une respiration collective. Et dans ce murmure, il le distingua cette fois clairement, le mot répété sans fin, en grec, en latin, en araméen, en toutes les langues que les vieilles pierres avaient connues :

— Ouvre. Ouvre. Ouvre.

Eamon regarda la porte close, puis la salle entière, puis le plafond, comme si une caméra pouvait lui renvoyer un ordre. Il n’avait pas de plan. Pas de renfort. Rien qu’un scarabée de jade qui parlait et une tombe ouverte à trois étages sous lui.

Il savait ce qu’il avait à faire, pourtant. Il le savait au plus profond de son ancienne carrure de soldat : avancer. Là où la femme pointait, ce n’était pas une issue. C’était l’entrée du problème. Et les problèmes ne disparaissent jamais de leur propre chef.

Il prit une longue inspiration, fit craquer ses phalanges autour de la torche, et marcha vers la porte de pierre.

Derrière lui, dans l’alcôve, le buste de la reine anonyme se fendilla brutalement de haut en bas, sa face de marbre doré se brisant en une toile de fissures plus fine que des fils de soie. Un éclat de pierre tomba au sol avec un tintement cristallin. Puis un autre. Et un autre.

Bientôt, il ne resterait plus rien d’elle qu’un amas de gravats et la mémoire d’une voix qui avait essayé de prévenir un mortel. Et il était déjà trop tard pour lui.