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LA GUERRE DU PAIN

Lire le chapitre 9: Une compagnie avec des règles

Martin refusa de rester au service des Anglais après Licques. Greybourne lui remit toutefois deux copies des registres.

« Si je meurs, trouve ma sœur à Canterbury. Elle me doit de l'argent et déteste l'autorité. »

Martin ne demanda pas pourquoi cette combinaison serait utile.

Les Lévriers Libres repartirent vers le sud. Leur effectif augmenta. Des déserteurs français les rejoignirent. Deux piquiers flamands demandèrent une place. Le fils d'un forgeron les suivit pendant deux jours jusqu'à ce que Martin cesse de le renvoyer.

À Auxi, la compagnie tint sa première assemblée officielle.

Avec l'aide de frère Matthieu, le moine qui les avait engagés pour l'abbaye, les règles furent mises par écrit.

Pas de pillage sans ordre. Pas de grain de semence. Pas de violence contre les civils désarmés sauf défense immédiate. Parts de solde fixées à l'avance. Part complète pour les blessés pendant un mois. Contrats lus publiquement. Tout employeur pouvait être refusé par les sergents et les capitaines.

Will Hobb, l'archer anglais, leva la main.

« Et le vol entre compagnons ? »

Ysabeau le regarda.

« Qu'as-tu volé ? »

« Rien pour le moment. »

On ajouta une amende double.

La compagnie adopta un emblème : un lévrier gris courant sous une chaîne brisée.

Martin trouva le symbole trop noble.

Ysabeau répondit qu'elle avait déjà payé le tissu.

Leur premier contrat indépendant vint de trois petites villes qui voulaient maintenir une route ouverte les jours de marché. La solde était modeste. Martin accepta.

Ils réparèrent un pont, patrouillèrent les chemins et, fait remarquable, ne pendirent personne.

Les demandes affluèrent.

Derrière les escortes, Matthieu étudiait les registres de Licques. Un nom revenait dans les témoignages : la Concorde de Saint-Léger. À l'origine, il s'agissait d'une association destinée à protéger les transports de grain. Avec le temps, elle avait contrôlé des moulins, fixé des prix et détruit les concurrents.

Au-dessus de Marconne apparaissait parfois un titre : le Prieur.

« Un religieux ? » demanda Martin.

Matthieu secoua la tête.

« Probablement un nom de fonction. »

Un nom revenait près des comptes du Prieur : Amaury de Rochefort, comte puissant, lié par mariage à plusieurs maisons de Flandre et d'Artois.

Martin regarda le marché qui s'ouvrait sous la protection de ses hommes.

Quelques mois plus tôt, il cherchait seulement un repas.

Désormais, une compagnie entière dépendait de ses décisions.

L'assemblée d'Auxi donna aux Lévriers quelque chose qu'une troupe de mercenaires possédait rarement : une existence qui ne dépendait pas entièrement du nom du capitaine. Matthieu exigea que les contrats portent non seulement la marque de Martin, mais aussi celles de deux sergents élus.

« Tu ne me fais pas confiance ? » demanda Martin.

« Évidemment non. »

« Je t'ai fait venir. »

« Et peut-être deviendras-tu un jour assez important pour qu'on doive te retenir. »

Martin pensa aux granges de Marconne et accepta.

Peu après, un marchand tenta de lui verser discrètement de l'argent pour modifier un contrat déjà approuvé. Martin refusa. Le marchand proposa alors la même somme à Jehan. Le sergent prit les pièces, les apporta à Martin et suggéra de les dépenser en bottes.

Ils rendirent l'argent devant témoins et augmentèrent le tarif de l'escorte.

L'histoire se répandit.

La réputation devint une monnaie. Certains évitaient les Lévriers parce qu'ils étaient difficiles à corrompre. D'autres les recherchaient précisément pour cette raison.

Martin comprit que des règles pouvaient être plus qu'une morale : elles permettaient aux autres de prévoir votre comportement. Dans un pays où tout changeait, la prévisibilité avait de la valeur.

La lecture publique des contrats devint rapidement un spectacle. Les employeurs arrivaient avec leurs clercs, persuadés de négocier avec une bande d'hommes illettrés. Puis Matthieu lisait chaque clause devant cinquante soldats qui n'hésitaient pas à interrompre.

« Qu'est-ce que signifie “pertes ordinaires supportées par la compagnie” ? » demanda un jour Will.

Le clerc répondit :

« Les dépenses normales liées au service. »

« Donc les chevaux morts ? »

« Peut-être. »

« Les carreaux ? »

« Cela dépend. »

« Les hommes morts ? »

Le clerc cessa de sourire.

Martin exigea que les termes vagues soient réécrits.

Ce genre de négociation augmentait le temps nécessaire pour signer, mais réduisait les conflits après. Les soldats apprirent peu à peu à écouter des mots qu'ils auraient autrefois ignorés. Certains apprirent même à lire pour vérifier eux-mêmes leur nom et leur part.

Matthieu organisa des leçons simples le soir : chiffres, noms, mesures, signes monétaires.

« Une armée d'écoliers », se moqua Ysabeau.

« Une armée plus difficile à voler », répondit le moine.

Martin observa que l'alphabétisation changeait discrètement l'équilibre du pouvoir à l'intérieur de la compagnie. Un homme capable de lire sa part n'avait pas besoin de croire son sergent. Un charretier capable de reconnaître un sceau pouvait repérer un faux ordre.

Les armes protégeaient les corps. Les lettres commençaient à protéger les accords.