LA GUERRE DU PAIN
Lire le chapitre 15: L'audience de la Chaîne
La pluie commença avant l'audience et ne cessa pas.
Quatre cents personnes se pressaient dans la cour et dans la grande salle : paysans, marchands, moines, veuves, hommes blessés, quelques chevaliers curieux et probablement des espions de plusieurs camps.
Marconne se présenta sans chaînes.
C'était une idée d'Ysabeau.
« Si tu l'attaches, les nobles ne verront plus que les fers. »
Frère Matthieu lut les comptes de Licques. Achats imposés à bas prix. Livraisons volontairement retardées. Paiements versés à des bandes chargées d'attaquer les concurrents. Grain conservé pendant que les prix montaient.
Colin Berset raconta comment on payait des charretiers pour attendre plusieurs jours avant d'entrer dans une ville affamée. Des maires de villages décrivirent les ventes forcées. Un meunier expliqua comment son contrat lui interdisait d'acheter du blé en dehors du réseau.
Marconne écouta avec une politesse presque parfaite.
Puis il se leva.
« Vous avez entendu des chiffres et des malheurs. Vous n'avez pas entendu le droit. »
Il rappela que chaque achat avait un contrat, que chaque entrepôt dépendait d'un seigneur reconnu, que ses gardes protégeaient des biens privés contre les pillards.
« La guerre fait monter les prix. Voulez-vous me condamner parce que j'ai compris la rareté avant les autres ? »
Une femme cria que son fils était mort de faim.
Marconne la regarda sans mépris.
« Si je n'avais pas déplacé le grain vers des lieux sûrs, des chevauchées l'auraient peut-être brûlé. Votre fils serait-il vivant ? »
Le silence changea de nature.
Martin comprit le danger. Marconne ne niait pas les faits. Il les rangeait dans une autre histoire.
Martin se leva à son tour.
« Nous ne vous accusons pas d'avoir prévu la pénurie. Nous vous accusons de l'avoir aggravée parce qu'elle rapportait. »
Matthieu lut un passage ordonnant de retarder une livraison « jusqu'à ce que la détresse du marché devienne avantageuse ». Puis un ordre de fermeture de moulins indépendants. Puis le paiement d'hommes chargés de brûler les chariots d'un marchand.
Cette fois, même les partisans de Marconne se turent.
Les cloches de la tour sonnèrent trois fois.
Ennemi en vue.
Depuis le rempart, Martin distingua deux colonnes. Au nord, des troupes françaises portant les couleurs du roi. À l'ouest, des cavaliers anglais.
Les deux détachements n'étaient pas alliés. Leurs éclaireurs commençaient déjà à se provoquer dans les champs.
Chaque camp envoya un héraut.
Chaque camp réclama Marconne.
Martin posa la même question aux deux :
« Votre commandant autorisera-t-il l'audience à continuer ? »
Les deux répondirent non.
Martin répondit non à son tour.
Le siège commença.
Ce n'était pas un grand siège avec mangonneaux et tours de bois. Français et Anglais se méfiaient trop l'un de l'autre pour attaquer ensemble. Ils bloquèrent les routes, occupèrent les ponts, empêchèrent les convois d'approcher.
Dans la Maison de la Chaîne, les réserves suffiraient vingt jours, peut-être moins.
Marconne apprit le chiffre.
Il sourit.
« Vous voyez, Vautrin ? Tout finit par devenir une question de grain. »
Martin le regarda.
« C'est pour cela que vous allez perdre. »
L'audience créa un précédent que Martin n'avait pas prévu. Après Marconne, les habitants apportèrent d'autres plaintes : poules prises par une patrouille, farine mélangée de son, dettes anciennes, terres disputées.
Martin essaya de renvoyer les affaires sans rapport avec la Concorde.
Les gens revinrent le lendemain.
Greybourne, informé de la situation, lui envoya une lettre :
Vous avez inventé le gouvernement. Toutes mes condoléances.
Martin montra la phrase à Ysabeau.
« Il trouve cela drôle. »
« Il est anglais. »
Pour ne pas devenir juge unique, Martin demanda aux villages voisins de désigner des représentants. Une assemblée mensuelle traiterait les litiges ordinaires. Les Lévriers fourniraient la sécurité et les clercs, pas la décision finale.
Les nobles se moquèrent de ce « parlement de paysans ».
Martin s'en moqua à son tour.
Pendant le siège, cette assemblée devint essentielle. Les représentants avaient vu les réserves et validé les rationnements. Les habitants savaient que Martin ne cachait pas du pain pour ses favoris.
La transparence ne créait pas de grain.
Elle empêchait la pénurie de devenir immédiatement une révolte.
Pendant le blocus, les représentants des villages réunis à la Maison de la Chaîne exigèrent de consulter les réserves. Certains capitaines auraient considéré cette demande comme une insulte. Martin hésita, puis accepta.
Les granges furent ouvertes devant eux. Ysabeau montra les sacs, les réserves de sel, les tonneaux, les quantités destinées aux chevaux. Plusieurs représentants furent surpris par la faiblesse des stocks.
« Vous nous avez laissé entrer alors que cela montre votre faiblesse », dit l'un d'eux.
« Si nous mourons de faim, vous la verrez de toute façon. »
Le lendemain, le conseil approuva les rations réduites.
Un boulanger proposa de cuire des pains plus petits mais plus nombreux pour éviter l'impression que certains recevaient davantage. Une femme suggéra de réserver une bouillie différente pour les enfants. Des décisions pratiques remplacèrent les rumeurs.
Marconne observa encore une fois la scène avec curiosité.
« Vous rendez la pénurie publique. »
« Oui. »
« Les gouvernants préfèrent généralement cacher ce qu'ils ne contrôlent pas. »
« C'est peut-être pour cela qu'on ne les croit plus quand ils disent contrôler quelque chose. »
Martin ne savait pas s'il avait raison. Il savait seulement que les gens supportaient mieux une mauvaise nouvelle lorsqu'ils pouvaient vérifier qu'elle n'avait pas été inventée pour les tromper.
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