LA GUERRE DU PAIN
Lire le chapitre 16: Vingt jours de pain
Au troisième jour, Ysabeau réduisit les rations.
Au cinquième, on abattit deux chevaux blessés.
Au septième, les patrouilles françaises et anglaises commencèrent à se battre entre elles pour les villages voisins. Le blocus se relâcha par endroits, mais les paysans payèrent encore le prix de cette rivalité.
Près de six cents personnes étaient enfermées dans la Maison de la Chaîne, dont moins de deux cents combattants.
Chaque matin, Ysabeau pesait publiquement la farine.
Martin trouva d'abord la cérémonie inutile.
« Les gens doivent voir la mesure », expliqua-t-elle. « Sinon ils en inventent une plus grande dans leur tête. »
Marconne observait depuis la fenêtre de la chapelle.
« Vous les habituez à demander des comptes », dit-il à Martin.
« Oui. »
« Un jour ils demanderont les vôtres. »
« Alors il faudra qu'ils soient bons. »
La faim avait un son. Elle rendait les conversations plus courtes. Les enfants couraient moins. Les hommes regardaient le couteau qui coupait le pain.
Martin finit par aller voir Marconne.
« Quel est votre dépôt le plus proche ? »
Le noble éclata de rire.
« Vous me demandez de vous aider à me voler. »
« Je vous demande si vous souhaitez mourir de faim avec nous. »
Marconne cita un domaine à douze lieues, où plusieurs centaines de sacs de seigle attendaient une vente anglaise.
Cette nuit-là, quatre-vingts Lévriers sortirent par un fossé de drainage pendant que Will Hobb faisait du bruit au nord du rempart.
Le dépôt tomba avant l'aube.
Il contenait plus de quatre cents sacs.
Ysabeau s'attendait à ce que Martin prenne tout.
Il en prit cent cinquante.
« Pourquoi laisser le reste ? »
« Parce que les villages de l'est devront aussi manger. »
Le grain fut chargé. Les petits chariots partirent vers plusieurs paroisses.
Au lever du jour, les habitants de la région avaient appris l'existence du dépôt. Des familles arrivèrent avec des charrettes. Les gardes restants furent incapables de renvoyer tout le monde.
L'entrepôt devint un marché improvisé.
Les Anglais quittèrent une partie du blocus pour sécuriser la route. Les Français les suivirent afin qu'ils ne prennent pas le grain.
L'encerclement se brisa presque de lui-même.
Les portes de la Maison de la Chaîne s'ouvrirent.
L'audience reprit trois jours plus tard.
Cette fois, Martin ne prononça pas lui-même la peine.
Des représentants de villages et de marchands discutèrent. Certains voulaient pendre Marconne. D'autres réclamaient sa rançon.
Une veuve dit seulement :
« Qu'il nous nourrisse. »
L'idée l'emporta.
Des réserves liées à ses domaines furent ouvertes à prix contrôlé. Une partie de ses liquidités devait indemniser les villages brûlés. Il resterait prisonnier jusqu'à l'exécution de ces mesures.
Marconne secoua la tête.
« Vous avez inventé l'impôt. »
« Non. Le remboursement. »
« Tous les collecteurs disent cela. »
Martin ne trouva rien à répondre.
Il comprenait de mieux en mieux pourquoi Hugues se méfiait des héros.
Le pouvoir avait un talent particulier pour transformer chaque prise en nécessité.
Quand le convoi de la nuit revint avec cent cinquante sacs, Martin fit ouvrir les premiers devant toute la cour. Ysabeau lut à haute voix le nouveau calcul des rations.
Les gens crièrent de joie.
Marconne observa la scène.
« Ils applaudissent moins le grain que la certitude qu'il existe. »
Martin le regarda.
« Vous comprenez donc. »
« J'ai toujours compris. C'est vous qui apprenez. »
La remarque était irritante, mais juste.
La Concorde conservait de grandes réserves derrière des murs et dépendait du secret. La Maison de la Chaîne possédait moins, mais rendait les chiffres visibles. Cette différence créait une confiance que Rochefort ne pouvait pas acheter aussi facilement.
Martin commença alors à noter une idée qui semblait presque absurde pour un arbalétrier : parfois, le pouvoir ne vient pas de ce que l'on possède, mais de la manière dont chacun sait ce qui est possédé.
Ce principe deviendrait plus tard une arme contre la Concorde, plus efficace que beaucoup d'embuscades.
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