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LA GUERRE DU PAIN

Lire le chapitre 3: Sous le léopard

En février 1359, les Lévriers Gris entrèrent au service des Anglais.

Le contrat fut signé dans le porche d'une église pendant qu'un notaire de Calais se plaignait de l'odeur des mercenaires. Hugues promettait soixante hommes. Il en avait cinquante et un.

« J'en compte cinquante et un », dit le notaire.

« Les neuf autres sont en reconnaissance. »

« Où ? »

« Si je le savais, ils feraient mal leur travail. »

Le capitaine anglais éclata de rire. Sir Thomas Greybourne, fils cadet d'une famille du Kent, parlait un français suffisamment bon pour offenser un évêque. Il signa pour soixante.

La mission consistait à renforcer un manoir au sud de Guînes et à harceler les routes françaises.

Martin éprouva un malaise en portant l'insigne anglais. Il avait combattu des Anglais. Son seigneur était mort sous leurs flèches. Mais il avait aussi vu des hommes d'armes français brûler des fermes en invoquant la nécessité du roi.

La deuxième semaine, Greybourne ordonna d'incendier trois exploitations soupçonnées de ravitailler une garnison ennemie.

Hugues revint au soir avec de la fumée derrière lui.

Les maisons étaient intactes. Seules des granges vides avaient brûlé.

Greybourne observa l'horizon.

« Le chaume paraît remarquablement résistant. »

« Très humide. »

« Il n'a pas plu depuis cinq jours. »

« Exceptionnellement humide. »

Le chevalier anglais sourit.

Il cessa ensuite d'utiliser les Lévriers pour incendier des villages et les employa pour les embuscades et la reconnaissance.

Près d'Ardres, ils capturèrent un courrier français. Parmi ses lettres, Martin trouva une liste de réserves de blé, d'avoine et de pois entreposées dans six domaines. À côté figuraient des prix trois fois supérieurs à ceux du marché.

Au bas du feuillet : une tour au-dessus de trois gerbes.

Le sceau de Marconne.

Greybourne examina la lettre.

« Nous achetons du grain à Licques, l'un de ces dépôts. »

« Les Français aussi », répondit Martin.

Une autre lettre le prouvait.

Le même clerc proposait des quantités à un châtelain français près de Saint-Pol.

« Un marchand qui vend aux deux camps n'est pas forcément un traître », dit Greybourne. « Seulement quelqu'un qui aime l'argent. »

Hugues posa le doigt sur les prix.

« Mais quelqu'un qui retient le grain jusqu'à ce que les deux camps soient désespérés fait autre chose. »

Les lettres partirent vers Calais.

Aucune enquête ne suivit.

Quelques jours plus tard, un officier anglais reçut précisément un convoi provenant de Licques. Le prix payé correspondait au chiffre gonflé du document.

Greybourne jura.

« Quelqu'un au-dessus de moi a accepté ce tarif. »

Hugues haussa les épaules.

« Il y a toujours quelqu'un au-dessus. »

Martin regarda les sacs s'empiler.

La guerre mangeait.

Mais peut-être existait-il des hommes qui dressaient le menu.

Le service anglais lui fit découvrir la frontière comme une chose beaucoup moins nette que sur les proclamations. Autour de Calais, la laine, le vin, le sel et l'argent traversaient continuellement les lignes. Les marchands changeaient de langue plus facilement que les soldats ne changeaient de bannière.

Le soir, les hommes de Greybourne partageaient parfois le feu avec les Lévriers. Will traduisait les plaisanteries avec mauvaise foi. Un archer du Kent se plaignit du pain français. Jehan répondit que les dents anglaises étaient trop tendres. Quelques mois plus tôt, ces hommes auraient pu se tuer sans connaître leurs noms. Maintenant ils discutaient de fromage.

Martin en fut presque plus troublé que par un combat.

Greybourne apprit que Raoul de Beaulieu était mort sous des flèches anglaises.

« Peut-être les miennes », dit-il.

« Peut-être. »

« Et cela ne vous empêche pas de servir ici ? »

Martin regarda l'entrepôt de la garnison, où venait d'arriver du grain acheté beaucoup trop cher.

« Aujourd'hui, je sais qui me paie. »

Le chevalier acquiesça.

Martin comprit plus tard que cette réponse marquait déjà une rupture profonde. Il ne croyait plus qu'une bannière suffisait à définir un homme. Cela ne rendait pas la guerre irréelle. Cela rendait ses justifications plus difficiles à accepter sans les examiner.

Le séjour près de Guînes apprit aussi à Martin ce qu'était réellement une garnison. Les murailles et les armes impressionnaient les voyageurs, mais une place forte vivait surtout de comptes. Deux cents soldats signifiaient bien davantage de bouches une fois ajoutés les serviteurs, les artisans, les femmes qui lavaient le linge, les enfants et les marchands du camp. Les chevaux dévoraient plus d'avoine que plusieurs familles réunies.

Le quartier-maître de Greybourne, un Gallois nommé Dafydd ap Rhys, laissait Martin assister à l'inventaire depuis que celui-ci avait surpris un clerc à compter deux fois le même sac. Dafydd gardait une série d'entailles sur un bâton pour vérifier les livres.

« Pourquoi ne pas faire confiance au registre ? » demanda Martin.

« Parce que celui qui tient la plume a faim lui aussi. »

Il lui montra comment quelques mesures perdues chaque jour devenaient une catastrophe au bout d'un mois. Les marchands n'avaient même pas besoin de voler ouvertement : grain humide pour augmenter le poids, avoine vieille mélangée à la nouvelle, chariots retardés jusqu'au tarif d'urgence, gardes facturés mais jamais engagés.

Martin pensa aux batailles où l'on accusait les soldats de lâcheté après une déroute. Combien avaient réellement commencé plusieurs semaines auparavant dans une grange, avec un sac pourri ou un chiffre faux ?

Le soir, il ajouta des colonnes à son livre de la faim : quantité promise, quantité reçue, date prévue, date réelle.

Hugues le regarda écrire.

« Tu deviens clerc. »

« Pire que brigand ? »

« Bien pire. Les clercs vivent plus longtemps. »