LA GUERRE DU PAIN
Lire le chapitre 24: La guerre des copies
Frère Matthieu devint chef d'une armée de scribes.
La chapelle de la Maison de la Chaîne se remplit de tables. Moines, clercs, notaires et marchands copièrent jour et nuit les documents de Saint-Bertin.
Le parchemin manqua presque immédiatement.
Ysabeau acheta de vieux registres. On gratta des contrats inutiles. Des feuilles moins coûteuses arrivèrent par les routes flamandes. Certaines versions furent résumées pour tenir sous un vêtement.
« Rochefort a des cavaliers », dit Will Hobb. « Nous avons de l'encre. »
« Essaie de ne pas perdre la guerre faute de plumes », répondit Martin.
Les copies partirent vers Amiens, Bruges, Gand, Calais, des chapitres cathédraux, des guildes et des maisons nobles rivales de la Concorde.
Un courrier fut capturé et mutilé. Deux de ses doigts furent coupés avant qu'on le relâche.
Il revint à la Maison de la Chaîne et demanda une autre mission.
Martin refusa.
« J'arrive encore à monter à cheval », dit l'homme.
« Tu as assez fait. »
« Alors ils ont réussi. Ils m'ont coupé les doigts pour m'arrêter. »
Martin le laissa choisir.
Le lendemain, il repartit avec des documents cachés dans la selle.
Cette décision pesa longtemps sur Martin. Protéger les hommes pouvait devenir une autre manière de leur retirer le droit de décider de leur propre risque.
Les révélations divisèrent la Concorde. Certains membres nièrent les signatures. D'autres accusèrent Rochefort d'avoir dépassé l'objectif initial. Marconne prit publiquement ses distances avec le Prieur et commença à fournir des noms.
À Bruges, une guilde ouvrit une enquête contre trois marchands. À Amiens, des fonctionnaires réclamèrent des inventaires. À Calais, certains officiers voulurent savoir combien leurs collègues avaient gagné.
Ce n'était pas la justice.
C'était de l'intérêt contrarié.
Martin apprit à s'en contenter lorsque l'intérêt allait dans la bonne direction.
Rochefort rassembla alors plusieurs compagnies dans un immense dépôt fortifié près de Saint-Pol. On parlait de cinq cents mercenaires, de coffres d'argent et de chariots prêts à partir vers l'est.
S'il emportait sa fortune, il pourrait reconstruire ailleurs.
Martin devait agir.
Greybourne s'échappa de captivité parce que ses geôliers se disputaient le montant de sa rançon. Il arriva avec le bras en écharpe et vingt archers.
Arnaud fut libéré à son tour : ses supérieurs trouvaient soudain dangereux d'apparaître trop proches de Rochefort. Il amena quatre-vingts hommes officieusement.
Sous la chaîne brisée se rassemblèrent Français, Anglais, mercenaires, miliciens, meuniers et hommes des guildes.
« Quelle bannière ? » demanda Arnaud.
Martin montra la sienne.
Greybourne leva un sourcil.
« Je suis anglais. »
« Pendant trois jours, essaie de ne pas en faire toute ta personnalité. »
Même Arnaud rit.
Ils partirent à l'aube.
La campagne de copies transforma la Maison de la Chaîne en atelier. L'odeur de l'encre se mêlait à celle du cuir humide et de la soupe. Des moines écrivaient à côté de marchands qui, quelques mois auparavant, se seraient disputés sur le prix du parchemin.
Un courrier nommé Perrin fut capturé près d'Arras. Les hommes de la Concorde lui coupèrent deux doigts avant de le relâcher avec un avertissement.
Il revint malgré tout.
« Donnez-moi un autre paquet. »
Martin refusa.
« Tu as assez fait. »
Perrin leva sa main bandée.
« S'ils m'ont fait cela pour m'arrêter et que je m'arrête, ils ont gagné. »
Martin hésita longtemps avant de le laisser repartir.
Le commandement avait toujours signifié protéger les hommes. Il découvrait qu'on pouvait aussi les protéger au point de leur enlever la possibilité de choisir eux-mêmes leur risque.
Les documents provoquèrent des réactions imparfaites. Des nobles s'en servirent contre des rivaux. Des guildes dénoncèrent certains monopoles tout en défendant leurs propres privilèges. Des religieux condamnèrent la spéculation mais évitèrent de parler des profits de leur abbaye.
Il n'y avait pas un camp pur face à un camp impur.
Martin apprit à chercher des intérêts suffisamment nombreux pour empêcher les abus les plus graves, plutôt que des alliés sans défaut.
La guerre des copies eut un autre effet : les noms sortirent du secret. Des gens qui n'avaient jamais rencontré Rochefort ou Marconne commencèrent à reconnaître les sceaux, les maisons commerciales et les intermédiaires.
Dans plusieurs marchés, on afficha des listes de courtiers liés aux contrats contestés. Certains furent accusés injustement, ce qui obligea Martin à intervenir.
« Nous ne remplaçons pas le secret par la rumeur », dit-il devant le conseil de la Chaîne.
Matthieu approuva et exigea que toute accusation publiée repose sur au moins deux documents ou témoignages indépendants.
Cette prudence ralentit les révélations, mais leur donna davantage de poids. Des marchands qui craignaient une chasse aux sorcières acceptèrent alors de coopérer.
Martin apprit que la vérité pouvait être détruite non seulement en la cachant, mais aussi en la mélangeant à assez de mensonges pour que plus personne ne sache quoi croire.
Rochefort utilisait justement cette méthode. Ses hommes diffusaient de fausses lettres attribuées aux Lévriers, contenant des accusations absurdes. Le but n'était pas que chacun les croie. Il suffisait que le public se lasse de distinguer le vrai du faux.
La réponse de Matthieu fut obstinément lente : sources, témoins, copies, dates.
Une guerre de patience contre le brouillard.
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