LA GUERRE DU PAIN
Lire le chapitre 25: La forteresse des granges
Le dépôt de Rochefort était une forteresse sous un autre nom.
Six énormes granges entouraient un manoir et une tour centrale. Les fossés avaient été creusés. Des plateformes de combat couraient le long des murs. Les cinq cents hommes à l'intérieur étaient des vétérans.
Martin observa l'ensemble depuis une hauteur.
« Un assaut direct nous tue », dit Jehan.
« Oui. »
« Un siège dure des semaines. »
« Oui. »
« Nous avons quatre jours de vivres. »
« Oui. »
Jehan soupira.
« Je préférais quand tu me contredisais. »
Rochefort avait choisi un terrain où la nourriture déciderait de tout.
Martin refusa donc de jouer selon ce terrain.
Il bloqua les routes mais n'attaqua pas. Les archers de Greybourne harcelèrent les remparts. Arnaud plaça sa cavalerie bien en vue.
Puis Agnès ouvrit un marché à deux lieues de la forteresse.
Des fours furent construits sous des toiles. On vendit de la farine, des oignons, du fromage, des haricots et de l'ale.
Le deuxième jour, un héraut approcha des murs.
« Tout homme qui sort sans arme peut manger et repartir libre. Celui qui apporte son arme reçoit trois jours de solde. Une escouade qui sort ensemble reçoit une semaine. »
Rochefort fit tuer le héraut.
Martin en envoya un autre.
La troisième nuit, onze mercenaires désertèrent.
À midi, trente-sept autres suivirent.
On leur donna à manger avant de les interroger.
Ils racontèrent que Rochefort promettait des primes à l'arrivée dans l'est, mais que personne ne savait si l'argent existait. Certains affirmaient que la Concorde s'effondrait. D'autres disaient que le trésor était immense.
Les contradictions étaient une bonne nouvelle : Rochefort ne contrôlait plus ce que ses hommes croyaient.
Le quatrième matin, près de cent cinquante soldats avaient quitté la forteresse.
Rochefort ordonna une sortie contre le marché.
Martin l'attendait.
Les archers anglais tirèrent depuis les haies. Les arbalétriers visèrent les chevaux. Arnaud contre-attaqua lorsque la charge perdit son élan.
Les défenseurs reculèrent vers la porte.
Les Lévriers les suivirent trop près.
Pendant quelques minutes, tout redevint exactement ce que Martin voulait éviter : un assaut frontal.
Jehan Leclerc mourut sous la porte, une lance dans la gorge.
Will Hobb reçut une flèche dans la cuisse.
Martin entra dans l'arche sous l'effet de la colère. Un coup sur son casque l'envoya contre le mur.
Il vit des étincelles.
Puis une phrase d'Hugues lui revint : la colère coûte cher quand d'autres hommes paient à ta place.
Martin recula, reprit son souffle et recommença à commander.
Les pavois avancèrent. Les arbalétriers gagnèrent les côtés. Les miliciens dégagèrent l'entrée au lieu de s'y entasser.
Un cheval mort empêcha la fermeture complète de la porte.
Les Lévriers passèrent.
La forteresse tomba grange après grange.
Rochefort se retira dans la tour avec une soixantaine d'hommes.
Arnaud proposa d'y mettre le feu.
Martin montra les milliers de sacs tout autour.
« Non. »
Arnaud eut l'air presque honteux.
Après tout ce temps, la guerre mangeait toujours.
Et Martin regardait toujours la cuisine.
Le marché devant la forteresse devint rapidement un village de siège. Des fours apparurent, puis un chirurgien, puis un vendeur de vieilles bottes. Les déserteurs arrivaient par petits groupes, persuadés qu'on les enchaînerait ou qu'on les forcerait à rejoindre les Lévriers.
Martin ordonna qu'on leur donne à manger avant toute question.
Ils parlèrent ensuite beaucoup plus volontiers.
L'un racontait que Rochefort n'avait plus d'argent. Un autre jurait que le trésor débordait de couronnes. Un troisième affirmait que le comte comptait abandonner la moitié de ses hommes avant la marche vers l'est.
Les récits se contredisaient, ce qui prouvait une chose : à l'intérieur, personne ne savait plus quoi croire.
Martin fit renvoyer certaines rumeurs vers les murs, avec une information exacte : tout homme qui sortait pouvait manger et repartir.
Greybourne apprécia.
« Un siège par le ragot. »
« Moins cher que les pierres. »
Après la mort de Jehan, Martin manqua pourtant de perdre cette discipline. Il entra sous la porte avec la seule envie d'atteindre ceux qui venaient de tuer son sergent. Un coup sur le casque le fit vaciller.
Il entendit presque Hugues : la colère coûte cher quand d'autres paient.
Martin recula et recommença à donner des ordres.
Ils gagnèrent parce qu'il retrouva son rôle avant que sa colère ne devienne la stratégie de toute l'armée.
Le soir, assis près du corps de Jehan, il comprit qu'un capitaine ne devait pas seulement contrôler la peur de ses hommes.
Il devait aussi contrôler ses propres raisons de les faire avancer.
La veille de l'assaut final, Martin parcourut le camp avec Greybourne. Les feux du marché éclairaient les visages d'hommes venus de partout. Des Picards mangeaient à côté de Flamands. Des archers anglais échangeaient des conseils avec des arbalétriers qu'ils auraient affrontés sous une autre bannière. Des paysans comptaient les sacs de farine pendant que des chevaliers vérifiaient les chevaux.
Greybourne observa :
« Aucun chroniqueur ne saura quoi faire de cette armée. »
« Tant mieux. »
« Ils choisiront un camp pour nous. Les chroniques aiment les camps. »
Martin regarda la forteresse au loin.
« Alors les comptes devront faire le reste. »
Greybourne rit.
Ils parlèrent ensuite de ce qui arriverait si Martin mourait. Ysabeau gérerait le ravitaillement. Arnaud prendrait le commandement tactique des Français. Greybourne garderait les archers et empêcherait les Anglais de transformer la victoire en prise officielle. Matthieu devait sauver les documents avant le trésor.
« Tu as enfin prévu de ne pas être indispensable », dit Greybourne.
Martin pensa à la remarque de Marconne.
Un seigneur construisait souvent une maison autour de sa personne. Martin voulait qu'une compagnie survive à son capitaine.
Cette nuit-là, il dormit quelques heures seulement. Non par peur de mourir, mais parce qu'il savait qu'au matin des hommes avanceraient là où il leur dirait d'avancer.
Cette responsabilité n'était jamais devenue plus légère.
Il avait simplement appris à ne pas la confondre avec le droit de tout décider.
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