LA GUERRE DU PAIN
Lire le chapitre 26: Le compte du Prieur
Rochefort se rendit au coucher du soleil.
Il descendit de la tour en armure, sans casque, le visage calme.
Autour de lui, d'anciens mercenaires de la Concorde déposaient leurs armes et recevaient de la soupe.
« Vous les avez achetés », dit le comte.
« Je leur ai donné un choix. »
« Avec de l'argent. »
« Avec du pain d'abord. »
Rochefort regarda les feux du marché au-delà des murs.
« Différence de poète. »
« Les hommes affamés la connaissent. »
Dans le manoir, on découvrit le trésor de la Concorde : coffres de monnaie, reconnaissances de dette, contrats de récolte, lettres de crédit, titres sur des terres.
Matthieu trouva surtout un registre privé : le Compte du Prieur.
Il détaillait les répartitions de profits sur six années.
Même Marconne resta bouche bée.
Rochefort avait détourné une partie des revenus de ses propres associés, grâce à de fausses sociétés et des coûts de transport inventés.
La morale n'avait jamais réussi à diviser la Concorde aussi efficacement que la cupidité.
Marconne commença immédiatement à fournir des noms.
Les clercs capturés firent de même.
Rochefort les regarda avec mépris.
« Vous pensez que tout s'arrête parce que mes associés se retournent contre moi ? Une autre Concorde apparaîtra. Un autre marchand stockera le blé. Un autre seigneur achètera des fonctionnaires. Un autre capitaine comprendra qu'un soldat affamé obéit à celui qui le nourrit. »
Martin ne nia pas.
« C'est pour cela que vous pendre ne suffit pas. »
Cette réponse surprit le comte.
Les alliés de Martin imposèrent plusieurs mesures : inventaires publics des grands dépôts pendant trois ans, publication des prix dans les marchés associés, examen des dettes nées de contrats de récolte coercitifs, limitation des saisies armées, répartition des réserves entre plusieurs autorités.
Ce n'était pas parfait.
Les règles pouvaient être contournées. Les hommes pouvaient être achetés. Les alliances pouvaient se reformer.
Mais l'information ne resterait plus concentrée dans les mêmes mains.
Le trésor lui-même posa un autre problème. Les soldats voulaient leur part. Les villages réclamaient réparation. Les guildes demandaient remboursement.
Martin fit sceller les coffres par cinq groupes différents. Aucun ne pouvait être ouvert sans plusieurs témoins.
Ses propres hommes protestèrent.
« Nous avons pris la forteresse. C'est notre butin. »
« Rochefort disait la même chose du grain saisi. »
Un jeune Lévrier tenta de briser un sceau. On l'expulsa selon les règles de la compagnie, mais Martin refusa de le pendre.
« Si nos règles changent quand la somme devient grande, ce ne sont pas des règles. »
Marconne sourit.
« Vous découvrez pourquoi le droit est si gênant. »
Rochefort fut remis aux autorités françaises, sous garde conjointe et avec des copies déjà envoyées à Calais et en Flandre.
Martin n'avait aucune certitude sur la condamnation finale.
Un homme comme Rochefort avait trop de cousins, trop d'argent, trop de portes auxquelles frapper.
Matthieu lui dit :
« La justice et la victoire sont parentes, pas jumelles. »
Jehan fut enterré près de la forteresse avec les autres morts.
Will survécut et prétendit que sa blessure avait ruiné sa voix de chanteur.
Personne ne remarqua de changement.
Le trésor de Rochefort fut presque plus dangereux après la victoire que ses mercenaires avant elle. Chaque groupe avait une raison légitime de réclamer de l'argent : soldats en retard de solde, villages incendiés, guildes ayant prêté, abbayes ayant nourri la coalition.
Un vétéran des Lévriers protesta lorsque Martin fit poser plusieurs sceaux sur les coffres.
« Nous avons pris la place. C'est notre butin. »
« Rochefort disait la même chose quand il prenait une récolte. »
« Nous avons saigné pour cela. »
« D'autres ont eu faim pour cela. »
Le débat faillit diviser la compagnie.
Martin refusa pourtant de modifier les règles. Lorsqu'un jeune soldat tenta de briser un sceau, il fut expulsé avec restitution de ce qu'il avait essayé de prendre. Certains demandèrent sa pendaison.
Martin répondit :
« Si le montant de l'argent change la peine, alors la règle n'était qu'une décoration. »
La répartition prit des semaines. Personne ne reçut tout ce qu'il voulait. Martin trouva cela presque rassurant.
Plus important encore, le trésor ne devint pas automatiquement la propriété de l'homme qui commandait les armes.
C'était peut-être la victoire la plus difficile à expliquer dans une chanson.
Après la chute de la forteresse, Martin visita plusieurs familles mentionnées dans les contrats de dette. Il s'attendait à ce que toutes réclament l'annulation immédiate.
Ce ne fut pas le cas.
Un fermier avait emprunté après une inondation et avait presque fini de rembourser. Il craignait qu'une annulation générale ne détruise aussi son droit sur une parcelle louée. Une autre famille avait signé sous menace et voulait voir le parchemin brûlé devant elle. Une veuve ne comprenait pas les termes mais savait qu'un collecteur avait pris son bœuf.
Martin comprit qu'il serait dangereux de déclarer faux tout ce qui portait le sceau de la Concorde. Des vies s'étaient organisées autour de certains contrats, même imparfaits.
Les conseils examinèrent donc les cas un par un. Menace, quotas impossibles, clauses cachées et violence pouvaient suspendre une dette. Les prêts ordinaires restaient valables, parfois avec des conditions renégociées.
Will Hobb se plaignit :
« Rochefort aurait réglé tout cela en une après-midi. »
« Oui », répondit Martin. « C'était justement le problème. »
Ils passèrent davantage de temps à débattre de signatures qu'à prendre la forteresse.
Martin découvrit ainsi que détruire un pouvoir était plus rapide que construire quelque chose de plus juste à sa place. Une porte se brisait en une heure. Une règle acceptée demandait des semaines de témoins, de disputes et de cas qui ne correspondaient jamais parfaitement à l'histoire que les vainqueurs voulaient raconter.
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