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LA GUERRE DU PAIN

Lire le chapitre 4: Le prix de l'avoine

Les Lévriers quittèrent les Anglais avec trente-sept jours de solde pour quarante jours de service.

Hugues appela cela une victoire.

Ils prirent la route de Béthune. Partout, la faim devenait visible. On mélangeait des glands moulus à la farine. Les familles faisaient cuire des orties. L'avoine coûtait parfois plus cher que le vin médiocre.

À Lillers, un attroupement bloquait une charrette de grain. Les gardes repoussaient les habitants avec leurs hampes de lance. Une femme criait que ses enfants n'avaient rien mangé depuis deux jours.

Le marchand répétait :

« Ce grain appartient à monseigneur de Marconne ! Il part pour Arras ! »

Martin s'arrêta.

Hugues aussi.

« Ne fais pas ce que ton visage annonce », dit le capitaine.

La foule poussa. Un garde paniqua et planta sa lance dans le ventre d'un vieil homme.

Tout bascula.

Martin descendit de cheval, détourna la hampe et frappa le garde. Hugues plaça les Lévriers en ligne. Ysabeau grimpa sur la charrette.

« Le premier qui lance une pierre n'aura pas de pain ! »

Le silence tomba presque aussitôt.

Hugues obligea le marchand à vendre la moitié du chargement au prix du mois précédent. La compagnie paya la différence.

« Tu viens de nous appauvrir », dit-il ensuite à Martin.

« Nous étions déjà pauvres. »

« Nous étions pauvres avec professionnalisme. »

Le vieil homme mourut avant le soir.

Sa fille s'appelait Margot. Elle avait travaillé dans une cuisine seigneuriale près d'Aire-sur-la-Lys. Elle raconta que les granges du domaine étaient si pleines qu'on stockait des sacs dans les écuries et même dans une ancienne chapelle.

« À qui appartient le domaine ? » demanda Martin.

« À Géraud de Vaux. Un ami de Marconne. »

Cette nuit-là, Hugues expliqua enfin ce qu'il savait. Après Crécy, plusieurs grands propriétaires avaient commencé à acheter les récoltes à l'avance. Ils promettaient aux paysans une protection contre les chevauchées, puis imposaient des prix fixes très bas. Le grain était ensuite déplacé vers des entrepôts fortifiés et revendu aux armées lorsque les besoins devenaient urgents.

« Au début, c'était un commerce sale mais ordinaire », dit Hugues. « Maintenant, ils contrôlent les routes, les moulins, les gardes et parfois les collecteurs d'impôts. »

Le lendemain, les Lévriers signèrent avec un capitaine français, Arnaud de Châtillon.

Sa première mission : saisir le grain que des villages auraient dissimulé au fisc royal.

Au bas de l'ordre figurait une liste d'acheteurs autorisés à acquérir le surplus confisqué.

Le premier nom était Eustache de Marconne.

Margot enterra son père dans une terre gorgée d'eau. Martin l'aida à creuser. La glaise collait aux pelles et le fond de la fosse se remplissait presque aussi vite qu'ils le vidaient.

Quand tout fut terminé, la jeune femme lui tendit un petit morceau de tissu noué.

À l'intérieur se trouvait une poignée de seigle.

« Mon père gardait toujours les semences à part », dit-elle. « Il répétait qu'une famille qui mange tout son grain de semence accepte déjà de mourir l'année suivante. »

Martin voulut lui rendre le paquet.

« Gardez-le. Pour vous souvenir de ce que vos collecteurs appellent surplus. »

Il le conserva pendant des années.

Hugues lui reprocha pourtant d'avoir passé une demi-journée à un enterrement.

« Tu ne peux pas enterrer tous ceux que les hommes armés font mourir. »

« Alors on ne fait rien ? »

« On choisit ce qui change demain. »

Cette morale pratique irritait Martin. Elle lui paraissait froide. Mais elle avait une discipline que les beaux discours n'avaient pas.

Le lendemain, Martin acheta deux sacs d'avoine avec sa solde et les fit envoyer au village de Margot. Hugues le découvrit et lui infligea une amende d'un denier pour utilisation non autorisée du chariot de compagnie.

Puis il ajouta discrètement un troisième sac payé de sa poche.

Martin ne le remercia jamais. Hugues n'aurait pas aimé cela.

Le paquet de seigle que Margot avait donné à Martin resta longtemps au fond de sa besace. À chaque fois qu'il changeait de manteau ou réparait une sangle, il le retrouvait et se demandait pourquoi il conservait quelques grains sans valeur. Hugues le surprit une fois.

« Tu transportes des semences maintenant ? »

« Un souvenir. »

« Les souvenirs pèsent toujours plus lourd qu'on croit. »

Martin demanda alors ce qu'un capitaine devait faire lorsqu'un ordre légal produisait quelque chose d'injuste.

Hugues haussa les épaules.

« D'abord vérifier que c'est vraiment injuste. Les soldats aiment appeler injustice ce qui les dérange. Ensuite décider ce que tu es prêt à perdre pour t'y opposer. »

« Et si le prix est trop élevé ? »

« Alors tu sauras le prix de ta morale. Tout le monde en a un. »

Martin trouva la réponse cynique.

Plus tard, il la trouva honnête.

Le problème des villages n'était pas que personne ne connaissait leurs souffrances. Beaucoup d'hommes les connaissaient très bien. Ils avaient simplement décidé qu'intervenir coûterait davantage que détourner les yeux.

Lorsque Martin prit lui-même le commandement, il se surprit plusieurs fois à faire le même calcul. Combien de soldats pouvait-il risquer pour protéger un moulin ? Combien d'argent pouvait-il perdre en refusant un contrat ? Combien de faim pouvait-il imposer à sa propre compagnie au nom d'un principe ?

Le seigle de Margot lui rappelait que les réponses abstraites devenaient toujours concrètes pour quelqu'un.