LA GUERRE DU PAIN
Lire le chapitre 6: Contrat rompu
La pluie avait gonflé la rivière. Hugues croyait encore le gué praticable.
Il ne l'était plus.
Derrière eux, les cavaliers se rapprochaient. Devant, l'eau brune emportait des branches entières.
Ysabeau regarda le chariot.
« Il ne passera pas. »
« Alors on l'abandonne », répondit Hugues.
Des protestations éclatèrent. Le chariot transportait les vivres, les carreaux de réserve, les outils et deux blessés.
Martin observa les saules alignés en amont. Leur disposition trahissait une ancienne chaussée noyée sous l'eau.
« Pas le gué. Là-bas. »
Ils trouvèrent le passage. Les chevaux avancèrent dans l'eau jusqu'aux genoux. Le chariot suivit.
Les poursuivants, eux, entrèrent directement dans le gué. Deux montures tombèrent. Les autres cherchèrent la chaussée.
Martin plaça six arbalétriers sur la rive opposée.
Le premier carreau abattit un cheval et bloqua l'étroit passage. Les suivants frappèrent les hommes coincés derrière.
Les cavaliers reculèrent.
Sur l'un des morts, Martin trouva un ordre d'arrestation. Les Lévriers étaient accusés de vol de grain royal, de désertion et de correspondance avec l'ennemi anglais.
« Nous avons effectivement correspondu avec des Anglais », dit Martin.
« Sous contrat », répondit Hugues.
« La vérité vieillit mal. »
Ils se cachèrent plusieurs jours dans les marais de la Lys. Puis un moine les retrouva.
Une abbaye près de Saint-Omer possédait des réserves de dîme. Des seigneurs exigeaient qu'elles soient vendues à des marchands agréés. L'abbé refusait. Des hommes surveillaient désormais les routes.
« Il veut que nous volions son propre grain ? » demanda Ysabeau.
Le moine acquiesça.
Hugues rit.
Le premier convoi passa. Le second fut attaqué.
Dans un chemin creux, Martin combattit derrière une charrette renversée. Une lance lui ouvrit les côtes. Hugues reçut un coup d'épée à l'épaule.
Les assaillants se retirèrent lorsque les cloches des villages voisins sonnèrent l'alarme. Des centaines de paysans apparurent avec des outils, des arcs de chasse et des pierres.
Le grain atteignit les paroisses.
Mais la blessure d'Hugues noircit.
La fièvre arriva deux jours plus tard.
Le passage de la rivière lui enseigna que la hiérarchie d'une compagnie mercenaire différait d'une maison noble. Hugues s'était trompé sur le gué. Martin l'avait corrigé devant tout le monde. Sous Raoul, une telle contradiction aurait pu être considérée comme une insolence.
Après le danger, Hugues rassembla les hommes.
« J'avais tort. »
Rien de plus.
Martin attendit une explication. Il n'y en eut pas.
« Vous n'avez pas peur de paraître faible ? » demanda-t-il plus tard.
« Ils ont vu la rivière. Prétendre qu'elle était moins profonde ne la rendrait pas moins profonde. »
La simplicité de la réponse resta en lui.
Lorsque la fièvre commença à emporter Hugues, les décisions passèrent presque naturellement vers Martin. On lui demandait où placer les sentinelles, combien de chevaux détacher, quelle route prendre. Il renvoyait tout vers le capitaine jusqu'à ce que Hugues le traite d'imbécile.
« Une compagnie sent l'hésitation comme un cheval sent la peur. Les deux deviennent stupides s'il y en a trop. »
Martin avoua qu'il n'était pas prêt.
Hugues sourit faiblement.
« Les hommes dangereux sont ceux qui se disent prêts avant qu'on leur demande. »
Pendant les jours passés dans les marais de la Lys, les Lévriers comprirent ce que signifiait être déclaré hors-la-loi. Un paysan pouvait leur vendre du pain un matin et nier les avoir vus l'après-midi si un sergent royal arrivait. Une auberge acceptait leur argent mais refusait qu'ils dorment sous le toit. Les prêtres hésitaient à leur donner la communion.
Martin découvrit surtout que la légalité était un vêtement prêté par quelqu'un de plus puissant. La veille, il avait servi un capitaine français avec un contrat scellé. Le lendemain, le même capitaine pouvait présenter son obéissance comme une preuve de trahison.
« Tu croyais que les parchemins protégeaient ? » demanda Hugues avant que sa fièvre ne l'emporte complètement.
« Ils devraient. »
« Ils protègent quand quelqu'un a intérêt à les respecter. C'est déjà mieux que rien. »
Martin conserva l'ordre d'arrestation trouvé sur le cavalier mort. Plus tard, il le plaça à côté d'un ancien contrat signé par Arnaud. Les deux portaient des sceaux officiels. Les deux racontaient des vérités incompatibles sur les mêmes hommes.
Cette paire de parchemins fut l'une des raisons pour lesquelles il insista ensuite sur les copies, les témoins et les lectures publiques. Un document seul pouvait être retourné. Plusieurs copies, connues de plusieurs communautés, résistaient mieux à la volonté d'un seul seigneur.
Les marais lui enseignèrent ainsi une leçon qu'il n'aurait jamais apprise sous Raoul : un homme sans protection juridique devait parfois fabriquer lui-même les conditions qui rendaient sa parole crédible.