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LA GUERRE DU PAIN

Lire le chapitre 7: Les trois règles

Hugues Brachet mourut dans une écurie parce que l'infirmerie de l'abbaye était pleine d'enfants affamés.

Cela lui convenait.

« Les enfants se plaignent moins que les soldats », murmura-t-il.

La plaie sentait la chair morte. Le chirurgien avait coupé, brûlé, prié. Rien n'y faisait.

Hugues appela Martin.

« Tu es capitaine. »

« Non. »

« C'est pour cela que tu peux le devenir. »

Martin protesta. Il y avait des hommes plus âgés. Ysabeau avait plus de bon sens. Jehan connaissait mieux la discipline.

Hugues leva trois doigts tremblants.

« Première règle : paie les hommes quand tu l'as promis, même si tu dois vendre ton cheval. Deuxième : ne brûle jamais ce que tu pourrais avoir besoin de manger le mois prochain. Troisième… »

Il dut reprendre son souffle.

« Regarde toujours qui gagne quand tout le monde perd. »

Il mourut après minuit.

On l'enterra sous un pommier, hors du cimetière consacré.

Le lendemain, trente-huit Lévriers se réunirent. Certains voulaient se disperser. Les deux Anglais parlaient de retourner vers Calais. Alain le Breton proposait de voler un dernier convoi et de disparaître.

Tous regardaient Martin.

« Je vous conduis jusqu'à un endroit sûr », dit-il.

Jehan demanda :

« Où est-il, cet endroit ? »

Personne ne sut répondre.

Alors Martin proposa des règles. Pas de grain de semence pris aux villages. Pas d'incendie général sur ordre d'un employeur. Les parts de solde seraient fixées avant chaque service. Les blessés conserveraient leur part pendant un mois. Tout homme pourrait quitter la compagnie à la fin d'un contrat.

« Tu écris des lois ? » se moqua Alain.

« Non. Je fixe notre prix. Celui qui veut des bêtes peut engager quelqu'un d'autre. »

La compagnie conserva quelque temps le nom de Lévriers Gris, mais les villageois commencèrent à les appeler les Francs Lévriers, puis simplement les Lévriers Libres.

Un mois plus tard, une proclamation d'Arras déclara Martin Vautrin et ses hommes hors-la-loi.

La même semaine, un messager anglais apporta une offre de Sir Thomas Greybourne.

Il voulait engager Martin pour attaquer un château français.

Le château appartenait à Eustache de Marconne.

La première nuit après la mort d'Hugues, Martin compta trois fois l'argent de la compagnie. La somme était bien plus faible qu'il ne l'avait imaginé. Hugues avait régulièrement avancé de sa propre part la solde des blessés et compensé ensuite avec les contrats suivants.

Ysabeau le trouva devant les pièces.

« Elles ne vont pas faire des petits. »

« Je vérifie. »

« Tu paniques avec des chiffres. »

Martin leva les yeux.

« Combien de jours ? »

« Douze. Ensuite, il faut gagner quelque chose. »

Le lendemain, lorsqu'il fit lire les nouvelles règles, Martin ajouta un point : chaque contrat serait prononcé à voix haute devant la compagnie. Beaucoup d'hommes ne savaient pas lire. Trop de capitaines utilisaient cela pour changer les conditions après coup.

Jehan protesta.

« Les employeurs n'aimeront pas. »

« Alors ils engageront des hommes plus faciles à tromper. »

Cette phrase lui valut davantage de loyauté qu'un discours sur l'honneur.

Les premières semaines de commandement furent remplies de choses sans gloire : réparer des harnais, trouver des oignons, remplacer une roue, décider qui devait monter la garde sous la pluie. Martin découvrit que diriger consistait surtout à traiter sérieusement des problèmes trop petits pour entrer dans les chansons.

Le premier véritable conflit sous le commandement de Martin ne concerna ni les Anglais ni Marconne, mais une jument blessée. Un piquier flamand affirma qu'elle devait lui revenir en compensation de sa solde retardée. Ysabeau répondit que la compagnie l'avait achetée et qu'elle appartenait donc à tous.

Sous Raoul de Beaulieu, la question aurait été simple : le seigneur décidait. Sans seigneur, il fallait expliquer pourquoi une décision était juste.

Martin demanda qui avait payé le fourrage : la compagnie. Qui avait soigné l'animal pendant l'hiver : le piquier. Quelle valeur avait-elle maintenant : moins que la somme due.

Il décida que l'homme pouvait prendre la jument si sa valeur était déduite de sa part, avec régularisation au prochain contrat.

Personne ne fut entièrement content.

Ysabeau déclara que c'était probablement bon signe.

À partir de ce jour, les biens communs furent marqués d'un petit dessin représentant un maillon rompu, avant même que l'emblème officiel existe. Les anciens racontèrent ensuite que la célèbre chaîne brisée était née parce que deux soldats avaient failli s'entretuer pour une jument boiteuse.

Martin ne démentit jamais.

Il préférait les légendes qui conservaient quelque chose de ridicule. Elles empêchaient les hommes d'oublier que les institutions les plus utiles naissaient souvent de disputes très ordinaires.