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LA GUERRE DU PAIN

Lire le chapitre 8: Licques

Le château de Licques contrôlait plusieurs routes de ravitaillement. Greybourne le voulait pour des raisons militaires. Martin, lui, voulait les registres qu'on disait conservés dans ses bureaux.

Ils entrèrent par un ancien conduit d'évacuation indiqué par un meunier. Le passage était à moitié noyé et infesté de rats. À l'extrémité, des barres de fer neuves avaient été scellées dans une maçonnerie ancienne.

Pendant presque une heure, Martin et Alain dégagèrent les pierres autour du cadre. Un garde toussa au-dessus d'eux. Personne ne bougea.

Finalement, douze hommes se glissèrent dans la cour.

La poterne tomba rapidement. Le reste du château résista jusqu'à l'aube.

Une fois la reddition obtenue, Martin courut vers le bureau du receveur.

Des coffres contenaient des contrats, des lettres, des livres de comptes. Greybourne mit deux scribes à disposition.

Le résultat dépassait ce que Martin imaginait.

Marconne n'était qu'un membre d'un réseau plus vaste. Douze familles nobles revenaient régulièrement. Des marchands de Bruges, de Saint-Omer, d'Arras et de Calais partageaient les investissements. Des capitaines recevaient des paiements pour fermer les yeux. Des convois étaient volontairement retardés après des batailles afin de vendre plus cher.

Un officier anglais apparaissait dans les registres.

Greybourne pâlit.

« Je dîne avec cet homme. »

Martin referma le livre.

« Peut-être devriez-vous changer de table. »

Ysabeau découvrit ensuite un petit cahier caché sous le plancher. Il ne contenait pas des ventes, mais un calendrier de déplacement du grain vers trois grands dépôts : Saint-Venant, Doullens et un domaine près d'Abbeville.

Les quantités suffisaient à nourrir des milliers de personnes.

« Pourquoi tout déplacer maintenant ? » demanda Greybourne.

Martin regarda les dates.

« Parce que les armées vont entrer en campagne. Les prix vont monter. »

« Et les villages ? »

« Ils paieront ce qu'il restera. »

À cet instant, l'ennemi prit une autre forme dans l'esprit de Martin.

Il ne portait ni lys ni léopard.

C'était un marché protégé par des épées.

Après la prise de Licques, Greybourne proposa de laisser une garnison des Lévriers dans le château.

Martin demanda :

« Avec quoi les nourrir ? »

« Il y a des réserves pour trois mois. »

« Et après ? »

Le chevalier anglais sourit.

« Vous découvrez pourquoi les châteaux ont besoin de paysans. »

Martin parcourut les remparts au coucher du soleil. D'en haut, le paysage paraissait ordonné : champs, routes, clochers, haies. On pouvait presque croire qu'un homme placé assez haut pouvait comprendre et diriger tout cela.

Puis une femme arriva à la porte pour réclamer une vache prise par l'ancienne garnison. Un bûcheron demanda le paiement de plusieurs charrettes de bois. Deux frères apportèrent une facture de toiture.

La victoire produisait des créanciers plus vite que de la gloire.

Dans les comptes du château, Martin trouva également des ordres de destruction de grain. Non pas pour empêcher l'ennemi de le prendre, mais pour éviter qu'il soit vendu sous un prix minimum fixé par la Concorde.

Des hommes appliquaient à un marché la logique d'une terre brûlée.

C'est à Licques que Martin cessa définitivement de croire que la Concorde ne faisait que profiter de la guerre. Elle avait appris à penser comme elle.

Les scribes de Licques travaillèrent deux jours presque sans dormir. Ils comparaient les écritures, les sceaux et les marques commerciales. Martin, qui lisait lentement, se sentait inutile au milieu des parchemins.

Matthieu lui montra comment reconnaître une comptabilité truquée sans comprendre chaque mot : montants ronds répétés, frais de transport identiques sur des distances différentes, marchandises revendues avant leur arrivée supposée.

« Les menteurs aiment les chiffres propres », dit le moine. « La réalité est plus désordonnée. »

Un registre montrait qu'un même lot de seigle avait été vendu trois fois sur le papier : à un officier français, à un acheteur anglais et à un marchand de Saint-Omer. Deux des ventes étaient probablement des promesses futures, mais les paiements avaient déjà été encaissés.

Martin comprit alors que la Concorde gagnait parfois de l'argent sur du grain qui n'avait même pas bougé.

Cette découverte l'impressionna presque autant que les entrepôts. Une compagnie de soldats devait prendre physiquement quelque chose pour le posséder. Les financiers pouvaient tirer profit d'une promesse, d'une date, d'une pénurie qui n'existait pas encore.

« Comment combat-on cela avec une arbalète ? » demanda-t-il.

Matthieu sourit.

« Mal. »

La réponse annonçait tout ce qui allait suivre.