Lumen Reads

La Légion Mécanique

Lire le chapitre 10: The Grand Deception

Les deux silhouettes se fondaient dans l'ombre des réverbères, à une centaine de pas de l'atelier. Étienne les repéra trop tard. Elles ne couraient pas, ne se cachaient pas — elles marchaient d'un pas mesuré, comme des hommes qui possèdent déjà la certitude de leur victoire.

— Marie, souffla-t-il en lui serrant le bras.

Elle se figea. La lueur d'un bec de gaz révéla le profil de l'homme en tête du cortège. Long manteau sombre, chapeau haut de forme, une canne à pommeau d'argent qu'il tenait comme un sceptre. L'inspecteur Fouché en personne, flanqué de deux gendarmes à la mâchoire carrée.

Marie voulut fuir vers la ruelle. Une troisième ombre s'y découpa, roulant une cigarette comme si elle avait toute la nuit. Fouché avait pensé à tout.

— Mademoiselle Corbeau, appela-t-il d'une voix doucereuse qui portait dans le silence. Nous savons que vous êtes là. Inutile de compliquer les choses.

Étienne poussa Marie derrière lui, comme si ses épaules frêles pouvaient la protéger. L'inspecteur s'approcha alors, et la lumière lui révéla un visage qu'Étienne connaissait — un visage qu'il avait croisé dans les salons du Ministère, dans les couloirs de l'Exposition, derrière les vitres d'une voiture qui suivait ses ateliers depuis des mois.

— Vous, murmura-t-il. C'est vous qui surveilliez mon atelier. Le rapport, les lettres...

— Le rapport, votre pâle fonctionnaire, vos déplacements, l'infiltration du conseil des ouvriers — tout cela porte ma signature, seigneur Vasseur. Enfin, pas littéralement. Je ne laisse pas de traces. C'est là tout l'art du métier.

Il s'arrêta à trois pas. Les gendarmes restèrent en retrait, mais Étienne vit que leurs mains ne quittaient pas leurs étuis.

— L'espionnage de la liste du conseil, c'était vous. Le général Baptiste n'a jamais su d'où venait l'information. Il croit que la conformité fait le pouvoir, il ne comprend pas que l'information est la seule monnaie de ce monde.

Étienne sentit le sol se dérober sous ses pieds. Tout ce temps. Toutes ces manœuvres, ces trahisons, ces vies anéanties — et derrière tout cela, un homme qu'il avait peut-être salué dans un salon sans savoir qui il était vraiment.

— Pourquoi ? demanda-t-il. Qu'est-ce que vous voulez ?

Fouché laissa échapper un petit rire, un bruit sec et déplaisant, comme deux pièces d'acier que l'on frotte l'une contre l'autre.

— Le jeu, seigneur Vasseur. Je veux le jeu. Le général pense utiliser vos créations pour purger les quartiers pauvres. Il croit qu'ensuite il me laissera quelques miettes — peut-être un poste de préfet, une retraite confortable. Nous savons tous les deux comment cela finit. Les hommes qui commandent des armées ne sont jamais rassasiés.

Il fit un pas de plus. Marie s'accrocha au bras d'Étienne. Il sentit sa main trembler, sa respiration à peine contenue.

— Moi, je sers une cause plus grande. Une librairie d'automatons capables d'obéir à une seule volonté. Imaginez : une armée sans officiers, une administration sans fonctionnaires. La révolution sans les révolutionnaires. Avec le logiciel de contrôle dans mes mains, la France n'aurait plus besoin d'un roi — ni d'un général, ni d'un empereur. Seulement d'un homme capable de lire un cadran.

L'horloge du quartier sonna la demie. minuit moins le quart.

Étienne jeta un œil vers la rue. La troisième ombre avait disparu. Le passage vers la conduite était ouvert, mais les deux gendarmes barraient l'accès à l'égout. Il n'avait pas d'arme, pas de plan, et le visage doucereux de Fouché ne promettait aucune clémence.

— Vous voulez le régulateur, dit-il lentement. La clé qui active l'horloge-mère.

— Je le veux, et je l'aurai. Vous avez trois jours, mais je ne suis pas un imbécile comme Baptiste — je n'attendrai pas votre bonne volonté. Vous me donnerez le régulateur, vous me donnerez le mécanisme de l'armée, et vous le ferez avant la fin de la nuit.

Il claqua des doigts. Les gendarmes s'avancèrent, et dans un mouvement trop rapide pour qu'Étienne puisse réagir, ils saisirent Marie par les bras. Elle poussa un cri bref, un cri qu'elle ravala aussitôt, comme pour ne pas lui donner satisfaction. Ses yeux, dans la pénombre, étaient deux braises.

— Ne t'en fais pas, dit-elle d'une voix étrangement calme. Il a besoin de vivre pour obtenir ce qu'il veut. Moi, il peut me faire disparaître sans conséquences.

— C'est exact, mademoiselle. Vous êtes la monnaie d'échange, pas la menace.

Fouché sortit un objet de sa poche — une montre de gousset en or, mais Étienne vit que le boîtier était fendu, percé de mécanismes internes qui ne ressemblaient à aucun cadran civil. Une montre de contrôle. Un pistolet intégré. Il l'avait déjà vu chez Émile, hanté par la guerre.

— Six heures, seigneur Vasseur. Devant l'hôtel de Sully, à l'aube. Vous apporterez le régulateur et la clé. En échange, la vie de mademoiselle Corbeau vous sera restituée.

Il la poussa vers les gendarmes. Elle résista un bref instant, les yeux rivés sur Étienne, cherchant peut-être un signe, une promesse. Il hocha imperceptiblement la tête. Elle se laissa emmener.

Les trois silhouettes s'éloignèrent dans la rue, avalées par la brume. Étienne resta seul, le vent qui se levait lui fouettant le visage. Il porta la main à l'intérieur de sa veste. Le régulateur était là, lourd comme un cœur battant, accompagné de la clé et du faux arbre forgé qu'il avait fabriquer la veille.

Mais ce que Fouché ne savait pas — ce qu'il ne pourrait jamais savoir en le voyant s'éloigner dans la nuit — c'est que chaque chemin conduisant aux ateliers d'Étienne passait par le réseau de tunnels du général, et que le réseau du général passait par un carrefour que lui seul connaissait. Sous la place du Châtelet, entre la bouche d'égout et la crypte du théâtre, il y avait une salle aux murs de briques. Une salle que le père d'Émile avait construite pour les passeurs de la révolution, une salle où le vrai secret de l'horloge-mère ne reposait ni dans un verrou ni dans un coffre.

Il le savait parce que c'est Émile qui lui avait offert la carte, deux jours avant sa mort. Il le savait parce que c'est Marie qui avait compris que la salle avait été abandonnée pour une raison.

Fouché voulait la clé.

Fouché n'avait aucune idée que la clé n'était que le premier jeton.

Et Étienne venait de comprendre comment faire de l'inspecteur sans traces celui qui avait signé son propre arrêt de mort.

Il tourna les talons et remonta vers la place, le régulateur battant contre sa poitrine comme une seconde horloge.