La Légion Mécanique
Lire le chapitre 12: The Voices in the Brass
La forge sentait le cuivre et l’huile chaude. Étienne avait passé la nuit à travailler sur Jeanette, les doigts noircis par la graisse, le visage éclairé par la lueur vacillante de la lampe à arc. Le bras droit de l’automate gisait sur l’établi, ses articulations ouvertes comme une fleur mécanique, les tendons de laiton étalés parmi des outils minuscules.
Marie dormait dans l’arrière-boutique, sur un lit de fortune qu’il avait installé après l’échange avec Fouché. Elle respirait à peine, encore sous le choc de sa captivité. Étienne aurait voulu veiller sur elle, mais Jeanette l’appelait. Le régulateur que Fouché tenait maintenant était vrai, avait-il failli. Il avait donné ce qui remettrait les machines de l’armée en route — mais ce n’était pas cela qui pourrait sauver Jeanette. Il lui fallait le cœur de la Horloge-Mère, un mécanisme qu’il n’avait jamais osé copier.
Il inséra une pince dans la mémoire de Jeanette, là où le fil spiralé captait les impulsions. Il lui avait appris, à l’époque, à enregistrer les voix autour d’elle. Une habitude de vieil inventeur paranoïaque. Les yeux de Jeanette — deux globes d’albâtre poli, incrustés de minuscules lentilles de verre — restaient ouverts, mais son corps entier était sans vie. Il la réparait. Elle ne pourrait pas voir. Elle ne pourrait pas cligner.
Mais sa mémoire, elle, était intacte.
Sous la pince, le cylindre de cire commença à tourner lentement, gratté par une fine aiguille d’argent. Un son rauque, presque inaudible, sortit du petit cône acoustique qu’il avait branché sur le mécanisme. Des voix étouffées, comme celles qui se perdent dans les murs d’une maison close.
— …il faut que ce soit fait avant la fin du trimestre, disait une voix grave, métallique. Le Directoire ne peut plus tolérer que ces machines lui échappent.
Étienne se figea. Il connaissait cette voix. Le préfet Chabrol. Il avait déjeuné avec lui, une fois, au cercle des Arts et Métiers, avant tout cela. Avant que le monde ne devienne cette machine à broyer.
— Vasseur doit les livrer. Il a signé. Nous avons les contrats, les brevets. L’arsenal n’est qu’une question de temps.
C’était une autre voix, plus jeune, plus nerveuse. Une voix de secrétaire. Étienne se pencha pour mieux entendre.
— Bien. Mais je ne veux pas de fuite. Ni de lui, ni de son frère.
Le cœur d’Étienne fit un bond sourd.
— Son frère ? Le conseiller ?
— Émile Vasseur, oui. Il est trop curieux et trop proche du conseil des métiers. Il a commencé à poser des questions sur le chantier de Bicêtre. Il pourrait alerter les syndicats.
— Voulez-vous que nous… prenions des mesures ?
Un silence. Et puis la voix grave reprit, avec une lenteur d’horloge :
— Je veux qu’on lui fasse un accident. Un échafaudage qui cède. Un gaz qui fuit. Quelque chose de propre, de convaincant. Il ne faut pas que cela lui soit attribué. Vasseur le frère, s’il s’en va par accident, il n’y a plus d’enquête. Un deuil, une tombe, des fleurs. Et les contrats continuent.
Le cylindre de cire cessa de tourner. La lumière de la lampe sembla vaciller, et Étienne sentit le sol se dérober sous ses pieds. Il s’appuya à l’établi, les doigts tremblants, la pince toujours entre les mains.
Il revit Émile, son grand frère, marchant près de lui le long de la Seine, expliquant les nouvelles lois sur les ateliers, parlant de justice et de dignité pour l’ouvrier. Il revit sa silhouette sous l’échafaudage de la rue du Temple, le jour de l’accident, le plâtre et les poutres s’effondrant. On lui avait dit qu’il avait eu un malaise, qu’il était tombé au mauvais endroit. L’enquête n’avait duré que deux jours.
Étienne leva les yeux vers Jeanette, dont la tête restait figée dans le marbre blanc, et il crut, pour une seconde, voir dans ses yeux d’albâtre une ombre de compassion.
Il serra la pince. La douleur se transforma en rage, une brûlure sourde dans la poitrine. Il repassa le morceau de cire, encore et encore. La voix grave. C’est sûr. Une ouverture – comment purent-ils entrer dans l’atelier du préfet ? Mais ça, peu importe. Le ton était précis. La date, il la reconnut : la veille du mois de juin, trois jours avant l’accident. Les dates coïncidaient.
— Jeanette, murmura-t-il, la gorge nouée. Tu les as entendus. Tu savais.
L’automate ne répondit pas. Mais sa main, celle qu’il avait pu réparer, tressaillit presque imperceptiblement, comme si une étincelle de courant avait traversé ses circuits. Étienne tendit le bras et posa la main sur son épaule froide de bronze.
— Ils ont tué mon frère. Espèce de salauds.
Il passa la main sur son visage sale. Derrière lui, une porte grinça.
Marie apparut, enveloppée dans un châle gris, les cheveux encore emmêlés. Elle vit son visage — les yeux rougis, les mains tremblantes — et elle se glissa près de lui, silencieuse.
— Qu’est-ce que tu as trouvé ?
Il lui tendit le cornet acoustique, rembobina le cylindre. La voix du préfet remplit l’atelier, nette et impitoyable. Marie écouta sans bouger, ses doigts serrant son châle jusqu’au sang. Quand la voix cessa, elle resta figée un long moment.
— Mon Dieu, Étienne. Ton frère…
Il ne répondit pas. Il regarda la carte de Fouché, sur l’établi, recopiée sur du papier calque. Les lignes des tunnels convergeaient vers un point, sous la place du Châtelet. Ce qu’il avait pris pour une étape tactique était devenu, en une seule minute, une obsession.
— Le Directoire. Le préfet. Ils sont derrière tout ça. Pas seulement Baptiste. Pas seulement Fouché. C’est tout le système qui est la machine.
Marie posa la main sur son bras.
— Et alors, qu’est-ce que ça change ? demanda-t-elle doucement. Pour demain ? Pour Jeanette ?
Étienne détourna les yeux un instant. Ses doigts trouvèrent, sous l’établi, la tige forgée à la hâte, la clé de régulateur qu’il avait copiée de mémoire. Tout cela, maintenant, semblait dérisoire. Il contempla Jeanette — ce qu’il lui restait de Jeanette — et pour la première fois, une autre pensée traversa son esprit, non plus une pensée d’inventeur ni de frère.
S’ils pouvaient assassiner son frère pour garder ces machines, que feraient-ils à des milliers d’ouvriers pris dans les raids de Baptiste ? Que feraient-ils à toute une ville ?
— Ça change tout, dit-il dans un souffle. Ce n’est plus seulement une question de réparer des machines. C’est une question de les retourner. Toutes. Contre ceux qui les ont volées.
Il serra la tige de bronze, puis la reposa. Il souleva la tête de Jeanette, l’orienta vers lui, comme si elle pouvait le voir.
— Ce régulateur que tu me donnes, Jeanette, murmura-t-il. Je ne le destine plus à libérer quelques automates. Je le destine à immobiliser le cœur de la ville.
Il tira du tiroir de l’établi un plan entièrement nouveau, un croquis qu’il avait griffonné toute la nuit sans vraiment en comprendre l’enjeu : un schéma de la Horloge-Mère — non pas tel qu’elle était gardée, mais tel qu’elle pourrait être si on la prenait, si on la branchait à d’autres sorties — des circuits de transmission qui alimentaient non pas l’arsenal de Bicêtre, mais la station de pompage des eaux de la Seine.
— L’eau d’abord, dit-il à voix basse. La ville en dépend. Les fontaines publiques, les ateliers, les hôpitaux. Si je prends le contrôle de la Horloge-Mère, je tiens aussi le métro de la ville. Pas seulement les soldats.
Marie recula d’un pas, le visage pâle.
— Tu viens de dire qu’on allait se servir de ces machines pour renverser un gouvernement, pas pour nourrir un quartier.
— Les deux, murmura Étienne. Maintenant, c’est tout ou rien.
Il prit la tige, la clé, le plan, puis le tournevis qui servait à ouvrir la poitrine de Jeanette. Dans la pénombre, il crut entendre une voix familière, très douce, comme celle d’Émile, qui lui disait : « Fais-les payer. Pour moi. Mais n’oublie pas pourquoi ils sont morts — pour qu’il n’y ait plus jamais ça. »
Étienne ferma les yeux. Quand il les rouvrit, il n’y avait plus de larmes. Plus de frère, seulement une cause.
— Viens, dit-il à Marie. On a une horloge à prendre.
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