La Légion Mécanique
Lire le chapitre 13: The Soldier's Cry
L’air du matin sentait la poudre et la peur. Étienne le sentit dès qu’il ouvrit la porte de l’atelier, avant même que Marie ne surgisse de l’ombre, le visage pâle, une feuille froissée à la main.
« Baptiste a lancé ses hommes à l’aube. Ils raflent tous les machinistes de Belleville, de la Butte-aux-Cailles, du Marais. Trois cents arrestations ordonnées. Les procès seront expéditifs, on parle de déportation en Nouvelle-Calédonie. »
Étienne saisit la feuille, le papier encore humide d’encre d’imprimerie clandestine. En dessous, une liste de noms. Il reconnut plusieurs ouvriers de son ancien atelier, des hommes qui l’avaient aidé à porter des caisses d’automates dans les premières semaines, quand le rêve était encore propre.
« Rostand a fait passer le message par un domestique, dit Marie. Il est toujours au club des officiers, mais Baptiste a réduit notre fenêtre. Peut-être deux heures avant que son réseau ne se referme sur nous. »
Deux heures. Étienne regarda le four où reposait le régulateur de bronze, encore informe, jamais testé contre la Mutteruhr. Un leurre. Une promesse d’échec.
« On ne peut pas tous les sauver, murmura-t-il. Mais on peut faire trembler leur système. Émile avait planifié des issues de secours dans les ateliers, des passages vers les égouts. Il connaissait chaque poulie, chaque trémie.
– Il est mort, dit Marie, sans cruauté.
– Sa carte ne l’est pas. »
Il ouvrit un tiroir de son établi et en sortit un rouleau de parchemin graisseux qu’il avait trouvé dans la doublure d’un vieux manteau d’Émile, des semaines plus tôt. Il ne l’avait pas ouvert. Il n’en avait pas eu le courage. La main tremblante, il le déploya. Des centaines de tracés, annotations fines à la plume, marques de graphite au crayon. Trois points rouges cerclés de noir : les ateliers de la rue de Charonne, ceux de la rue Oberkampf, et les fonderies de la Villette. Chacun relié par des galeries souterraines menant à un point de rassemblement unique, en bord de Seine.
« Le caveau des Péniches, dit Marie, la voix soudain plus ferme. Je connais. C’est une chambre à charbon désaffectée sous le quai de l’Hôpital. Personne n’y va plus depuis dix ans. »
Étienne leva les yeux vers elle, vit dans son regard quelque chose qu’il n’y avait pas vu la veille. Une décision prise. Une peur avalée.
« Tu n’es pas obligée de venir, dit-il.
– Tu m’as déjà fait cette leçon, répondit-elle. Mais je ne suis plus celle qui attend derrière une porte avec une clé à double tour. Je viens. Et si je dois me salir les mains, tant pis. »
Ils n’avaient pas le temps de discuter.
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La rue de Charonne était barrée par deux fourgons militaires et un cordon de soldats en uniforme gris-bleu. Les ouvriers étaient alignés contre un mur treillissé de fer, mains liées dans le dos, quelques-uns portant encore leur tablier de cuir, les autres le visage en sang d’avoir résisté. Un officier criait les noms contre une liste. Étienne, accroupi dans la gouttière d’un immeuble voisin, compta douze soldats, une mitrailleuse Hotchkiss montée sur trépied, et le général Baptiste en personne, monté sur un cheval noir, regardant la scène avec une satisfaction froide.
« Trop d’hommes pour un assaut frontal, murmura Marie à son oreille. Mais l’eau, Étienne. L’eau est une arme. »
Il la regarda, puis suivit son regard vers la bouche d’égout au milieu de la rue. Une trappe en fonte, bloquée par le gravier. Le plan d’Émile prévoyait une ruse : inonder le cordon, profiter de la confusion. Mais ils n’avaient pas de pompe.
Marie sortit de sa poche un petit cylindre de bronze, une charge de poudre confisquée la veille, dans la réserve du cercle des ouvriers. Un seul coup. Discret.
« C’est la seule, dit-elle. Si on se trompe, on finit au mur avec eux. »
Étienne hocha la tête. Il descendit de la gouttière par une échelle de service, traversa une cour intérieure, avança à plat ventre le long d’une rigole qui menait à la trappe. Le métal était froid, rouillé. Il glissa la charge sous le bord, tira le fil, recula.
La seconde d’attente fut un siècle.
Puis l’explosion. La trappe sauta, souleva un geyser de boue et d’eau noire qui inonda la chaussée. Les soldats tournèrent la tête, les officiers braquèrent leurs pistolets vers le nuage de vapeur. Les ouvriers, dans un réflexe venu des années de peur, se dispersèrent dans la fumée, certains vers les toits, d’autres vers les portes cochères.
Un soldat lâcha un coup de feu. Une femme tomba, main sur la gorge. Marie surgit alors, non pas de l’ombre mais du cœur de la mêlée, un pistolet à silex dans chaque main, et fit feu deux fois. Un officier s’effondra. La ligne se brisa. Une douzaine d’ouvriers s’engouffrèrent dans le trou d’égout à moitié bouché, suivis par d’autres moins rapides, qui rampèrent plutôt que de retomber aux mains des hommes de Baptiste.
La cavalerie commençait à se regrouper. Baptiste, le visage sombre, faisait tourner son cheval, cherchant l’origine de l’attaque. Étienne, lui, n’avait plus de couverture. Il était à découvert, une silhouette seule sur le pavé gras. Un soldat l’aperçut, leva sa carabine.
Une main se referma sur son col, le tira en arrière dans le renfoncement d’un porche. Le coup passa à un pouce de son oreille, s’écrasa sur la pierre. Rostand, le souffle court, le visage marbré par un hématome naissant sur la mâchoire, écarta son pardessus : sous son veston, une ceinture de poudre et deux pistolets d’officier volés.
« Le général soupçonne, haleta-t-il. J’ai réussi à leur faire croire à une attaque des grévistes de Rouen, mais il a envoyé un estafette vérifier. Dans une heure, il saura. Et il saura que c’est toi.
– Nous n’avions pas le choix, dit Étienne.
– Il y a toujours le choix entre prendre le risque et prendre une balle dans la tête. Aujourd’hui, tu as fait les deux. »
Rostand le poussa vers un boyau d’immeuble, une ruelle étroite qui sentait le chou et le charbon. Au bout, la Seine. Le caveau des Péniches.
Ils rejoignirent Marie et une trentaine de machinistes rescapés, entassés dans l’obscurité humide, haletants, quelques-uns blêmes de blessures légères. Une femme serrait son bras cassé contre sa poitrine, les lèvres serrées d’un stoïcisme héroïque. Marie fit tomber le loquet de l’énorme porte de la chambre à charbon.
« Ici, nous ne pouvons pas rester, dit-elle. Malgré la trappe, les soldats connaissent les plans de la ville mieux que leurs poches. Ils vont élargir leur perquisition. »
Étienne alla au centre du caveau, sous la voûte de briques, et s’agenouilla. Il sortit de sa poche le régulateur de bronze, encore brut, encore non calibré. Un faux, qui ne tiendrait pas deux heures contre la Mère. Il le tint dans la pâle clarté d’une lampe à huile.
Un rire sans joie lui échappa.
« Tout ce temps, j’ai voulu reprendre mes créations pour les arracher à l’armée. Mais vous m’avez montré ce matin, chacun à votre manière, que la bataille n’est pas dans la mécanique. Elle est ici, dit-il, se frappant la poitrine. Dans notre choix. Mes automates ne sont pas des armes. Ils sont une preuve. Une preuve que des mains d’ouvriers peuvent faire mieux que la noblesse et ses canons. »
Il posa le faux régulateur sur une table de pierre, le regarda comme un enfant regarde un jouet cassé.
« Alors, nous ne volerons pas la commande principale pour la détruire. Nous volerons la Mère pour l’obliger à nous servir. Si le régulateur est faux, on s’en fabriquera un vrai. Avec les bons plans, avec les bonnes mains. Ici. Dans nos têtes. Même sans un seul outil. »
Un machiniste, un vieux nommé Chauvin, leva la voix, l’accent rocailleux : « Pour faire quoi ? On est trente, blessés, traqués, avec un régent en culasse et des gendarmes à notre cul. Contre une ville entière ?
– On ne prendra pas la ville avec des hommes, dit Étienne, la voix basse mais qui portait sous la voûte comme un petit tambour. On prendra la Mère. Puis on redirigera la vapeur de ses huit mille chaudières vers les infrastructures du régime. Pompes à eau, tabac, tour Eiffel, télégraphe. En une heure, Paris sera une scène, et nous serons les seuls à connaître le script. »
Marie sourit dans la pénombre, quelque chose de féroce dans le regard qu’il n’avait jamais vu, une dureté qui n’était pas la maladresse d’une amoureuse, mais la lame d’une révolutionnaire.
« Alors, dit-elle, il faut une armée. Pas de la chair, pas de la poudre. Nos trois mille automates de la Mère, libérés de leurs sillons de guerre, auront cette armée-là pour nous. »
Un silence. Puis Chauvin hocha lentement la tête.
La porte du caveau gronda soudain. Trois coups. Un silence. Un coup. Étienne retint son souffle. Trois coups de plus, espacés. Un tempo précis, gravé dans sa mémoire.
Il alla déverrouiller. L’homme qui entra était jeune, vêtu de l’uniforme gris-bleu de l’infanterie, la manche tachée de sang. Son visage portait une balafre fraîche, encore suintante.
« Lieutenant Bruyère, dit-il, la voix éteinte. Je venais aux nouvelles. » Il regarda les visages terrifiés des ouvriers, ses yeux s’attardèrent sur les fers brisés abandonnés au sol. « J’ai servi les douze dernières heures à rafler des hommes qui faisaient travailler nos usines. Et ce matin, j’ai vu un officier battre un vieillard avec une crosse pour lui voler sa montre en or. »
Croquant intenable. Il détacha son manteau et le jeta dans la poussière. Dessous, il portait une veste de machiniste, en cuir taillé grossièrement, un tablier de travail avec une poche coutures réparées. Il plongea la main dedans et en sortit un éclat de cristal et de laiton, une pièce de mémoire d’automate, arrachée d’un soldat mécanique désactivé.
« Ils veulent qu’on obéisse parce qu’on a peur, dit-il. Qu’on regarde ailleurs quand un homme tombe. Mais j’ai entendu votre prisonnier dire un mot avant qu’ils ne l’emmènent – un nom, sur le régulateur. Il a dit : « L’étoile de l’aube. » C’est le nom de code des transmissions de la Mère. Leur commande a un mot de passe unique, pour chaque cycle lunaire. Celui d’aujourd’hui est celui que je viens de vous donner. Prenez-le. Utilisez-le. »
Il sourit sans joie, les lèvres fendues.
« Je ne sais pas si vous êtes des fous ou des prophètes. Mais je sais quel côté de la crosse je veux tenir, maintenant. Ma place est ici. Avec les régulateurs cassés. Avec vous. »
Une onde passa dans le caveau. Étienne regarda Marie, qui regardait Rostand, qui regardait Chauvin et les autres. Un ancien lieutenant de la garde impériale, assis sur une caisse, main levée, offrant son désert. Un espoir impossible.
« L’étoile de l’aube », répéta Étienne à voix basse.
La porte du caveau s’ouvrit à nouveau, et un autre rayon de lumière de Paris étouffé éclaira un visage qu’il connaissait trop bien, sous la haute cheminée d’un commissaire.
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